Vendredi 13 mai 2016
Compte à rebours
Dimanche 20 mars 2016 – 22h17, au moulin
 

Une même route apparait différente suivant le sens dans lequel on l’emprunte. Au début, l’aller se parcours comme s’il était un tout autre chemin que le retour. Puis soudain on identifie ce qui est semblable dans les deux sens, on reconnait une station-service ou un supermarché, une église, une grande bâtisse, un pont ou une voie ferrée, un arbre, un détail du paysage, un repère, on se souvient avec étonnement du sens inverse puisqu’à cet instant ce n’est pas à lui que l’on était attentif, on recolle ensemble des petits morceaux d’aller-retour. Cet étonnement est une jubilation de gamine sans doute, il donne envie de route à l’envers, de contre-courants. A mon avis, le bon chemin est celui qu’on explore dans toutes les directions. Loin de la perfection il s’agit de ce qui fonctionne, les erreurs sont des panneaux indicateurs rappelant la direction au moment des bifurcations. Les contraires m’attirent à chaque instant, les opposés sont vertigineux quand ils montrent que ce qui est bancal fait également partie d’une symétrie.
C’est ainsi que Là où est le danger croit aussi ce qui sauve[1] et que nous sommes baignés en permanence dans la dualité, haut et bas, face A et B, la contradiction contient une possible explication. J’évoque souvent cet effet miroir qui nous entoure comme une loi de la nature et je le pense avec conviction, on choisit les miroirs dans lesquels on veut se voir, on brise les autres ou on les évite.
Les métaphores - et les symboles qu’elles contiennent - que j’utilise en permanence pour m’exprimer, sont des raccourcis pour contourner l’abstraction. Contrairement aux apparences je suis très maladroite avec les abstractions, je les comprends mal, je les manipule sans précaution. Tout ce dont je parle proviens d’un Réel. Mais on ne peut pas raconter le Réel, au pire on l’évoque, quelque fois on le transmet partiellement grâce à l’empathie d’un lecteur, un geste évadé dans le dessin, je tente encore d’isoler plusieurs choses en même temps. C’est tout à fait contradictoire, il n’y a pas mieux qu’une abstraction pour exprimer un Réel qu’on a vécu. Je pensais à cette spirale dans laquelle se termine tout ce que j’écris sans que cela soit une volonté, à mes dessins abstraits derrière lesquels se cachent une figuration[2], à ma réticence à décrire les faits et les actes tout en les épluchant, mais je le redis : même si ça ne se voit pas mes aller retours entre le Réel et la réalité sont permanents.



En tant qu’humain, nous sommes complétement piégés dans le temps, l’horloge tourne, le calendrier défile, l’histoire s’écrit. Nous voulons pourtant tous y échapper, pas pour un temps épisodique et reproductible, mais dans un véritable état, un changement de paradigme. Je me remémore souvent une chanson qui m’évoquait cette possibilité individuelle, Il est libre Max[3]. Je rêve encore d’échapper aux contingences et devenir comme Max, il semble que rien ne peut me convaincre d’y renoncer. Max a raison, c’est les comptes à rebours qu’il faut court-circuiter.
Quand on prend conscience que quelque chose va prendre fin, on peut décider de la façon dont on va aborder cette fin, organiser, planifier, dans le but de rester le chef d’orchestre. Dès qu’un compte à rebours commence pourtant, il semble que je devienne un peu fainéante et inefficace, exactement comme quand on décide de s’arrêter de fumer par exemple, repoussant le moment de la dernière cigarette, trouvant les milles prétextes pour que ce ne soit pas la dernière. Au fur et à mesure de l’échéance qui approche, impossible d’évacuer totalement le recul, il ne s’agit pas de mieux sauter mais d’oublier qu’il va falloir le faire, la volonté m’échappe. Peut-être est-ce de savoir que quoiqu’on fasse la maitrise est une feinte, une sorte de fuite devant le seuil et qu’une véritable fin n’est pas un renoncement mais un abandon.



A propos de la fainéantise, mon fils dit les fainéants, en vérité ça n’existe pas. J’aime bien cette phrase, il dit aussi y’a que des gens malades qui n’aiment pas travailler, en vrai tout le monde veut travailler, s’occuper et faire avancer ses propres projets.
Plus on travaille, plus le temps est long on dirait, certains soirs après une vérification inopinée sur agenda, on pense : ça a été si long. Je ne peux pas dire le temps passe vite, les trois ans écoulés me semblent une éternité. Plus que les autres années une boulimie m’a occupée, heures interminables passées à dessiner, prendre des vidéos et les monter, explorations photos, écriture bien sûr, bidouillages sur le site, lectures, mises en forme et classements. Je me plains régulièrement du manque de temps, les journées de 24h, le temps perdu à dormir, manger, faire les courses, gagner sa vie, se reposer, grignote mon énergie on dirait. Mes heures de travail sont gardiennes du sens, le reste s’est perdu, ou reste absurde. Crayon à la main, ne comptant plus rien, ni plus ni moins, quand les heures disparaissent on dirait que le temps s’étire.
L’horloge se remet à tourner avec les obligations, et avec la peur, l’anxiété, l’angoisse, toutes émotions de la même famille que le temps revenu et qui l’accompagnent. Ma fainéantise de compte à rebours intervient au moment de ces retours d’horloge, la conscience du moindre des comptes est totalement vaine et inutile, entre mes mains. Dernièrement, devenue envahissante, cette fainéantise m’empêchait toute concentration, le temps s’était remis à compter. J’ai rangé mes crayons, il m’était devenu impossible de ne pas penser au moment où le dessin en cours devrait s’arrêter, à la façon dont je devais le finir et l’obsession du produit qu’il allait devenir en gâchait l’exécution. Je pensais en permanence à stopper mes gestes pour un motif quelconque, le plus souvent vague ou carrément indéfini, alors que je ne voulais pas m’arrêter, alors qu’il n’y avait aucune raison pour le faire. Je pensais au moment où il faudrait me consacrer à autre chose qu’à dessiner, à surveiller le truc sur le feu, l’impression permanente d’attendre ce qui allait arriver, et qui n’arrivait pas pourtant.
Quand on se déplace beaucoup, quand on déménage sans cesse, on vit au rythme de ces comptes à rebours, j’avais oublié. Mais c’est curieux, les chemins où on refuse de s’aventurer sont exactement les seuls à pouvoir nous guérir, la route vers laquelle on se dirige choisit nos blessures comme s’il n’était pas possible de prendre en toute conscience les voies de la guérison alors c’est elles qui nous choisissent. Les endroits où on ne veut pas aller on les croit ennuyeux, on croit ne rien avoir à y faire, qu’il ne nous concerne pas et on s’imagine que c’est par hasard qu’on les croise, mais même loin en prenant toutes les mesures pour ne pas les voir, leurs lueurs finissent par se réfléchir exactement dans le fond de ma pupille. J’ai fini par accepter que ces endroits me sont probablement destinés. Pourquoi veut-on toujours être ce qu’on n’est pas ? Le déterminisme est insupportable, si on ne le refusait pas un peu comment pourrait-on se croire libre, et humain ? Peut-être qu’un jour on accepte d’être soi et qu’on ne peut être libre que dans ces limites, on consent à renoncer au champ de bataille où l’on forge une personne que l’on n’est pas pour chercher l’individu que l’on croyait étranger, soi. Peut-être qu’il est trop cruel de se soumettre seul à cette finitude et qu’il faudrait toujours le faire avec l’aide d’une autre finitude, une autre personne, trop différente et trop semblable.



On ne peut oublier le but, ce sont les instants qui y mènent qu’on perd le plus souvent. Un bon résultat se construit par l’enchainement de belles séquences, pour une bonne musique chaque son doit se lier aux autres, oublier le produit fini en préservant une volonté imprégnée dans chaque geste, être à l’écoute ne peut se faire que dans la présence. Un instant isolé n’existe pas même si à mon avis l’efficacité est meilleure quand on laisse murir chaque partie indépendamment l’une de l’autre, chaque moment est fait de tout ce qui le précède. Le point zéro est un leurre pour faire croire que les horloges existent pour de vrai, dans une présence on est toujours une somme et grâce à cela un potentiel avenir. On compte dans un sens ou dans l’autre, à force on finit par savoir parfaitement se perdre. Mais c’est ce qu’on ne connait pas qui est seul explorable, à l’aide des outils bricolés aux moments des solutions, à l’occasion on finit par se découvrir quelques compétences.
Il parait que la nature est paresseuse et choisit les chemins qui sont à la fois les moins couteux et les plus efficaces. Sa complexité, ses richesses exubérantes et ses beautés insondables sont pourtant le plus souvent inexplicables, et à mon avis tout ce qui compose notre monde est construit comme les labyrinthes les plus compliqués. Les êtres vivants gardent des particularités, des traits de caractère dont on ne sait plus à quoi ils peuvent bien servir, des fonctions obsolètes pour leur survie les ornent et les déterminent pourtant. La nature ne jette rien, elle recycle. Si ça ne gêne pas autant le garder, on ne sait jamais ce que l’avenir réserve.
 


En préparant ce texte, entre deux allers retour dans le Morvan, vers mon ultime maison, j’écoutais la chanson de Polnareff, On ira tous au Paradis[4]. Je réfléchissais à la moralité qui complique tout, entre deux Paradis, à ces allers retours que l’on refuse de reconnaitre, aux endroits qu’on quitte et aux Paradis que l’on s’autorise. A mon avis, le Paradis est un équilibre, un ajustement entre ce qui était bien et le mal, les joies et la douleur, ce qui a détruit et ce qui s’est construit. On ne devrait jamais renoncer au Paradis. A mon avis le Paradis n’est pas un cadeau, une rémunération ou une récompense mais se sculpte comme une victoire. Personne ne peut l’offrir à personne, il n’est ni gratuit ni parfait, susceptible de corrections comme tout ce qui n’est pas fini. Il n’y a pas de raison que l’Enfer existe et pas le Paradis. Pas besoin de connaitre l’Enfer en personne pour savoir qu’il n’est pas une illusion, et je suis persuadée maintenant que tous les habitants de l’Enfer le savent, il y a un Paradis.
Arrivent les moments où les comptes sont à jour, on ne doit plus rien à personne et dans le même temps, puisque les soldes de tout compte sont faits, plus personne ne vous doit rien. Un équilibrage se fait dans chaque partie du corps, dans chaque cellule on dirait, dans le cœur et l’esprit, une inversion, une sorte d’opération annule les débits, entre plus et moins plus aucun ne l’emporte. L’équilibre n’est pas tiède, il se compose de colère, de jouissance, de force et de faiblesse réunies, du doute, de beauté, de mélancolie. Il n’oublie jamais avoir été bouillant, il peut toujours basculer dans la glace. C’est avec soi-même qu’on règle ses comptes. On ne choisit pas ses Paradis, on les accepte en perdant ses illusions.



A mon avis il y a trois ingrédients pour construire un Paradis, un bon boulot qui aide à vivre et une bonne grotte sont les prérequis indispensables. Le premier ingrédient pourtant l’essentiel m’échappe sans cesse. Un guide à Marrakech je l’ai raconté, m’a fait comprendre qu’on doit être discret sur le sujet, respecter les mystères. On croit attendre derrière des portes fermées mais cette histoire de porte parfois s’inverse, on essaye les ouvertures, au cas où. On ne se tient pas de la même façon devant une porte ouverte. Si les murs parlent, peut-être qu’ils raconteront. Quelque fois la panique me prend, Compte jusqu’à cinq, l’attente n’existe pas, tu n’as pas peur, qu’est ce qui peut se passer, au pire le calme reviendra. Un, Deux, Trois, Quatre, Cinq, c’est mon deuxième Paradis que je vois en premier, la porte en haut du petit escalier est ouverte, je n’entre jamais seule, l’espace et l’obscurité m’entourent, tout devient si clair. Il y a des moments où l’envie de bruler les mots me prend. Le deuxième Paradis le devient quand on sait qu’on n’en partira plus, quand il n’est plus un lieu symbolique ou imaginaire mais devient le repaire, le lieu matériel de stockage de tout ce qui l’est. Cinq, Quatre, Trois, Deux, Un, Zéro, c’est une maison il faut le dire, il y a un jardin, des rosiers mal taillés, des arbres recouverts de lichen et de gui, des moutons s’égarent, les oiseaux gazouillent et tout un tas de bestioles gesticulent, les murs de pierre sont forcément épais, des vieilles tomettes rouges rendent les sols irréguliers et même ils semblent un peu instables par moment, il y a une grosse porte en bois toute moche, des poutres de chêne - rien n’est droit, ni les planchers ni les murs, mais ça tient debout depuis plus de 150 ans - il y a un vrai grenier, des toiles d’araignée gigantesques et poussiéreuses, une grange pleine de foin, une échelle branlante, des clapiers vides, du silence. Je n’ai pas vu de mésanges bleues mais hier un couple d’hirondelles est rentré par la fenêtre ouverte, cherchant l’endroit idéal où nicher. J’ai entendu des pépiements stridents, ils étaient trop proches pour venir de l’extérieur alors je me suis rapprochée de ce joli son comme une chatte insoupçonnable, jusqu’à les voir voler dans mon nouvel atelier. Dehors d’autres hirondelles ont commencé à zigzaguer autour de la maison, leurs sifflements et leurs jeux m’ont rappelé la Provence, Manosque et Oraison où j’observais leurs escadrons danser autour des toits, formations groupées en piqué, rase motte sur les façades et la joie communicative de leurs petits cris en rafale qui rend ma respiration haletante.



Depuis cet endroit, habiter en même temps avec les moments de bonheur et ceux qui ont été cruels n’est plus une contradiction, une maladie ou une absurdité. On devient par hasard la personne que l’on désirait être, peut-être que par hasard aussi on rencontre la personne dont on s’ingénie à fuir le désir. Puisque le temps disparait à nouveau, le compte à rebours va s’inverser aussi. L’équilibre ne dure qu’un instant, le faire tenir le plus longtemps possible est le seul travail qui compte. Un jour je sais il sera là, en entier, à portée de cœur, à portée de voix, à portée de moi. Le début, le milieu et la fin se mélangent. Crayon à la main. C’est de cette façon que j’embrouille le temps, pour que comme dans le Réel il disparaisse. Le bon chemin est peut-être plus court que je le crois. A l’intérieur de ses propres limites n’en avoir aucune.



myriam eyann



[1] « Wo aber Gefahr ist, wächst das Rettende auch» Friedrich Hölderlin (1770-1843), poète et philosophe allemand. Cette citation est extraite du poème Patmos. Elle m’a souvent redonné le courage de poursuivre ce que je cherche parce qu’elle contient une véritable réponse. Un patient souffrant de schizophrénie que nous suivons me lit parfois quelques lignes de ses textes et j’ai retenu une phrase qui exprime le désarroi dont il peut être question : Comment faire le bien quand le mal vous atteint ?
[2] J’ai parlé de ce balancement entre le besoin de repères figuratifs dans mes dessins, l’ennui que me cause le cadre de cette figuration pourtant et ce qu’elle m’aide à construire, dans la vidéo Silhouette pro_page.asp?page=21434&sm=8910&galerie=39597&lg=
[3] Il est libre Max est une chanson d’Hervé Cristiani (1947-2014) sortie en 1981, dans laquelle il compose le portrait d'un être imaginaire regroupant toutes les qualités qu'il affectionne et qu'il prénomme « Max ». Cette chanson emblématique vendue à plus de 500 000 exemplaires a connu d'innombrables adaptations. Après ce succès et la sortie d'albums qui ne rencontrent pas la même fortune, Hervé Cristiani vit sa vie d'artiste avec flegme et discrétion et continue régulièrement à produire livres et albums. En 2003, l'auteur donnera encore une fois le même nom à un livre qui se donne pour défi d’expliciter la philosophie du personnage imaginaire qui l'a rendu célèbre. Reprenant les paroles de la chanson, il évoque ses goûts, retrace son propre parcours, se souvient de ses fans et lève le voile sur ses inspirations.https://www.youtube.com/watch?v=adWBQyBtZgs
[4] Michel Polnareff, auteur compositeur interprète français né en 1944. On ira tous au Paradis (même moi), sortie en 1972 sur l'album Polnarévolution.https://www.youtube.com/watch?v=DBXaKjMsTbI
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Samedi 27 février 2016
Les mésanges du Loing
Samedi 16 Janvier 2016 – 21h47, au moulin
 

Quand on se décide enfin à voir la vie autour de soi, des petits miracles se mettent à crépiter pour attirer l’attention comme un tonnerre qui chuchoterai. Je ne suis pas sûre d’avoir décidé de devenir animiste, je crois plutôt avoir découvert que je le suis. Mais si on y réfléchit, c’est quand même tout à fait logique. Même en essayant de trouver un commencement, je ne ferais que raconter une histoire.
Mon animisme n’est pas une histoire et ne s’appuie sur aucune légende, je ne l’ai pas trouvé par hasard, il fait partie de moi. Aucune des explications sur les croyances ou la foi n’est suffisante pour légitimer les mystères. La matière contient ce qui existe en nous, existe avant nous, existera après, elle se transforme mais rien ne peut la détruire. Ce que deviendra la table sur laquelle j’écris et dessine, si son bois sera brulé et réduit en cendre, ce que deviendra l’arbre qui est devant ma fenêtre ou la mésange bleue qui tapote contre le carreau, je ne peux pas le savoir.
Où iront les cendres et en quoi se transformeront-elles ? D’où vient la matière dont nous sommes faits, à quel endroit du monde a-t-elle voyagé pour se changer en mésange, en arbre, en table ? Présente depuis toujours, elle ne disparaitra pas. Etre animiste est un hymne permanent, chaque chose est digne d’intérêt, rien n’est anodin. Rien de plus idiot là-dedans, de plus fou, que de vénérer un homme imaginaire omniscient, avec ou sans barbe, un dieu dans les nuages je dis. C’est par contre beaucoup plus concret.
Ta vie est aussi précieuse que la mienne.
 
Les miroirs réfléchissent ceux qui les regardent, les lueurs se transmettent, et si on est bien forcé pourtant de rester à sa place, rien ne peut empêcher cette interaction permanente. A l’intérieur des limites, des lois de la nature et de la forme que l’on a, il règne un infini. On peut décider d’avoir peur, on peut décider la confiance, s’imaginer inatteignable ou atteindre l’absurdité, on peut vivre en paix aussi.
Dans un miroir on n’est pas forcé de ne regarder que sa propre image, on peut regarder le miroir, oubliant ses reflets, même si les miroirs sont rusés et refusent qu’on les voit. C’est peut-être ce qu’on appelle passer au travers du miroir, s’approcher tellement prêt, le reflet disparait, la matière qui est dedans on peut la voir.
Ta vie m’est bien plus précieuse que la mienne.
 
Etre animiste m’aide à accepter qu’on maitrise mieux l’instant que le résultat, même si le plus souvent c’est l’inverse qu’on voudrait. En regardant les arbres qui ne bougent pas et respirent pourtant, la prétention de vouloir laisser quelque chose de moi-même me devient détestable. Vivre de toute autre façon que dans l’instant est une illusion.
Les arbres sans paroles transmettent quelque chose, une sorte de joie. Il y a un monde parallèle où on devient capable de parler arbre, où on les voit. L’infiniment grand ressemble à s’y méprendre à l’infiniment petit, on est toujours au milieu du plus grand et du plus petit que soi. Peut-être qu’en tant que partie du tout on peut l’imaginer si on accepte d’être à sa place, cette petite partie infinie qui ne sera jamais un centre.
Ta vie est plus précieuse que la mienne.
 
Les mauvaises choses arrivent souvent en même temps, comme un paquet indémêlable sans qu’on puisse comprendre pourquoi le sort s’acharne à ce moment précis, un enchainement en cascade impossible à freiner. Les bonnes choses on dirait font la même chose et s’agglutinent au même moment comme pour dire Es-tu au moins capable de gérer tant de bonheur, toi qui le demandes ?
Quand toutes les portes s’ouvrent, on a un peu peur, le plus souvent c’était les cauchemars qui se cachaient derrière, mais peut-être qu’il faut ouvrir la porte de tous les cauchemars parce que les rêves se blottissent derrière eux et que pour les découvrir il faut accepter les uns et les autres. Peut-être qu’ils sont un peu indissociables, tels les doigts d’une seule main, qu’ils habitent ensemble dans les mêmes maisons et que les plus beaux rêves choisissent de partager leur vie avec les plus beaux cauchemars.
Etre animiste m’aide à trouver la place pour mes cauchemars, je croyais qu’ils disparaitraient complétement et que mes rêves devaient les remplacer complétement mais sans doute pour protéger le plus beau des rêves il faut un énorme, gros et grand cauchemar qui fait peur.

Mon Ami Ils reviennent. Dans l’univers tout entier, par les voies sacrées, regarde, Ils reviennent, tout l’univers bouge d’un mouvement sacré. Regarde, là-bas, du monde des esprits, Ils reviennent. Dans l’univers tout entier, regarde, Ils reviennent[1].
 

Dans le jugement permanent, suspicion, méfiance, et de fait de plus en plus souvent dans le dédain et la condescendance, on croit que l’égoïsme serait inhérent à la nature humaine et même à la moindre vie. L’éthologie démontre pourtant la recherche permanente de contact, de bienveillance et d’amour. La capacité à développer l’espoir, à construire non pas pour se protéger les uns des autres ou pour un profit personnel mais dans le but d’un partage est une logique indéniable de la vie. L’amour est le piège qu’elle a tissé pour l’efficacité des rencontres[2].
Je ne connais rien de toi, uniquement que ta vie é été une suite d’épreuves et de catastrophes et malgré tout tes rêves t’ont amené jusqu’ici. Tu ne connais rien de moi, uniquement que je vis dans le rêve que tu veux habiter et malgré tout c’est une suite de glissement de terrain et éboulement en tout genre qui m’ont guidé jusqu’à ton chemin. Peut-être qu’à nous deux nous avons tous les ingrédients pour construire les fondations d’une vraie vie.

La force d’un handicap, d’une mutilation, d’une difformité, d’une infirmité, c’est ce qu’ils donnent en supplément par rapport aux personnes qui ne les possèdent pas, comme un truc en plus plutôt qu’un truc en moins. La force d’une vie est ce qu’elle possède, la place où elle se tient, par rapport à toutes les autres vies qui ne sont pas elles.
 
Nous sommes de moins en moins responsable des actes que nous commettons. Les conséquences de nos actions ne sont plus lisibles depuis que nous vivons hors sol. Nous ne savons plus cultiver la terre, ni construire nos maisons, il est interdit de faire du feu, on peut manquer de respect sans en subir les conséquences immédiates, dire n’importe quoi sans en être responsable.
L’égoïsme ne protège de rien, il fragilise, c’est l’amour qui est un abri. Nous faisons semblant de ne plus savoir ce qu’est la bienveillance, ou nous l’amalgamons à l’immaturité, on dit le monde ne peut pas ressembler à ton rêve, réveille-toi, on ne vit pas chez les Bisounours, il faut grandir, tu es ridicule, mais la majorité des mourants vous le rappelle et vous le disent parfois Mise tout sur l’amour[3].
Nous faisons semblant de ne connaitre que le profit, obtenir la satisfaction et la rentabilité, devenir le plus fort, celui qui vaincra, et pour nous persuader, nous disons suivre une loi essentielle de la nature, celle de la survie. L’idée de la survie légitime ainsi nos actions, bonnes ou mauvaises. Pourtant hors sol, loin des réalités de ce qui vit autour de nous, nous croyons que c’est la nature qui guide nos actes et l’instinct qui conduit le plus fort à écraser le plus faible.
C’est comme si tout était inversé maintenant. Les pires escrocs de la nation appellent cyniquement à réprimer la fraude, on peut développer des phobies administratives quand on occupe une haute fonction administrative, on n’en a pas le temps quand on se débat avec les certificats, les attestations, les papiers qu’on a ou qu’on n’a pas encore, les retards et les délais, les autorisations et les rejets, les chemins vers les préfectures, les caisses d’allocations, les agences pour l’emploi ou les boites intérim, ce à quoi on a droit, les privilèges qu’on n’a pas ou qu’on n’a plus, les pensions, les retraites, le chômage, RSA, CAF, ASSEDIC, CPAM, APL, OFPRA, minimums. Dans le désert ou sur la mer, on ne peut pas se permettre une phobie du sable ou de l’eau.

Se soucier de l’impact de nos décisions sur la cinquième génération de nos descendants est devenu la préoccupation de ceux que l’on nomme irresponsables, oisifs qui ont le temps de rêvasser, la tête ailleurs, sans doute. Les mots sont détournés comme dans la novlangue de Georges Orwell[4] pour les vider de leur signification première et leur ôter tout ce qu’ils contiennent de force afin de réduire les discours à des jouets pour les inconscients. On retourne le sens des choses en permanence pour en faire le contraire de ce qu’elles représentent. Hors sol, le sens même s’échappe, on peut rejoindre le discours des fous, ceux qui disent tout et son contraire, comme s’il n’y avait plus de sens. Hors sol tout se mélange, rien n’est plus attaché, on mange de la nourriture emballée loin de la réalité des abattoirs, de la terre retournée, des racines qu’on déterre, des mains sales, loin des signes, des autres vies que la nôtre.
 
Ami, Ils reviendront. Sur la terre entière, Ils sont de retour. Les enseignements ancestraux de la Terre, les chants ancestraux de la Terre, Ils sont de retour.

On ne peut pas supporter d’être hors sol quand on est animiste. Etre animiste m’oblige à me reconnecter à chaque instant. Est-ce que tu crois qu’on peut être responsable de son irresponsabilité ? C’est une question que je me pose souvent. Plus personne n’est responsable de la situation, ni les hommes politiques, ni les économistes, ni les grosses fortunes, ni les pauvres, ni les riches. Plus personne ne sait comment aider l’humanité. Mais tout le monde pense à sauver sa peau. Au Moyen Age même les animaux étaient jugés responsables juridiquement. Maintenant les pauvres payent ce qu’ils n’ont plus. Le système économique capitaliste ne laisse pas le choix de la révolte à la pauvreté mais lui donne le statut perpétuel de mendiant. Quand on est mendiant tout ce qu’on peut faire c’est demander merci[5]. La pauvreté est devenue inoffensive, finalement on l’a désarmée.

Je ne connais pas le véritable désert, et je n’ai pas traversé la mer, mais il y a des endroits maudits où on voudrait pourtant parfois retourner sans comprendre pourquoi, comme si l’enfer là-bas, tout compte fait, valait mieux que l’enfer d’en être sorti. Tu me demanderas peut-être un jour comment je le sais, peut-être que j’ai oublié ou que c’est le chemin des accélérations, les virages, les glissades que le cerveau détruit, peut-être qu’il ne stocke véritablement que les bons moments, les partages, les étreintes, les rires, les étincelles, si on lui fait confiance. Ce que tu vis, je le comprends.
 
Le but de n’importe quelle vie est de partager et de se lier. Une vie qui existe toute seule, ça n’existe pas. Je comprends pourtant qu’on soit prêt à tout pour éviter les moments de lucidité. On peut vouloir le beurre, l’argent du beurre, la crème, la fermière et la bite du fermier, mais même aux dieux il manque quelque chose car ils ne sont ni des êtres vivants, ni des êtres humains.

Les mésanges tapent sur le carreau de la fenêtre pour me réveiller, ou parce que je tarde à remettre des graines et de la graisse dans les mangeoires vides, ou parce qu’elles sont curieuses, ou parce qu’elles sont joueuses. Je peux inventer leur bienveillance ou leur joie, leur cupidité ou leur dépendance à mon égard, je peux projeter sur elles mes humeurs bonnes ou mauvaises, décider qu’elles ne me voient pas ou ne sont que des mécaniques inconscientes, je peux les regarder, les observer, voir jour après jour qu’elles se méfient et restent à distance, qu’elles se battent entre elles parfois, et d’autres jours me regardent, m’observent, restent sur la branche, de loin. Je peux imaginer qu’un contact est possible, non pas les toucher mais établir un lien primaire, leur montrer, moi aussi je sais que tu es là.
Ça n’engage que moi, regarder les mésanges m’est bien plus doux que n’importe quelle prière, toucher la matière, ramasser des pierres et les tourner en tous sens, bien plus présent que n’importe quelle absence, prendre soin de la matière qui m’entoure, inerte ou vivante, plus réconfortant que n’importe quelle image dite divine, lointaine, froide et plate, aussi abstrait et complexe, sans doute.
 
Les capitaux désormais voyagent sans entraves et sans frontières, il est plus facile de délocaliser une entreprise que de produire avec les personnes qui veulent travailler, parce que ces personnes coutent chers et que les enfants asiatiques sont dociles. Des milliers d’êtres humains restent bloqués derrière nos frontières, les vêtements cousus au bout du monde passent les douanes, les jouets électroniques amusent les enfants de l’occident, les stocks de désinformation en surplus endorment les ignorants. 
Je porte les mêmes habits que tout le monde, je me nourris dans les supermarchés, je profite de la technologie de pointe de l’humanité, et je ne sais pas quoi faire, je n’ai pas les leviers pour agir sur le monde, à ce qu’on dit plus personne n’a véritablement les commandes, ni ne comprends comment résoudre les contradictions humaines. Pour créer un monde il faut une souveraineté technologique, la volonté de le faire, et une bonne légende[6].

Le murmure existe encore, après une phase de sidération devant l’état du monde, quand on le regarde en face, on fait tout pour oublier l’impuissance, parfois la colère s’installe, finalement le mieux est de trouver un moyen pour une action tangible, quitte à changer complétement de vie[7].
En dehors des liens virtuels que je lance ici sans savoir qui les attrapera ou s’ils peuvent l’être, la seule action à ma portée était d’ouvrir ma porte, c’est à la fois très concret, matériel, symbolique, laisser entrer malgré tout ce qui fait peur, les doutes, et la confiance[8]. C’est toi que j’accueille dans ma maison, c’est toi qui me remercie, c’est toi qui a traversé le désert et laissé les corps glisser dans la mer, c’est toi mon secours. Peut-être que pour sortir du réel il faut être au moins deux. Mais il parait qu’il faut être fou pour provoquer l’avenir. Le murmure existe encore, sous les morceaux de lune les mésanges bleues au creux de mon oreille racontent des histoires d’amour.
 
En France quand on aura déchu quelques personnes de leur nationalité, histoire de dire que tout ça ne nous concerne pas, peut-être qu’on accueillera ces apatrides à l’OFPRA. Ici, comme d’habitude, il n’y a que des mots, des dessins, une tentative de transmission de pensées, une communication, hors sol.

Ami Ils sont de retour. Je te les donne. Et grâce à eux tu comprendras, tu verras. Ils sont de retour, sur la Terre.


myriam eyann



[1] Chant de Crazy Horse, rapporté et traduit par Archie Lame Deer dans Le Cercle sacré, mémoires d’un homme médecine Sioux, Albin Michel , 2000
[2] L’amour est un piège tendu à l’individu pour perpétrer l’espèce, Arthur Schopenhauer
[3] Vidéo Bon Entendeur François Cluzethttps://youtu.be/diKNJvQYwmg
[4] Georges Orwell, 1984, publié en 1949, dans ce roman phare de la littérature de dystopie, le novlangue est la langue officielle d’Océania. Le principe est simple : plus on diminue le nombre de mots d'une langue, plus on diminue le nombre de concepts avec lesquels les gens peuvent réfléchir, plus on réduit les finesses du langage, moins les gens sont capables de réfléchir, et plus ils raisonnent à l'affect. La mauvaise maîtrise de la langue rend ainsi les gens stupides et dépendants. Ils deviennent des sujets aisément manipulables par les médias de masse tels que la télévision. C'est donc une simplification lexicale et syntaxique de la langue destinée à rendre impossible l'expression des idées potentiellement subversives et à éviter toute formulation de critique de l’Etat, l'objectif ultime étant d'aller jusqu'à empêcher l'« idée » même de cette critique. (source Wikipédia)
[5] Bernard Lavilliers, Ecoute, album les Barbares, 1976 https://youtu.be/VNcG5IXKL38?list=PLTBctZr_O09pPeOz0f2gi-Poz3M0PUIB7
[6] J’emprunte cette idée au livre Demain, un nouveau monde en marche, Partout dans le monde des solutions existent, Cyril Dion, Actes Sud, Domaines du Possible, 2015. Il invite à réfléchir sur un récit futur positif pour l’humanité en cherchant des exemples concrets à travers le monde d’initiatives et de créations porteuses de sens. J’en extrait quelques phrases d’introduction : « On sait bien que c’est la catastrophe, et à la fois qu’est-ce que tu veux qu’on y fasse ? […] Personne n’a envie de faire des efforts pour rien. […]  La fiction est une fonction élaborée par l’être humain pour assurer sa survie. (A l’appui d’une citation de l’ouvrage de Nancy Huston, L’espèce fabulatrice, Actes Sud, 2008)
[7] Comment tout peut s'effondrer, petit manuel de collapsologie à l'usage des générations présentes, Pablo Servigne, Raphaël Stevens, Seuil, 2015. Les auteurs décrivent le processus psychologique d'une prise de conscience face à la déchéance du monde et le comparent à un processus de deuil, voir leur site http://www.collapsologie.fr/
[8] Singa est une association d’aide aux réfugiés présente à Paris, Lyon, Lille, Montpellier. Elle est porteuse d’initiatives créatives et vivantes, rencontres, animations, entraides. Le projet CALM (comme à la maison) propose de faire se rencontrer accueillants et réfugiés pour un hébergement et une insertion familiale et personnalisée. En dehors du dispositif CALM il existe un nombre incalculable d’actions qui dépendent de la disponibilité et de l’état d’esprit de chacun. http://singa.fr/

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Humeur

Il y a des auteurs qui écrivent avec de la lumière, d'autres avec du sang, avec de la lave, avec du feu, avec de la terre, avec de la boue, avec de la poudre de diamant et enfin ceux qui écrivent avec de l'encre, les malheureux, avec de l'encre tout simplement.

Pierre Reverdy, Le livre de mon bord