Dimanche 22 novembre 2015
Allumettes
 
12 Octobre 2015 – 8h16, au moulin
 

Pendant mes études d’archi, lors d’un cours sur la couleur, nous avions eu un exercice de palettes, un classique. Il s’agissait de composer un dégradé de gris, une ligne de petits carrés de peinture du plus noir au plus blanc en mélangeant progressivement deux noisettes de peinture.
Le prof nous donnait à chacun ces deux noisettes initiales de blanc et noir, nous n’avions que cette matière à disposition, pas de rab, c’était l’un des buts de l’exercice. Après avoir divisé chaque noisette en deux parties, on rajoutait du blanc ou du noir sur un des deux échantillons en laissant l’autre intact, puis on retravaillait ce premier mélange, fonçant ou éclaircissant par étapes successives. En badigeonnant des échantillons on cherchait le maximum de nuances entre le noir et le blanc, dosant, reprenant la manœuvre pour obtenir la palette de gris la plus progressive.
L’exercice se prolongeait avec plusieurs couleurs, bleu, vert, jaune, magenta, violet. A la fin de la séance nous nous retrouvions avec de grandes feuilles d’échantillonnages de couleurs différentes.

Pendant le cours suivant, nous devions composer nos palettes avec ces nuances, il s’agissait de découper les gris sur nos feuilles puis de les échelonner. Des petits carrés de papier de la première étape étaient collés les uns à la suite des autres pour faire une ligne dégradée. On commençait avec la palette de gris puis chaque couleur pour une composition ligne par ligne.
Chacun respectant le même ordre dans le choix des couleurs, nous devions tous avoir le même nuancier. A la fin du cours, les planches étalonnées de chacun étaient affichées pour les comparer, chaque dégradé était unique, personne n’avait le même.
 
Le processus est particulièrement compliqué, il faut trouver la nuance médiane.
Au moment de l’échantillonnage - l’étape de peinture -  on croit que le premier mélange est déterminant, on décide qu’il représentera le milieu de la nuance mais il y a souvent trop de blanc, il est trop clair. On multiplie les mélanges en ayant soin de garder en permanence du noir et du blanc intact donc il ne faut pas épuiser trop vite cette réserve. Chaque dosage est précieux pour obtenir le maximum de nuances, chaque test contient des gris manquants. Au bout de trois mélanges qui ont produit environ dix teintes de gris chacun si tout se passe bien, on a environ une trentaine de tonalité différente de la même couleur, on ne voit plus rien, on ne cherche plus ce qui manque, on a perdu le fil du dégradé, on collectionne le plus de gris possible avant que le prof ne demande de laver les palettes. Quand tout le monde a mis à sécher sa première feuille de gris le prof distribue la couleur suivante noisettes par noisettes, de tables en tables, et on passe à la feuille des bleus, puis des verts et ainsi de suite.

Lors de la phase suivante -  l’échelonnage -  on reprend la palette de gris. Après avoir découpé une cinquantaine de carrés de gris on doit les classer, les trier, les choisir, puis disposer la sélection sur une ligne de 80cm de long. La table est recouverte d’un puzzle de gris, tout finit par se ressembler.

A la fin du cours, devant les résultats affichés et la minable planche mal dégradée qu’on a réussi à sortir dans le timing imparti, la plupart du temps on déteste les couleurs, ou au moins on ne veut plus en entendre parler pendant plusieurs semaines.

J’entends encore le prof vérifiant notre travail, il avait un accent prononcé, je ne me rappelle plus de quel pays il était originaire : As-tou fini ta palété dé grrrris ?
 
 
 


Pour mon travail, je note sur des carnets à toute heure du jour, la nuit parfois, des idées, des projets ou des pensées. A un moment j’avais organisé des boites à thèmes pour regrouper les carnets, les cahiers, les feuilles volantes, mais mêmes les boites ont fini par se multiplier : Boite à idées (du post-it aux feuilles volantes, carnets à thèmes pour infuser les idées non abouties, plans, croquis), Boite écrits (un carton entier de bouts de récits, des fictions plus ou moins abandonnées, carnets de titres, écrit en cours (j’en ai toujours un), etc. ), Boite de notes (notes sur mes lectures, résumés, répertoire de lecture, développements thématiques à partir de ces notes, etc. ), Boite personnelle (écrits autobiographiques, tentatives d’autoportraits, plusieurs années de diary, carnets de notes itinérantes (souvent des carnets pour la voiture…), Boite à images (photos, images découpées dans des journaux, reproductions, cartes postales), Boite à vrac (pour le reste, il y a toujours un inclassable). Et un Carnet de travail pour organiser cette organisation.

Une irrésistible progression exponentielle multiplie les entrées comme les cellules folles d’une tumeur qui n’ont plus de place. Pages oubliées à la fin d’un cahier qui n’était pas destiné à recevoir les phrases qui y sont écrites, sous classements, sous boite, boites dans les boites, idées dans l’idée.
Entre ce que je lis, ce que je pense et ce que j’écris il n’y a pourtant pas d’amalgame.
La créativité est une bonne chose, on s’habitue à ces petites détonations dans la tête, on finit même par aimer ces explosions mais parfois c’est comme une bombe. La créativité doit exploser à l’extérieur du cerveau sinon elle le fait imploser. C’est la seule solution, il faut que ça sorte, pour échelonner les échantillons éparpillés qui naissent dans mon esprit.
 
Tout ce qui perturbe le fonctionnement de ce qui fonctionne, les tempêtes qui détruisent les arbres, les malformations des êtres, les maladies, les progressions exponentielles et tout ce qui est tordu est légitime. Puisqu’on ne peut pas l’éradiquer il faut bien lui faire une place.

Association d’idées, frottement, jeu, serrure, décalage, déplier les idées, comprendre ce qui n’est pas droit. Je cherche une cohérence, une harmonie, un joli dégradé, une progression. Si on s’éparpille on devient insaisissable au point de se perdre soi-même mais on peut donner du sens à tout même à l’absurdité. Si on ne peut pas réparer un désordre il faut accepter sa raison d’être et ce qu’il implique.
Comment utiliser ce qui est cassé et le mélanger avec ce qui ne l’est pas pour que ce que l’on croit détruit ne se perde pas et ce qui est en bon état mais n’a plus de sens en retrouve. Qu’est-ce qu’on fait de ce qui est irréparable mais ne disparait pas ?
 
 



Relisant dernièrement La petite fille aux allumettes, un conte d’Andersen, je me demandais ce qui pourrais faire évoluer l’humanité maintenant, qu’est ce qui pourrait réparer en elle ce qui ne fonctionne plus. Le mécanisme a l’air grippé, le même cauchemar se reproduit, les petites filles aux allumettes ne disparaissent pas et au contraire se multiplient.

Quand on n’a pas les moyens d’un avenir on reste piégé dans l’instant, avec toutes les conséquences que cela implique. Le futur ne cesse jamais d’être une illusion, on ne possède qu’un passé fait de haut et de bas, le moment reste paradoxalement insaisissable et fondamental.
Un jour on finit par bruler les allumettes qui restent dans la boite, on brule la boite, non pas pour détruire les dernières cartouches mais pour utiliser jusqu’au bout l’énergie, quitte à l’épuiser. La raison pour laquelle on en aurait envie est à la fois un geste de désespoir, de colère et bizarrement aussi une espèce de détachement, une distance qui permet de dire à quoi bon garder ces allumettes.
Si j’étais la petite fille aux allumettes, l’indifférence finirait par m’être indifférente, je ferais ce que j’ai à faire et brulerai mes dernières allumettes.

Je me demandais si la gamine savait qu’elle n’allumait que des illusions. Pourquoi aurait-elle hésité à le faire comme on se jette à l’eau ou comme on monte à bord d’un bateau surchargé-qui-va-couler-de-toute-façon-mais-peut-être-pas, regarde la rive au loin, répète encore, il va se passer quelque chose, j’y suis presque. On se jette à la mer parce qu’on n’a plus rien à perdre, on donne sa vie en gage, la seule chose qu’on possède si on y pense.

Peut-être que la petite fille aux allumettes n’était pas si innocente qu’on peut le penser, elle savait très bien ce qu’elle faisait. Innocence, inconscience, avec une bonne dose de cynisme on échelonne le mélange sur l’échelle de la responsabilité, noisette de culpabilité en réserve pour foncer ou éclaircir le nuancier, coupable d’un côté, victime de l’autre.

De l’autre côté des vitres on sait l’existence de cette gamine grelotante et les illusions qui la nourrisse, l’indifférence continue à regarder sans voir, elle dit ça ne me concerne pas et qu’est-ce que je peux y faire, c’est peut-être un peu de sa faute aussi à cette gamine. Finalement l’indifférence fait semblant de ne rien voir et se protège, aux bouts des stratagèmes elle n’a même plus besoin de détourner son regard.
Côté allumettes, comme la petite fille, on fait apparaitre ce qui reste, l’essentiel, l’amour que l’on garde en soi c’est l’ultime énergie.

L’amour n’est pas une illusion et il n’est pas uniquement un sentiment. C’est aussi un acte comme il y a des actes de colère et de désespoir. On aime un enfant avec des gestes de tendresses, on le câline, on le berce, on sert ses amis à plein bras, on s’enlace, dans les bras les uns des autres à la moindre occasion.
L’acte d’amour est réel, c’est un truisme bestialement réel dans le sens le plus noble du terme, si on est capable d’entendre cette animalité d’où l’on vient, cette bête humaine en soi. On se colle contre un autre corps et tout simplement dans ce contact on lui dit qu’on l’aime, tous les êtres humains ont cette capacité, ou l’ont eu, ou viennent de cet acte et du désir qu’il soit un geste d’amour, même quand cet acte est raté, tordu, abimé, il n’est jamais indifférent.

Discuter du caractère inné ou acquis de l’élan d’amour chez les mammifères ne relève pas de ma compétence mais j’ai quand même ma petite idée, les oiseaux aussi élèvent et défendent leurs petits, on peut n’y voir qu’une mécanique. Est-ce le genre humain qui a inventé l’amour et les sentiments ?
A mon avis, l’amour est un constituant de la vie, de toute vie. Je suis capable d’aimer un arbre ou un insecte, il n’est pas plus absurde d’imaginer que la plante dans mon salon réagit à mes bons soins que de parler à un Dieu dans les nuages, lui confier ses espoirs et même son avenir, c’est par contre beaucoup plus réel.  En tant qu’infirmière j’en connais un rayon sur le réel, c’est pas que j’en suis fière.
 
 



Il me parait indécent de garder son calme. Ne pas être en colère dans ce monde me parait impossible. Mais entre tous mes sentiments celui que je préfère est l’amour. Je cherche la nuance.

Pour faire apparaitre une illusion il faut bien prendre l’énergie quelque part, une allumette ou autre chose, j’utilise ma propre histoire, l’énergie à ma disposition, quitte à me bruler les doigts et à chaque fois comme si c’était mes dernières cartouches.

Sur les pages blanches on peut tracer des mots à la place de ce qui manque, des grigris, des mots à ne plus perdre, des mots d’amour forcément.
Sur un plan on tend des lignes, on bâtit des illusions et puis un jour elles deviennent cathédrales.
Dans ma tête il y a des rêves, des gens, des partages et des rencontres, une nouvelle société, certains sont cassés mais n’ont pas rendus l’âme et si je me débrouille bien, si ma technique et mon organisation sont bonnes, et même si je ne vois plus les petits carrés de gris éparpillés sur la table, même si je ne comprends plus l’utilité d’échelonner ce dégradé, à la fin il y aura une ligne qui m’appartiens. A coté de toutes les autres tentatives, celle que j’ai étalonné existera. Je continue à la construire. Je n’ai pas d’autres allumettes.


myriam eyann

 

> La petite fille aux allumettes
 
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Lundi 5 octobre 2015
Heures bleues
Samedi 12 Septembre 2015 – 13h36, en tournée à Sens
 

Une bonne patate ce matin, la radio diffuse « La fête » de Fugain, je suis raccord, sentiment de victoire et de toute puissance, la vie est une éternelle répétition. Voir la vie en rose çà doit être bien mais j’ai dans l’idée qu’on ne choisit pas la couleur de l’iris qui colore nos propres yeux. Les miens sont bleus, mon existence est plutôt bleue que rose.


Jusqu’à récemment comme Lucky Luke a son Jolly Jumper une jolie petite voiture bleue m’accompagnait, on partageait les mêmes crépuscules après tout, les mêmes matins roses, les aller-retours, les aires d’autoroutes. Je roule beaucoup, tournée, ballades, échappée, voyages, il n’y a que des prétextes.

Idées en roue libre, pourvu que la route soit interminable et la destination floue. Conduire est un plaisir esthétique, trajectoires précises et courbes élégantes, rythmes intérieurs et extérieurs se mélangent, je monte le son, une seule chanson peut m’occuper pendant une bonne semaine, avec les meilleures je tiens une quinzaine, avec un album plusieurs mois.
Dehors les images défilent, dedans la bobine s’enroule et tour à tour se déroule, je laisse faire. J’ai appris très tôt, très petite, à me suspendre derrière les vitres. Sur la route il n’y a que des surprises. Un bon moyen pour fuir.

On se réfugie dans l’habitacle d’une voiture pour s’abriter, pluie, froid ou n’importe quelle intempérie, chauffage à fond. Parfois il ne s’agit pas de routes, sans raison pour démarrer autant rester à l’arrêt. Régressions lovée sur le siège avant rabattu au maximum, même la foudre ne peut plus m’atteindre.  Quand on ne peut pas maintenir le mouvement, une bonne tactique consiste à s’attacher à ce qui bouge tout le temps, aux lieux indéfinis toujours changeant, à tout ce qui n’a pas de forme. No man’s land ou n’importe quelle étendue de bitume désertée, sous les arbres parfois, les ponts, aires d’autoroute encore.
 
Le souci avec le morcellement c’est qu’il est globalement contre-productif, c’est un mécanisme de défense qui ne sert qu’à prendre la fuite. Mais les puzzles contiennent déjà l’image même si les pièces sont disjointes ou s’il en manque, chacune n’est intéressante que parce qu’elle fait partie d’une solution plus grande qu’elle. On peut faire plein de choses absurdes avec les morceaux d’un puzzle, une autre création qui pourrait avoir du sens ou rester absurde, laisser les pièces en vrac et les admirer une par une indépendamment les unes des autres, les disperser, en garder quelques-unes dans une boite qui porterait la mention petits bouts de puzzle qui ne servent plus à rien, collectionner des morceaux épars qui ne vont pas ensemble, ou plein d’autres choses probablement.

Parfois je sors un stylo, feutres de couleurs dans la portière, je trace, rature, je regarde les lignes.  Au pire en reprennant la route, il y a toujours moyen d’enclencher le pilotage automatique.

Je ne peux pas raconter tout le trajet. Il y a eu des heures bleues, des moments roses et des nuances d’arcs en ciel, des confidences entre deux patients, des phrases hautes, des cris je l’avoue, poing serré au-dessus de l’embrayage, je tapote celui-ci trois ou quatre fois pour célébrer mes victoires, j’ai mes rituels.  
 
 
 


L’heure bleue est celle qui s’étale entre la fin du jour et la totale obscurité, ce n’est pas moi qui la nomme, véritablement c’est son nom. Cette année, le retour Sens-Nemours était programmé le soir dans la série crépuscule, pile le bon axe, vue grand angle, séquences longues et courtes, la fréquence est bonne, la réception impeccable, j’ai fait la saison quasi complète.
Les lignes droites permettent d’apprécier la finition, canicule et sécheresse colorent les stratus effilés dans les hauteurs, léger moutonnement de cumulos sur l’horizon, rose bonbon et bleu de chine sont très loin de la réalité, mes propos manqueront toujours la nuance.

L’heure bleue est aussi insaisissable que fascinante, le jour mourant offre ce qu’il a de plus beau et de plus émouvant. Ça donne envie d’être là le lendemain pour voir la suite, encore.
Ça dit un truc dans ma tête, des tas de trucs en fait.
Donne tout, ne cède rien, quelque soit l’instant même le dernier du jour il n’y a pas de limites à ce qui peut être accompli, du moment qu’on dépasse ces limites. L’heure bleue chaque soir au même endroit se renouvelle différente.

Le matin c’est l’inverse comme dans un miroir, Nemours-Sens à l’heure où le soleil se lève. Le tableau est éphémère, il change secondes après secondes.
 
 
 


Les mêmes rouages invisibles que ceux qui font tourner le monde sont ceux qui font tourner nos cœurs, choper les phrases adéquates au bon moment est un conditionnement, il y a toujours une bonne phrase, une bonne mélodie, une belle image pour accompagner les divers moments d’une existence. Ici il s’agit encore d’un film, Cloud Atlas, « la carte des nuages », une grande naïveté provoque mes découvertes et tout à la fois les prolonge mais je laisse faire, avec la confiance de belles choses se produisent.
Mes collections s’accumulent, matin ou soir, tôt ou tard, il suffit d’attendre le bon moment, suivant les saisons, les trajets, profiter du crépuscule ou de l’aurore.

C’est bien d’avoir une bonne musique pour accompagner une obsession, de trouver une chanson quand on n’a plus les mots, des paroles un peu compliquées, une boucle blanche qui a forcément un sens. J’écoute jusqu’à connaitre chaque modulation du son, intonations, changements de rythme, Les frontières entre le son et le bruit sont des conventions. Toute frontière est une convention qui attend d’être transcendée. Une convention peut être transcendée pour peu qu’on conçoive que c’est possible. (Cloud Atlas à nouveau)

C’est une chanson de Julien Doré, elle s’accorde à merveille avec les crépuscules, les départs, les victoires et les souvenirs. Elle s’appelle Corbeau Blanc et me rend la légende. Je m’amuse à interpréter les paroles comme si elles m’étaient adressées, elles deviennent limpides si mon référentiel les décrypte. Mon monde intérieur est une clef pour ouvrir les mondes extérieurs, une clef différente existe à l’intérieur de chaque personne, on peut comprendre n’importe quoi du moment qu’on a la clef même si pour la trouver il faut l’espace d’un instant se croire omniscient.

Je lis un essai de Brian Greene, La réalité cachée, exposant les recherches des physiciens, mathématiciens, astronomes ou autres scientifiques sur les mondes parallèles. Il est écrit par un astrophysicien des plus sérieux, je me laisse aller, à la confiance donc. Il explique la théorie des cordes, la théorie des branes, certaines intuitions d’Einstein, les multi univers inflationnaire et les univers bulles, les univers cycliques, il parle de répétition, de gravité, de particules, des onze dimensions de l’espace-temps, de l’ordre du cosmos.
Les images que cette lecture me suscite et les informations qu’elle me donne font naître ces mondes dans mon esprit, je me concentre sur leurs apparitions. Chaque minute contient un infini et tout un univers de possibilités, tout est à la fois relatif et interconnecté. Les dimensions sont tout autour de nous mais simplement trop petites pour que nous les voyions.

Tourner en rond n’est certainement pas une mauvaise chose. La vie se répète, les jours se succèdent, on passe son temps à faire les mêmes erreurs. La répétition est nécessaire pour une belle boucle. Brian Greene, détaillant la théorie des branes, explique que comme les boucles n’ont pas d’extrémité, les branes ne peuvent pas les piéger.
Les branes sont des mondes, des univers ou de minuscules entités.
En suivant le chemin des boucles, mes idées flottent, mes rêves tournent, les images repassent les unes sur les autres, se superposent, se masquent ou se mélangent, tourbillonnent.
Seule une jolie boucle permet de s’échapper, boucle musicale, boucles de lignes, boucles sémantiques, boucles de temps et heures bleues. L’amour est probablement une sacré boucle, une boucle de sens.
 
 
 


On n’a pas tous les mêmes boucles, on ne vit décidément pas dans les mêmes mondes c’est sûr, mais l’important c’est d’en trouver au moins un pour se rejoindre, même si il est plus petit, plus éphémère que ce qu’on espérait au départ. Peut-être que dans ces histoires d’un autre monde, on en veut toujours trop.

Ma voiture bleue portait un nom comme toute mes voitures, c’est mon coté Oui-Oui. Elle peut témoigner d’une multitude de mots aussi bleus que sa carrosserie, rêves en spirale et idées en orbite, quelques satellites naturels ne gravitant qu’autour d’elle, elle gardait les traces de galaxies lointaines tel un petit monde, un univers, une membrane intacte, une bulle.

J’ose avouer que je m’endormais mieux dans cette voiture que dans mon lit et que mon sommeil y était plus doux que n’importe où, quelque soit l’endroit où elle était, rase campagne ou parking de supermarché, bords de Marne, Bourgogne, Provence ou ruelle parisienne, canicule ou matin gelé, autoroutes et bords de mer, et les lacets bas-alpins.
Quarante cinq mois, cent trente deux mille kilomètres, quand j’y pense, un bout de brousse.
Outil de travail, bureau, grotte ambulante, ma meilleure cachette.
 




Quitter son île c’est comme annuler l’attraction de ce qui vous y aimantait, il faut inventer un aimant contraire, loin, à défaut de son existence véritable il faut y croire. Inverser sa gravité c’est comme un acte de foi. On veut que la douleur disparaisse et en même temps on veut qu’elle reste là. Une nuit sépare la beauté d’un crépuscule de celle d’une aurore boréale.

La nudité qu’on donne n’est certainement pas un cadeau, elle n’est pas non plus une réponse. Mais ça arrive de temps en temps comme dans la chanson de Julien Doré, pour être quitte.

Dans ma tête il reste un espace de la couleur du ciel, dans ma main un souvenir de la même exacte couleur. Peut-être qu’on ne peut pas garder les souvenirs entiers et que pour leur survivre on doit les couper en petits morceaux qui tiennent dans la poche, accepter de n’en garder qu’une partie, un éclat du puzzle, un bout de bleu et croire que chaque morceau de l’ensemble est au bon endroit désormais.


 

myriam eyann

 

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Mardi 4 aout 2015
Autant le dire
Dimanche 28 Juin 2015 – 5h31, Bruxelles
 

Que l’on recherche le danger pour lui-même, l’adrénaline tel un stimulant comme les sauteurs à l’élastique, me laisse perplexe. D’un autre côté la quête du funambule sur son fil est limpide à mes yeux, l’équilibre qui lui permet de ne pas tomber sachant que la chute peut signifier la mort suivant la hauteur du fil et en l’absence de filet. Je préfère être funambule que sauteur à l’élastique, bien que je ne sois pas sûre que l’on choisisse d’être de l’une ou l’autre catégorie, ou d’une troisième encore plus différente, d’une quatrième, cinquième...

Il y a quelques années un artiste m’a dit à propos de mes dessins n’hésite pas à te mettre en danger. Cette sentence n’a plus jamais cessé de me tourmenter parce que je ne l’ai jamais comprise exactement comme si les capacités à le faire n’étaient pas à ma disposition, comme l’infini est une limite à la modélisation du cerveau humain, mon esprit ne peut pas intégrer ce concept. Il ne s’agit pas d’une incapacité ou d’un handicap mais d’une caractéristique de ma construction psychique.

J’ai essayé, non pas de me mettre en danger - je suis incapable de me mettre consciemment en danger -  mais de décrypter ce propos. Dessiner est mon refuge, dessiner ne peut pas me mettre en danger même si je le voulais. Dessiner me permet de franchir les limites, d’aller voir derrière les lignes, c’est ce qui me protège.
Le funambule qui prépare minutieusement ses traversées ne peut pas pénétrer le vide s’il s’y sent en danger. Sur le fil on est obligé d’être entier, sur le fil on n’a pas le droit d’être morcelé, c’est probablement pour cette raison qu’on ne peut s’y sentir en danger.

Le dessin, l’écriture et la lecture sont mes outils pour découdre les énigmes et chercher les clefs en permanence, parfois j’envoie à mon tour des dédales à la volée c’est vrai, même dans le vide on aimerait une compagnie. Marcher sur mon fil ne me met pas en danger même si ça me fait prendre des risques. Il n’y a pas d’autres choix d’habiter ce fil en permanence, quand résoudre cette situation devient insoluble le danger refait surface.
 


 
Philippe Petit est un funambule de renom, particulièrement connu pour  la traversée entre les sommets des tours du World Trade Center en 1974. Il dit Je n’ai pas peur de tomber, parce que je ne peux pas tomber.
Peu importe les raisons pour lesquelles on décide de pénétrer le vide, braver le danger ou habiter sur un fil quand l’important est ce qui s’y trouve.

Il est évident que les risques que prend Philippe Petit pour traverser le vide sont dérisoires face à ce qu’il va y chercher.  Il est la preuve physique s’il en fallait une qu’évoluer dans son propre vide n’est pas une virtualité à condition de trouver le vide auquel on appartient ou celui que l’on possède, ce qui revient au même.
On ne peut transmettre de telle sensation que par mimétisme, depuis son chemin sur le fil sans qu’il me parle j’entends Garde le courage d’aller explorer ton fil.
 
 


Autant le dire je sais parfaitement où est mon vide, je suis consciente de son danger. Comme Philippe Petit je ne me lance pas sur mon câble sans savoir ce que je fais, sans avoir travaillé ma technique et mon installation jusqu’aux points ultimes de précisions, sans entrainement ou échauffement. De temps à autre pour progresser il faut être un tout petit peu au-delà de sa propre capacité pourtant chatouiller le danger peut-être on s’en rend à peine compte et on prend alors le risque d’échouer.
 


 
A New York en 1974, menotté à la descente du câble, au policier américain qui lui demandait pourquoi il avait pris un tel risque, Why ? Philippe Petit a répondu There is no why.

Marina Abramovic, experte en vide, a encore d’autres mots.
J’ai noté ses propos en visionnant une vidéo You have to be ready to fail, go to the unknown territories. If I’m really afraid of ideas this is exactelly the point I have to go. If you don’t taste your mind you’ll never change, always in the same sheet again and again. If you do things you don’t know, something different happen. This is about how you occupied physically the space and why [1].

Il y a une multitude de façon de pénétrer le vide, avec des phrases à l’envers dans la même direction, artistes, créatifs et funambules m’aident à progresser et trouver la cadence. Dans le vide il y a plusieurs versions d’une même chose, d’un même mot ou d’une même pensée. Pour s’en convaincre il suffit de remplacer le mot par un autre, on peut nommer le vide et le fil différemment, amour, ça, moi, toit, merde, à la fin vous voyez bien ce que je veux dire !
 


 
Autant le dire, même si je décidais de redescendre sur terre la capacité de certains à me remettre en orbite dès qu’ils s’expriment frise le scandale et autant le dire honnêtement, après une phase de sidération, aurait tendance à me mettre un peu en colère. Parce que autant le dire, certains mots ont la capacité à faire de moi un puzzle, et mis bout à bout, de phrases en phrases, me disloquent aussi efficacement qu’une explosion, m’éparpillant dès qu’ils me trouvent comme si ils savaient exactement où je suis toute entière. Je ne sais où je suis chaque fois que ces « lettres en zigzag » me trouvent et surtout quand je recommence à croire que c’est moi qu’elles cherchent. Le morcellement peut être incroyablement douloureux mais ce dont je parle ne l’est jamais.
 
 


Pas après pas, marcher correctement en dehors des fils est devenu de plus en plus compliqué. Hors du vide je perds l’équilibre, mon grand tourment est de le quitter, mes craintes quotidiennes concernent les dangers qui m’attendent à la descente.
Certains jours pas fait comme les autres pourtant, il faut bien l’avouer, j’évite n’importe quel vide, incapable d’y tenir. Mon esprit le voudrait, mon corps refuse, ça n’est pas soluble, traquer la solution n’y change rien. Il m’est impossible de comprendre pourquoi, si je le savais je ferais en sorte que ces moments n’existent plus. Ce n’est pas la solution qui est intéressante mais le problème. A force de patience de toute façon, la solution me trouve.

La peur et les démons du vide existent en même temps que le danger que l’on ne fait jamais disparaitre, mais je retiens encore un propos de Philippe Petit on n’a pas peur de ce qu’on aime, si j’ai peur d’une tarentule je vais chercher à mieux la connaitre, on ne doit pas permettre à la peur de nourrir notre esprit.

Autant le dire, en ce qui me concerne il est difficile de ne pas marcher dans ce genre de vide.
 



Malgré les injonctions contradictoires et les interdits morbides, n’y vas pas, fonce, protége-toi, ne te mets pas en danger, il faut prendre des risques, réfléchis, arrête de te prendre la tête, tu te la pêtes, grimpe sur le toit du monde, sois sérieuse, ne te prends pas au sérieux, une force vitale pousse à l’exploration.

On ne devrait « rien dire contre l’équilibre ».

Philippe Petit dit de son art qu’il lui permet de joindre deux rives, de rapprocher les gens finalement, d’établir un dialogue, to link, l’image est pleine de poésie.
En rêvassant sur ce pont entre deux rives, je pensais à toutes les choses improbables qui adviennent quand on cesse de les contourner. Je me suis souvenue d’une jolie histoire, ce qui lie, les fils, les lettres, l’amour et le vide. 
 



Pendant la première guerre mondiale, des jeunes filles envoyait des lettres sur le front aux soldats, on les appelait marraine de guerre, le but était de soutenir un soldat au front sans le connaitre préalablement. Mes grands-parents paternels se sont rencontrés au travers de cette correspondance et ont décidé de se fiancer sans s’être jamais rencontré. Ce qui pouvait rapprocher le cœur d’une bretonne de la petite noblesse de celui d’un bourguignon d'une famille de mineur à la fin de la grande guerre restera leur mystère, la magie de leur rencontre est un héritage.
Depuis 1917 les progrès de la communication ont multiplié les portes d’entrée, surveiller ma boite aux lettres, mes mails, sms ou messages sur le répondeur est une activité quotidienne à laquelle je m’adonne avec une concentration presque religieuse. Construire un pigeonnier est une alternative intéressante à laquelle je songe avec de plus en plus de détails, multiplier les abris et mangeoires pour tout type d’oiseaux un placement d’avenir sans doute incontournable.
Au cas où, mon petit balcon sur le Loing en est rempli.
 



Dans le vide je glane les mots qui m’appartiennent, ceux que les autres habitants du vide ont laissé pour moi et j'en sème pour qu’ils ne concernent qu’une personne. Dans le vide je trace des mots qui ont perdu leur sens, j’invente des lettres et des syllabes qui ne se prononcent pas.

Autant le dire, pour garder un secret il faut qu’il devienne de plus en plus secret, de tel façon que même les anges qui écoutent aux portes ne soient pas au courant mais le plus grand drame quand on joue à cache-cache c’est que personne ne nous trouve.

Autant le dire, je ne suis la muse officielle de personne, c’est-à-dire que personne ne m’a revendiqué comme muse et je ne vois pas pourquoi quelqu’un le ferait.

Dans le vide « on ne sait plus rien, sinon qu’on ne veut pas cesser » d’y être.

« Expliquez-moi ça !  Expliquez-moi ça ! »




myriam eyann
 
 
 

[1]  ma traduction libre des propos de Marina Abramovic  (voir vidéo en référence) : Vous devez être prêt à échouer, aller en les territoires inconnus. Si je suis vraiment effrayée par une idée, c’est exactement le point où je dois aller. Si vous ne tester pas votre esprit vous ne changerez jamais, toujours dans le même schéma encore et encore. Si vous faites ce que vous ne savez pas faire quelque chose de différent se passe. Il s’agit de la façon dont vous occupez physiquement l’espace et pourquoi.
 

> Les références du texte
 
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Vendredi 19 juin 2015
Angel
Dimanche 7 juin 2015 – 10h49 – à Sens... ou pas loin
 

Je ne sais pas ce qui m’a pris. L’envie d’en parler s’impose, pas pour me justifier ou me disculper mais afin de prolonger la sensation.

Je ne suis pas sure d’avoir un ange gardien, peut-être que j’ai décidé que je n’en voulais plus. Peut-être que je voulais mettre mes témoins intérieurs à l’épreuve ou les foutre à la porte tout simplement, trouver un moyen facile de m’en débarrasser, ou les décevoir.

Peut-être était-il question de casser quelque chose de beau ou de faire apparaitre un truc moche ou que ces deux intentions se rejoignent dans un même résultat.

Ça n’a pas été difficile, je ne vois pas pourquoi ça aurait dû l’être.

Si on pouvait faire deux fois ce genre de choses, je voudrais recommencer.
  
 


Dans les magasins on trouve des petits angelots partout, des chérubins plus ou moins attendrissants qui ne vous regardent même pas, des poupons qui incarnent la tendresse et l’amour le regard dans le vague, des bibelots en résine dans des bulles de verre. J’en ai trouvé quelques-uns pour mon intérieur, la plupart du temps ils dorment ou prient les yeux fermés. Les regarder m’apaise, eux qui ne me voient pas.

Il y en a un posé sur le meuble qui me sert de chevet, il est lové à l’intérieur de deux mains en résine, jointes pour former un creux, ça ressemble à ce geste que l’on fait pour recueillir de l’eau dans sa paume, l’ange est protégé sans être enfermé, ça lui fait un abri, un nid, il y dort totalement désarmé. On peut allumer une petite lumière bleue qui fait une auréole derrière ses ailes.
Je l’aime bien, ce petit bibelot me calme, j’éteins la lumière certains soirs et le regarde avant de moi-même m’endormir. Il m’a plu tout de suite, on dirait que rien ne peut lui arriver, ça me rassure de le savoir là ou de constater que rien ne lui fait peur. Il dort certes mais il me prend  à penser que dans ses rêves c’est lui qui veille sur moi. Parfois je prends ces mains dans les miennes, elles sont exactement à ma taille, c’est doux. La sensation de paix devient physique.

Qu’est ce qui m’a pris alors ?
  



J’écoutais une chanson de Massive Attack en boucle, Angel, en faisant mes dessins il m’arrive souvent de passer ainsi plusieurs semaines avec la même chanson jusqu’à l’obsession. Après parfois, je regarde les clips sur YouTube.
Dans celui-ci, un homme est dans un parking désert, il marche inquiet, se retourne. Puis un autre surgit derrière lui, rapidement deux, trois. L’homme hâte le pas, les autres aussi. Il en vient de partout maintenant, il s’est mis à courir dans le parking et ils le suivent de plus en plus nombreux, il en sort de tous les coins. Il se met à fuir à toute jambe, une poursuite commence, une horde à ses trousses, ils ont l’air fâchés, déterminés, certains crient. L’homme est effrayé, il court désespérément, tout un tas de clichés surgissent dans mon esprit à la vue de ce clip, vont-ils le lyncher, cet homme a l’air fragile, seul, ça pourrait être moi. Ils sont sortis du parking maintenant.
Je ne vais pas dévoiler la chute, ça ne se fait pas, et puis ça réduirait l’impact.
Quand tout espoir est perdu il en reste encore.

On regarde ce dont on a besoin au bon moment et on passe à côté du reste sans y prêter attention. A mon avis le hasard c’est comme de gagner au loto, on ne peut pas nier que ça arrive mais c’est plutôt rare. J’ai pensé qu’est ce qui t’empêche de te révolter à part ce que tu crois ou ne crois pas.
  
 


Peut-être que les petits anges des magasins ont commencé à m’agacer. J’aime bien mon ange et les sentiments qu’il fait naitre en moi ou ceux qu’il me rappelle. En tenant les mains qui le protègent, je pensais que la seule chose à chérir quoiqu’il arrive est ce sentiment d’amour et peu importe l’image qu’il prend, un ange, un autre être ou une idée de l’humanité, un objet ou une action que l’on aime et qui elle-même est une protection.
Je pensais il y a plein d’autres choses qui pourraient prendre la place de cet ange au creux de ces mains, des images me venaient à l’esprit, une maison, des crayons, une terre, un arbre, un oiseau, un chat même si il a disparu. J’ai pensé à des gens qui ne sont plus là forcément, à mes héros aussi, on pourrait y mettre un livre, deux ou une bibliothèque entière, des monuments, des œuvres d’art, des cathédrales.
Tout d’un coup j’ai réalisé que c’est ce qu’il y a de plus sombre en moi, ce qu’il y a de plus moche et d’inavoué qui est le plus vulnérable, qui aurait le plus besoin de la protection de ces mains. Il y a eu d’autres images, pas forcément celle qu’on veut voir, je pensais à mon métier d’infirmière aussi, au soin, à ce que je fais et vois tous les jours, à ce que je protège en n’en parlant pas.
J’ai pensé à mes enfants et à leur avenir, à notre société et à ce que d’autres gens choisiraient de protéger dans le creux de ces mains de résine, à ce qu’ils déposent à leur chevet. Et cet ange innocent est devenu une insulte à tout ce qui doit rester caché au nom de la survie.

Je ne veux pas détruire l’amour ou ce sentiment en moi. Ce que je voulais pulvériser c’est la façon dont il me manipule chaque jour. C’est un peu comme Gollum et Smeagol dans le Seigneur des Anneaux de Tolkien. On croit un moment que l’un peut vivre sans l’autre, on croit savoir qui mérite de vivre et qui doit être anéanti, quel est le bon et quel est le méchant, qui doit guérir de l’autre, il suffit de tuer la part malsaine pour retrouver le bonheur et la santé. Mais dans l’histoire de Tolkien, Golum et Smeagol sont la même créature, inséparables ils vivent ensemble et meurent ensemble, une histoire de schizophrénie on dira, histoire d’être sure que tout ça ne nous concerne pas.
 



Je suis pleine d’eau comme un vase trop rempli prêt à verser, un liquide à l’intérieur est  sur le point de bondir en jet, pour quelle raison aucune goutte pourtant ne perle, d’où vient cette accumulation ?  En général il y a une fuite quelque part, par exemple un robinet mal fermé, juste quelques millionième de mètre cube de n’importe quel liquide, au bout de plusieurs heures, quelques mois ou même plus et c’est l’inondation. Ça doit faire plusieurs années on se rend pas compte, on dit ça va s’évaporer ou la terre absorbera, ça va sécher, on épongera,  et puis non, une grosse flaque se forme en sous terrain, une mare, une mer intérieure et quand on sent le poids de l’eau c’est que la cavité est sous tension sur le point de céder, au-delà de sa limite d’élasticité. Je ne sais pas d’où vient la fuite, encore moins depuis combien de temps je prends l’eau, peut-être depuis toujours. Ce n’est  pas tout à fait honnête ok, mais c’est mes oignons et puis ça change quoi connaître l’origine d’une malformation, c’est pas pour ça qu’on devient exempté de vivre avec. 
  
 


J’ai acheté deux autres répliques du même ange pour ne pas faire de mal à celui qui dort à mes côtés. J’ai pris un petit marteau et j’ai tapé, dans les têtes, dans les ailes, dans le creux des mains. Ça n’était pas difficile je le répète, au contraire plutôt intéressant, sauf que la résine est dure comme de la pierre et il a fallu y mettre toutes mes forces, trouver les points faibles pour briser ces anges et leur arracher les ailes tout en préservant les mains et la lumière bleue.
Il s’agissait de détruire les anges mais pas le geste qui les protège, ce geste peut continuer à exister même si l’ange disparait, du moment que la lumière bleue est encore là on peut inventer tout un tas de choses à protéger, il fallait protéger le geste.

Je ne suis pas une victime, mon ange blessé continue de rêver et se recroqueville dans le creux de mes mains. On ne peut pas passer son temps à fuir pour protéger ce qu’on aime de la destruction, sa propre vie, son abri, une personne ou plusieurs personnes, des idées ou un projet, la douleur qu’on veut garder intacte, la souffrance que l’on chérit. Arrive un moment où on arrête de reculer.

Dans l’atelier j’ai posé les deux mains blessées, l’une contient les restes d’un ange mutilé et l’autre un vide à remplir. J’ai fait des tests avec des petits objets, des jolies choses, des affreuses, des symboles, ce qui fait peur ou ce qui rassure, ce pour quoi je suis inquiète et que je ne pourrais peut-être pas protéger, ce qui fait ma force et mes ombres secrètes.




J’ai trouvé cette phrase de Ralph Waldo Emerson La vie a cette façon de nous apprendre le merveilleux qui n’est accessible que par l’abandon. J’avais vraiment envie de déposer les armes dans ces mains ouvertes. Mais l’intuition que ce n’est pas l’endroit pour le faire me retient.
S’agit-il de ce que nous protégeons ou de ce qui nous protège ?
Je voulais faire exactement l’inverse, accueillir ce qui me met en danger, ce qui fait peur et peut faire mal, surtout pas pour l’apprivoiser mais pour faire une place à toutes ces choses terrifiantes, tout ce qu’il ne suffit pas d’oublier pour le faire disparaitre, ce qui existe indépendamment du bon accueil que je lui fais dans ma conscience, ou de mon indifférence.

Un jour viendra où totalement désarmée en effet, forcément, d’autres mains me protégeront, je serai comme le petit ange qui ne s’inquiète plus de rien et il faudra bien leur faire confiance.
Peut-être suis-je incapable de détruire l’espoir, c’est vivre avec qui me tue.




myriam eyann


 

> Ici le clip de Massiv Attacks et la série photo Angel
 
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Vendredi 22 mai 2015
Ralenti
Lundi 13 avril 2015 – 13h04, parking du 2ème MacDo, ZUP de Sens
 

Odeurs de frites et de gras me suffisent, à la place de manger. Bourdonnement léger autour de moi, les voitures se garent et repartent, j’ai failli m’endormir.
Etre au milieu du monde et se sentir transparente tel l’homme invisible, regards sans attention, rien à contempler, c’est de cette façon que le ralenti s’est installé, avec le retour des souvenirs dont on ne peut plus rien faire. Est-ce qu’on choisit les changements de rythme ? Peut-être que l’important est en train de dormir. L’énergie n’est plus occupée à se déplacer, elle est sûrement utilisable.

Est-ce que certaines choses deviennent visibles si on va moins vite ? Est-ce qu’on peut faire deux choses exactement opposées au même moment sous le prétexte du ralenti ? Couper les liens et les renouer, apparaitre et disparaitre, vivre sa vie de rêve tout en acceptant la réalité, faire la paix et se battre, avoir le corps en mouvement et l’esprit paralysé ?
Le propre de l’homme n’est pas de rêver mais de croire que réaliser ses rêves est possible, quelle que soit la démesure du rêve et son décalage avec la réalité.

A l’occasion de mon ralenti, une plongée dans les graphismes d’Escher et ses perspectives détournées m’emmène dans un monde parallèle, il voulait rendre possible l’impossible. Pour ça on est obligé de franchir les lois du possible, penser différemment est un conditionnement, sinon on n’aurait pas volé, on ne serait pas allé sur la lune, on n’aurait pas envoyé des objets tourner autour de la terre, on n’aurait même pas pu croire qu’elle était ronde. Il disait Je ne crois pas qu’il soit possible d’atteindre la perfection qui vit dans notre esprit et que, à tort, nous croyons « voir », ce qui parait très pessimiste au vu de ses créations et de ce qu’il a transmis de son univers.
Escher disait également Celui qui s’étonne se rend compte d’un miracle.
 
 
 


La Déclaration des droits de l’homme m’accompagne depuis plusieurs années. J’avais été étonnée de la lire en entier âgée de plus de trente ans et de découvrir qu’elle est l’incarnation de la liberté, écrite ici sur notre sol il y a plus de 200 ans. Je ne voulais pas m’occuper de toute ces choses, je ne voulais pas croire que j’en faisais partie, Liberté, Egalité, Fraternité, tout ça ne me concernait pas.
A qui profitent les crimes ? Après avoir réuni des millions de personnes autour de la liberté d’expression, au nom de la sécurité, on vote des lois liberticides, pour le bien de tous, dans le consentement général. Les oppositions binaires ne rassurent que les méchants, en vrai il est plus compliqué de se faire une opinion que de prendre position pour ou contre un humoriste. Ça prend plus de temps, celui qui veut pas se prendre la tête qu’il se la prenne pas.
Les rêves de paix sont plus intelligents que les cauchemars qui engendrent les guerres.
 

Fraternité : mes fils sont métis, leur père turc incarne depuis notre rencontre la fraternité. La force de l’amour est un terreau de fertilité qui engendre l’empathie, la compassion, la compréhension, l’entraide, la fraternité, l’humanisme. On ne fait rien naitre de la haine, on n’y construit rien, elle est une impasse sur elle-même.
En Turquie, deux hommes adultes dans la rue fréquemment se tiennent la main sans ambiguïté, les femmes turques votent depuis 1923, le voile est interdit à l’université depuis que Atatürk a laïcisé le pays à la même époque, la première aviatrice est turque. Là-bas le drapeau est une fierté, comme il l’est dans la plupart des nations, l’appartenance turque n’est pas une revendication identitaire jugé dangereuse mais un lien. La fraternité turque n’est sans doute pas le propre des français, ce serait plutôt l’autocritique, le dénigrement, tous pourris.
Au moins chez nous, on est politiquement cohérent.

La fraternité française est un universalisme, incarné dans l’idéal républicain. On ne vit pas à coté les uns des autres mais ensemble et vivre ensemble est une volonté, c’est notre contrat social, inscrit au fronton des mairies, notre effigie jadis gravé sur la monnaie. La logique communautaire est le plus souvent ethnique, elle conduit à des logiques de ghettos, de territoire, d’émeute raciale et d’apartheid. Le contrat social est cette volonté de vivre ensemble sur un même territoire, il n’existe pas de frontière sur le même territoire. Ce qui le fonde n’est pas une appartenance ethnique ni religieuse mais un idéal commun et une langue commune. La langue française, la francophonie, s’incarne dans toutes les couleurs, cultures et religions. Le langage est un contrat social, à l’image des Grecs anciens la parole peut retrouver sa valeur de contrat.

L’anti-républicain patenté valide les communautés, parle aux français de souche, effectue des voyages diplomatiques dans les pays non démocratiques où la liberté est bafouée, rend hommage à la mort des rois dictateurs et exprime ainsi de la façon la plus opaque à la nation que le contrat social n’existe pas, en tout cas qu’il ne l’a pas compris malgré l’instruction couteuse qu’il a reçu dans les écoles de la République. On brise le contrat social quand on ne vit que dans sa communauté.  
 
 
Egalité : dans mon métier d’infirmière, on apprend vite que l’égalité est une notion qui n’a de sens que pour les personnes qui le sont effectivement. Handicapés, malades, démunis, apprennent vite leur inégalité et qu’elle est irrémédiable. Femmes, gens de couleurs, analphabètes et toutes les personnes dépourvus de pouvoir d’achat le savent aussi. On ne nait pas égaux.
Ce que dit notre devise il faut y croire, si on ne nait pas égaux devant la maladie, la condition physique, la richesse et l’éducation, on doit naître égaux en droit.
La mondialisation nous fait croire que nous pouvons tous être pareil d’une façon linéaire, l’universalisme dit qu’une valeur peut se transmettre aux hommes du monde entier en respectant leurs nuances et leurs différences nationales.
Français de souche ? Lesquels ? Gaulois, Gallo-romains, Francs pour remonter au plus loin, ou s’agit-il des suites du brassage des peuplades au fils des époques, forts nombreuses et diversifiées ? L’universalisme dit Nous allons vivre ensemble, le choc des civilisations est impossible dans l’universalisme. Le drapeau français, comme tous les drapeaux, est le symbole de notre nation, la couleur des sans-culottes (bleu blanc rouge à l’époque de Jeanne d’Arc, ça n’existait pas)

Qu’est-ce qu’on apprend à l’école ? La question est-elle de rétablir des cours de morale, des cours de politesse ? Et pourquoi pas des cours de citoyenneté, expliquer aux enfants ce que signifie leur drapeau, la république, éplucher la Déclaration des Droits de L’homme née dans notre pays, l’universalisme, le contrat social, des cours où on apprendrait aux gamins à prendre la parole et à s’écouter quand ils ne sont pas d’accord, à se laisser parler et ce que signifie vivre ensemble. Que quelque soit sa couleur de peau, sa communauté d’origine ou son appartenance religieuse, on a le droit au débat et que la laïcité garantie cette promesse. Tout le monde n’a pas des parents présents, un milieu, une communauté affective qui explique comment ça marche de vivre ensemble, l’école républicaine doit être l’écrin de cet apprentissage, le visage de l’universalisme, pour tous les enfants. Quand on fait croire que la citoyenneté n’est contenu que dans un vote, on a une logique comptable, un ne se divise pas, il contient une infinité (0.01, 0.983, 0.00008594859645, 0.0........  0.07 ! .... si si, même lui !).
 
Au lieu du cours de morale une petite phrase chaque jour sur les tableaux noirs des écoliers. Vous souvenez vous de celle-ci : « En France on n‘a pas de pétrole mais on a des idées » ?
 
 
Liberté : si j’avais un bourreau j’essaierai de le détruire une première fois, dans ma tête, je ne penserais plus qu’à ça. Si ce bourreau arrête enfin de me torturer, je le détruirai encore plus fort, dans ma tête. Si le bourreau ose me soigner, je le repousserai à coup sûr, dans ma tête, de toutes mes forces. S’il s’éloigne je pourrais recommencer à penser. A force de se venger de toute façon on devient bourreau soi-même. Si à la place de ce que le bourreau a mis dans ma tête j’arrive à replacer l’amour, la fraternité, la liberté, je me soignerai. Enfin si le bourreau ose venir me trouver longtemps après, très longtemps après, s’il me parle, sans aucune envie je l’écouterai et peut-être que si l’amour a pris la place de tout le mal qu’il a fait, si je ne suis pas devenu bourreau à mon tour pour le massacrer, si j’ai eu la force de ne pas me venger, si je suis arrivé à ne pas le détruire, si par ailleurs la justice a été rendu, si il a été reconnu bourreau, si il a payé pour ses crimes, s’il a lui-même reconnu ses crimes, s’il le demande, peut-être que je penserais à négocier la paix. Peut-être que j’aurai envie de comprendre. Peut-être que j’essayerai de pardonner.

La vengeance ne fait revivre aucun mort, la vengeance est l’opposé de la justice, elle ne répare rien et n’engendre qu’elle-même. Les prédictions de catastrophes sont les vrais dangers, si les rêves humains existent pour se concrétiser les cauchemars malheureusement se réalisent aussi. Etre libre c’est choisir ses contraintes. Par définition être libre doit être inaliénable.

Comme Francis Cabrel mon rêve est polychrome, les métis de plus en plus nombreux sont des mélanges improbables et la preuve que vivre ensemble est possible, plusieurs couleurs à l’intérieur de soi, parfois même celle de l’ancien bourreau et de sa victime. Le chemin de la paix est une réconciliation, du moment que l’ennemi a commencé à reconnaitre ses torts, écouter, même ce qui est interdit, même ce qu’on n’est pas censé entendre, communiquer, parler. Nelson Mandela l’a fait, la moindre des choses pour lui rendre hommage, il faut essayer, oser rêver comme Martin Luther King. C’est uni que nous sommes forts, le morcellement affaibli, la division permet l’avènement des rois de la mesquinerie.
Ou alors ralentir, peut-être. Changer de rythme ?
 
Internet est un réseau, un outil, ni bon ni mauvais. Il est un espace démesuré de liberté. L’humanité n’avait jamais bénéficié d’un tel outil.
 
 
 
 

Il est apparemment prouvé qu’on ne peut pas rire de tout, sous peine de mort.
Mais tant pis, on le fait quand même.

Le rire c’est comme le cul, il y a toujours un curé autoproclamé pour vous imposer ses propres limites. L’amour dans le zizi, oui, mais pas dans les fesses. Je crois que vous en serez d’accord, il faut lâcher une enclume sur le pied de ces théoriciens du rire en gardant son sérieux. Amen.
Charb, Petit traité d’intolérance

 
En résumé donc, on a la Commune, la Déclaration des Droits de l’Homme, la plus belle devise du monde, l’idéal républicain, la laïcité, la communauté de la francophonie, les manifs, l’autobiographie, l’autocritique, Desproges, Charb et Dieudonné.
Au royaume de la bipolarité il faut choisir un nombre entre 0 et 1.
Au plus, chez nous, on sait parfaitement être politiquement incorrect.



myriam eyann
 
 

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Jeudi 2 avril 2015
Poucette

Samedi 14 mars – 3h30 – au moulin

 
Depuis quelque temps, des trous sont apparus dans mes dessins. Ce ne sont pas tout à fait les zones blanches ou vides qui équilibrent les compositions - l’équivalent de l’espace en architecture -  ce sont plutôt des fenêtres permettant entrées et sorties, de voir au travers, laisser passer quelque chose d’indéfinissable, mélange de lumière, vent et poussière, peut-être de l’eau, un liquide, une sorte de fluide, une énergie négative ou positive, ou les deux à la fois.

Dans mes dessins les traces se superposent, se chevauchent et s’imbriquent, se masquent. Les traits de crayons disparaissent au fur et à mesure, il y a des dessins cachés sous mes dessins. La vidéo est impropre à garder la mémoire de ces graphismes, ou à faire revivre les disparitions de traits, il fallait un autre stratagème, des passerelles, des galeries, un lien entre avant et après, des creux, des ouvertures, c’est-à-dire des trous.

Depuis quelque temps, des trous sont apparus dans mon timing, des retours en arrière, des zones de transit. Méthodiquement, inconsciemment, je repasse par tous les endroits où j’ai vécu, dans des contextes quasi similaires, comme des deuxièmes chances. Des choses que j’avais imaginées se réalisent, quelque chose s’est mis à circuler. Et pourtant c’est comme si le temps s’arrêtait, parfois.

Quand tu ne sais pas où tu vas essaie de savoir d’où tu viens. Une trace, à mon avis, c’est ce qui insiste pour exister, ce qui ne veut pas disparaitre. Dans les ruines ce sont ces traces, moribondes mais encore vivantes, qui m’intéressent. Leur insistance est émouvante. Noter l’heure avec précision, à certains moments, est ma façon d’épingler des repères, petits fanions qui flottent au vent au-dessus des empreintes, contre leur disparition, le geste est dérisoire certes, tant pis.

Depuis quelque temps, des trous sont apparus dans mes textes, des échappées  se construisent à partir de liens improbables, des références incongrues apparaissent, des histoires vivent en dessous, entre les mailles. Finalement, les sensations s’associent, les images se collent, les raisonnements se croisent pour retrouver le parcours d’un influx nerveux. Quelque fois la myéline qui graisse les neurones dans le but de guider l’information s’endommage. Pour la bricoler, il faut savoir où sont les trous.    
 
 

 

On ne peux voir son propre regard que dans un autre regard, ou dans un miroir. Il parait que Nous percevons chez les autres les milles facettes de nous-même (Carl Gustav Jung). C’est ce que l’on nomme l’effet miroir. Dans le regard d’autrui, c’est notre trace que nous cherchons. Il parait que ce que nous aimons chez un autre est ce que nous aimons en nous-même. On fait semblant de ne pas l’avoir pour mieux retrouver cette partie enfouie et aimée de soi. Agréables ou non, nous rencontrons les reflets qui nous conviennent.

En 2007, j’étais en deuxième année à l’école d’infirmière, à Digne les Bains. Pendant un stage en pédiatrie effectué à Nice, la rencontre d’une petite fille autiste a été ce reflet.
Pourquoi tout le monde avait peur de s’approcher de cette gamine, pourquoi tout le monde parlait fort à ses côtés comme si son problème était de ne pas avoir d’oreilles, pourquoi tout le monde bâclait le soin pour profiter des jolis poupons présents dans le service ?
Elle ne parlait pas, ne regardait personne, semblait insensible à toute action la concernant, incroyablement loin, inaccessible, le vide s’était construit autour d’elle comme si il était constitutif de sa personne, effrayant les soignants, les stagiaires, qui gardaient une distance protectrice, croyant sans doute que c’est la fillette qui les tenait à l’écart.
J’ai vu son regard me traverser, elle regardait mes yeux et puis rien ne s’arrêtait dans sa ligne de mire, ils continuaient à scruter une ligne d’horizon qui n’existait que pour elle, au-delà des miens. On m’a dit tu peux prendre le temps, c’est bien que tu t’en occupes, j’étais tout simplement incapable de mettre les pieds dans le service sans passer une heure ou deux avec elle. Elle avait environ six ans, déjà grande, mais comme une poupée de chiffon sans ossature, toute molle, toute menue dans un lit à barreaux qui l’empêchait de tomber et de se faire mal, sorte de cage permanente dont elle ne sortait que pour la toilette du matin, prise en charge dans le service parce qu’elle refusait toute nourriture, se faisant vomir en permanence jusqu’à avoir les commissures des lèvres brulées par les sucs gastriques qui y passaient sans cesse. Elle avait le réflexe quasi permanent de mettre sa main dans la bouche, de l’y enfoncer jusqu’à la gorge, on bandait ses mains pour la protéger, elle ne pouvait plus s’en servir, ne pouvait donc pas jouer. Dans son lit pas de peluches, aucun objet, les soignants m’avaient dit elle s’en fiche, elle est autiste, tu sais elle ne fait pas attention aux objets, elle est dans son monde. Pour l’alimenter une sonde gastrique permanente, un trou dans l’estomac - gastrostomie est le terme exact -  permettait de lui passer la nourriture liquide en poche pré conditionnée deux fois par jour. L’infirmière m’avait montré comment la tenir fermement pour l’empêcher d’arracher la sonde quand on lui refaisait le pansement de propreté autour de la stomie.
Je ne me souviens pas du soin mais du regard introuvable de cette gamine quand nous opérions au-dessus d’elle. Pourquoi personne ne jouait avec elle, pourquoi n’avait-elle pas de visite, pourquoi ne sortait-elle jamais de son lit ?
Au fil du temps j’ai eu le droit de rester seule avec elle pour sa toilette. Après l’avoir savonné et rincé puis enveloppée dans une grande serviette je l’asseyais sur le rebord de la fenêtre aménagée comme un grand banc, instinctivement le dos contre moi de telle sorte que je pouvais l’entourer de mes bras, avoir un geste protecteur et tendre sans l’obliger à me regarder, elle n’était pas face à moi mais contre moi. C’est ainsi que j’habillais mes garçons quand ils étaient petits, le geste me semblait naturel, pratique, propice aux câlinages. Petit à petit, la coiffer, prendre soin d’elle comme une petite fille, la rendre jolie, lui en donner l’impression, un peu plus longtemps, je tardais à la remettre dans son lit, l’installais avec un jouet, lui parlais, repoussais le moment où il me faudrait remettre les bandages autour de ses mains.
Au fil des jours l’impression d’un accueil différent c’est idiot, ne te persuades pas de ce qui n’existe pas, elle connait d’autres personnes ici, elle se tenait mieux, moins molle, avait l’air de m’attendre tu projettes juste tes attentes sur cette petite, rien de réel.
Elle aimait courir dans la chambre, je surveillais que rien ne puisse la blesser. J’ai demandé à l’amener dans la salle de jeux, elle courait dans les couloirs tel un animal sauvage, c’était difficile et sportif de la suivre, elle envoyait tout par terre et faisait peur aux autres enfants, je me contentais de limiter les dégâts.
Et puis c’est arrivé. Son regard, ses petites pupilles noires étaient comme deux billes rondes qui viennent de s’éclairer. On dira c’est une invention, pour faire joli, je m’en fous, ce regard, avec moi dans mon paradis.
Désormais je faisais son pansement seule. Il était douloureux, doucement très doucement, sans la tenir, la regarder tout le temps, lui parler, j’ai presque murmuré, Aya regarde-moi ma puce, Aya poucette regarde-moi, Aya regarde-moi, elle a tourné les yeux dans ma direction et puis elle s’est calmé, j’ai pu finir le soin.
Voilà, j’ai laissé Aya forcément. Je m’étais raconté une histoire, elle grandirait et deviendrait une belle jeune femme, un jour elle frapperait à ma porte, tu vois je suis guérie. Ça n’était pas très lucide et je suis passée à autre chose c’est pas malin d’allumer une bougie et de la laisser là, la pédiatrie t’as rien à y faire, tu feras les vieux comme tout le monde, t’es pas là pour te réparer sur le dos de n’importe quel gamin, aucun qui mérite d’écoper pour ta sale histoire.
Une croix sur la pédiatrie, peut-être que ça m’arrangeait, peut-être que j’avais commencé à accepter qu’il y a des limites à tout, Aya ne guérirait pas, à l’heure qu’il est je peux toujours croire qu’elle est à l’abri quelque part, sa bulle si fine et opaque, peut-être malgré tout trouvera-t-elle un moyen mais elle ne sera jamais une petite fille normale encore moins une grande et majestueuse métis aux cheveux bouclés me rendant visite au crépuscule de ma vie.
 
 

 
 
Quand on ne veut pas voir ça n’existe pas,  c’est un précepte que j’applique souvent, suivant les circonstances, mais ne pas exister n’est pas une existence.

Quand mon premier fils est né, après le premier cri la sage-femme le pose sur mon cœur, il s’arrête de pleurer instantanément, nos regards se croisent, mon vide est délimité depuis cet instant, pas de pleurs ou de débordements, la densité de ce point précis a vidé le vide sans le faire disparaitre.
Peut-être que mon regard avant de croiser celui de mon fils était comme celui de la petite Aya, illimité, rien ne pouvait l’arrêter sauf le regard d’un nouveau-né, ou plutôt il devenait impératif face au premier regard de mon fils de construire un fond dans le mien, parce qu’il était impensable de lui envoyer un vide dans les yeux au moment où ils s’ouvraient pour la première fois.

Ce n’est pas parce qu’on ne voit pas un regard qu’il n’existe pas. Laisser le reflet apparaitre, atteindre le fond des yeux que l’on rencontre et regarder la lumière qui brille dedans, c’est la seule façon d’accéder à sa propre étincelle, à condition d’abandonner sa part de néant, et de sentir que quelque chose derrière le dos, un autre fond, un autre être sur lequel s’appuyer permettra aux limites d’exister.  On n’allume pas des feux dans les yeux d’un autre, on en cherche les traces pour éclairer nos ténèbres et vérifier l’intensité de nos propres lueurs.

Il parait que les lucioles n’ont pas vraiment disparues, peut-être qu’elles brillent au fond d’une rétine. Pas besoin d’en savoir plus et d’éclairer cette zone avec excès, un peu de pénombre est nécessaire pour l’aborder et préserver la petite flamme fragile qu’elle protège et sur laquelle il ne faut pas souffler trop fort.
Mais pour moi, il est impossible que le regard de celui pour qui je n’existe pas, n’existe pas. Je n’ai pas crée le regard d’Aya, je ne l’ai pas découvert, mais je l’ai aperçu.
C’est pour aimer le regard de mes fils que j’ai apprivoisé le néant dans mes yeux.
La vie de celui pour qui j’existe, existe, quelque soit la possibilité de notre rencontre.



myriam eyann

 

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Samedi 28 février 2015
La colère de Galatée

Dimanche 1er février 2015 – 12h37, au moulin

 
Il m’est arrivé de rêver durant plusieurs jours que le monde se vidait, me laissant seule dans les rues, dans les villes, livrée à moi-même mais libérée de tout, littéralement de tout, comme dans 28j plus tard le film de Danny Boyle, Je suis une légende de Francis Lawrence, ou d’autres expériences de fin du monde en solitaire.  J’en ai rêvé avant de voir ces films, bien avant, c’est dire à quel point les savoir réalisés a été un soulagement, une délivrance, on se sent moins seul en partageant ses fantasmes, et découvrir que celui de la fin du monde n’est pas mon privilège a été un doux frissonnement.

Adolescente, les films de morts vivants me terrorisaient. Entrainée au cinéma par une copine adepte, le seul vu m’a occasionné des cauchemars pendant plusieurs années. Comme par hasard, mon fils ainé, depuis son adolescence, se passionne pour la filmographie mort vivante et comme pour toute passion on a envie de partage, au fil des années, il m’a tout expliqué.
Romero forcément, l’esthétique gore, la distance, rien dans ces films n’est réel c’est ce qui les rend diablement intéressant. En le regardant rire des effets spéciaux, l’horreur devenait légère et exutoire. Après plusieurs films, quand on commence à comprendre ce qui se joue là, on y retourne. Les films d’horreur en général me stressent un peu trop, mais la catégorie Mort-vivant c’est chouette.

Au fil de mes découvertes zombiesques, s’identifier aux survivants fait évoluer mes capacités imaginaires sur de possibles compétences apocalyptiques. The Walking Dead, la série TV américaine qui met en scène une épopée de survivants en milieu zombi, pour tous les fans de morts vivants c’est comme un millésime exceptionnel pour les amateurs de vins, un laboratoire géant, un atelier mental non limité en superficie, qu’est-ce que je ferais si j’étais avec ce groupe, si je devais me battre à la machette ou au couteau, encerclée, qu’est-ce que je déciderais pour survivre, de quoi est ce que j’aurais envie ?
Pourquoi survivre si c’est uniquement pour continuer à survivre ? Quand on a sauvé sa peau 6424 fois, en regardant le zombie Numéro 10 931 qui bouffe l’intestin grêle de la victime 5847, est ce qu’on vit par automatisme ou pour des jours meilleurs ?
Personne ne peut savoir, autant préserver une bonne et saine imagination.
 
 
 


Depuis un mois, avec la reprise de mes tournées infirmières, les allers et venues au cœur de la forêt de Fontainebleau, entre deux patients, entre deux domiciles, sont l’occasion de rêvasseries à n’en plus finir.  The Walking Dead a stimulé mon adrénaline et donne à mes traversées une dimension magique - dans cette série les personnages errent en permanence autour des arbres, des bosquets, toujours une forêt dans les pattes. La nuit, sur mon trajet, les silhouettes des arbres ne dorment plus.

Apparaitre, disparaitre, fin du monde ou création, je pensais être une magicienne tentant de faire sortir un lapin du chapeau. Et puis l’idée qu’être le lapin du chapeau était aussi bien à ma portée a commencé à s’installer. Après tout, la raison de vivre d’un lapin dans un chapeau est qu’un magicien le fasse apparaitre.
Je crois maintenant, véritablement, que c’est une question de concentration, d’organisation, de technique et d’entrainement, de beaucoup d’entrainement, on peut aussi devenir un lapin de chapeau, à condition d’un solide prérequis en prestidigitation. Toute la journée, cette histoire de chapeau m’a accompagné.
Du point de vue du lapin, pourquoi décider d’apparaitre ? Une récompense quelconque, l’amour, la confiance, l’espoir d’une existence ou d’une reconnaissance, la gloire ou un autre rêve ?
La question semblait insoluble.
 
La magie est capricieuse, quand on la rencontre, mais l’ingrédient magique c’est la magie. Disparaitre c’est rien, mais apparaitre, il faut avoir eu cette sensation au moins une fois, être née d’un désir.
La fin du monde on l’imagine longtemps, on pense la croiser parfois, finalement on ne la rencontre jamais. A force de faire disparaitre le monde, on finit par le recréer, tel Pygmalion sculptant Galatée. A l’origine, le but de Pygmalion est de fuir les femmes et leurs désirs, il s’enferme dans son atelier et fait ce qu’il sait faire. Sous ses doigts, à sa façon, il trouve ce qu’il voulait faire disparaitre. Pygmalion a tellement fantasmé l’existence de Galatée qu’il l’a inventé.
Ça arrive parfois, le chapeau, le lapin, le magicien. En perdant son chemin, on teste la magie.

Parfois il faut décaler le regard pour voir autre chose. C’est ce que j’ai pensé un soir de pleine lune en revenant de tournée, scrutant la lune parfaitement ronde qui illuminait la campagne. Si on regarde comme elle brille, si c’est ce reflet qu’on ressent, on peut même imaginer le soleil qui la transforme. J’ai pensé Une pleine lune dégagée, en fait, pour de vrai, c’est un éclair de soleil qu’on regarde. Tout de suite, le monde devient différent.
 
 
 


Norman Reedus, l’acteur qui joue Daryl dans la série The Walking Dead dit : I've always said it's interesting to watch devil's cry when angels wants to stab you in the back.
Une image de double face m’est revenue en mémoire, un monstre de bande dessinée qui me terrorisait petite. D’un côté une belle tête, une jeune femme magnifique, douce, aimée. De l’autre un visage atrophié, symbole même de l’horreur, particulièrement difficile à regarder, et tout à fait malsaine avec ça, méchante, aigrie.
Je ne comprenais pas bien, la bonne personne semblait emprisonnée dans la mauvaise, ou l’inverse. Il s’agissait de deux jumelles, la première sœur était la seule à aimer et soutenir la deuxième, elle lui parlait et la consolait, la cachait, la protégeait depuis la mort prématuré de la mère. Le père avait été mis à l’écart d’un mystère qui les concernait toutes les deux.
A la fin, il assassine la méchante. Ignorant le secret, anéantir la chose qu’il avait enfanté était la seule solution à ses yeux, il voulait se libérer, lui et sa bonne fille, de cette furie empoisonnant leur existence, il n’avait pas compris qu’il tuerait les deux siamoises en une seule fois.
C’était insoluble de toute façon, sans doute.
 
 
 
 
 

Si j’étais le lapin et que le magicien ne se décide pas à me faire apparaitre, ou si ses arguments pour me faire sortir du chapeau échouaient à me convaincre, de guerre lasse, assis sur le bord du chapeau, j’entonnerai les paroles de cette chanson de Tom Waits pour lui signifier que mon existence, finalement, ne dépend pas de sa volonté, You haven’t looked at me that way in years. Si j’étais Galatée je m’adresserai au Dieu d’amour, au Dieu créateur, ou à n’importe quel entité qui aurait pu me créer, You dreamed me up and left me here.
Si j’étais l’Amour en personne je prononcerais les mêmes phrases pour l’élu de mon cœur, l’âme sœur qui se cache loin de moi, aussi laide, aussi belle soit-elle, How long was I dreaming for. Si j’étais n’importe quelle Illusion What was if you wanted me for, un Rêve innachevé You haven’t looked at me that way in years, un Espoir déçu et irrascible Your watch has stopped and the pound is clear, ou la Confiance désincarnée qu’on ne l’investisse que sur justificatif de sa solvabilité Someone turned the light back on, et si je devenais mort vivante je chanterai cette chanson à la Vie avant d’aller dévorer la pulsion bien fraiche de mes congénères non atteint I love you till all time is gone, la voix erraillée par les cris emprisonnés, ou les années, les éxés, la fatigue, épaules avachies, vanité avalée, You haven’t looked at me that way in years, je finirais par lui dire, But I’m still here.
 
 
 
 
Bon sentiment, bien-pensance, honnêteté, gentillesse, de nuage en nuage contre le Dieu ou les bouffeurs de cadavre on ne se bat pas facilement, à force de les croire désarmés on oublie leur double face, invisible de toute façon, sans doute.
Dieu spécialiste de l’amour et les bouffeurs de cadavre qui aiment la compassion, investissent dans la chair de victime, leur festin est pervers par définition. Après ce que j’ai dit de l’Enfer, avoir été crée par le Diable me semble plausible, au pire il sera lui-même, peut-être qu’un ange est caché dedans, si il me trahit je le ferais aussi. A la fin, de toute façon, tous les morts seront morts.

Apparaitre, disparaitre, sorties de chapeau, finalement, loin du Dieu et de ses ambitions, je suis allée danser chez Gloria Gaynor Oh as long as I know how to love I know I'll stay alive, sur les épaules de Galatée en colère D'you think I'd break down and die? Oh no not I, I will survive, Amour et Vie dans la poche I've got all my life to live, I've got all my love to give, entourée de Confiance, d’Espoir et de Rêves, now I hold my head up high, et de toutes mes Illusions, vieillies certes, mais intactes, And you'll see me, somebody new.
 
And I'll survive, I will survive, I will survive


myriam eyann

 

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Mardi 13 janvier 2015
Mise à nue
Vendredi 9 Janvier 2015 – 20h46 – Au moulin
 

On a presque honte de parler, on préférerait se taire, et puis on veut réagir.
Aller trop loin, j’en ai envie moi aussi.

Depuis deux jours, je m’accroche à mes crayons, c’est la seule chose qui me redonne confiance, espoir en l’avenir. On a envie de laisser tomber, dire Non, ce monde ne m’intéresse pas.

Depuis deux jours, la seule chose qui a du sens est un crayon au bout de mes doigts, non pas pour le symbole ou pour un combat, même pas pour rendre hommage, pour dire quoique ce soit ou exprimer une douleur, mais pour chercher ma ressource, ma protection, atteindre mon abri.

Depuis deux jours, malgré les obligations quotidiennes, avec frénésie j’ai dessiné. 
 



 
Il y a six jours maintenant, ce qui faisait masque à mes yeux ne masque plus. Il n’y a plus que ma peau et mes crayons, nue, mon corps sans artifice, je me suis dépouillée. Il ne s’agit pas de possessions dont on m’aurait spoliée, ce n’est pas tout à fait une humiliation, et il serait malhonnête de parler d’illusions perdues, à 46 ans même moi je n’y croirais pas. Il semble que le souffle de l’explosion ait arraché mes vêtements.

On peut aliéner mon corps, mais rien ne voile mon esprit. En pagaille, en liberté, mes cheveux frisés. Quelqu'un que vous avez privé de tout n’est plus en votre pouvoir, il est de nouveau entièrement libre[1]. Cette phrase de Soljenitsyne me hante comme un trésor. 

Les anges se marrent, peau blafarde, kilos superflus, et si je laissais tomber, si on ne comprenait pas, si on se moquait ? Mouais, c’est pas le ridicule qui me tuera. J’imagine la bande réunis en train de rigoler. Les premiers clichés sont grotesques, hideux, mais l’idée ne part pas. Le regard de Wolinski n’exprime aucune malveillance, il aimait les femmes, Cabu prend son bloc de dessin et profite des poses successives, j’ai appris qu’il allait toutes les semaines s’entrainer sur modèle dans un atelier parisien, les autres ont pris leurs crayons et caricaturent, les rires qui viennent de là-bas ne sont ni bêtes ni méchants.

Cachant mon nombril, mon carnet de croquis noir est la seule concession à ma pudeur.

L’autoportrait est une tradition d’expression française depuis Montaigne, Rousseau, Chateaubriand, Simone de Beauvoir. Il n’est pas plus facile de manier sa propre matière que celle des autres, accéder à ma propre nudité est mon recours. Personne d’autre que moi ne peut prendre cette photo de moi.

Le principe est simple, la liberté d’expression est mon droit, dire ce que je pense, prendre une position, je ne sais même plus pourquoi je dois le faire, l’idée ne part pas.

Je me suis dessapée, le reste c’est ce qui insiste. Les crayons dans mon poing. Liberté, fraternité, mes témoins intérieurs l’ont brandi bien avant moi, No Pasaran ! Vous ne passerez pas ! You Shall not Pass ! Vous ne passerez pas ! VOUS NE PA-SSE-RREZ PAS ! NO PASARAN ! NO PASARAN[2] !
 
 
 


Le but de Charlie Hebdo et de ses dessinateurs n’a jamais été d’armer une bombe.

On peut laver le cerveau de jeunes qui n’ont rien à mettre à la place de ce que la malveillance peut y pondre, quand ils laissent quelqu’un prendre en main leur destin[3]. Pourquoi on ne pourrait pas faire le contraire, conditionner les gens à l’humour. On enseignerait l’humour à l’école depuis tout petit, des cours de blagues, on se moquerait les uns des autres, on apprendrait sous l’œil des adultes sans haine à encaisser la critique ou comprendre ce qui blesse, on apprendrait le désamorçage des bombes que nous pouvons tous devenir, on ferait des exercices quotidiens d’autodérision.

Tu fais quoi en cours de blague ? 
J’ai Imitations et caricatures cette année, putain, c’est dur !!

Je sais ma naïveté.

Tuer pour un dessin humoristique. Comment peux-ton manquer d’humour à ce point-là ?
 
L’humour s’apprend, comme toute chose, le rire est une contagion, une mise en condition, l’état d’esprit qui y mène est un entrainement. Le regard se forme à force de voir, quand on veut apprendre l’architecture on regarde l’architecture, pour la peinture regarder la peinture, de même pour la photo, la littérature, le cinéma, ou tout ce qui démarre par un crayon, de l’imagination, une pensée. Tant qu’à faire, dans une société dominée par l’image, un cours d’images, depuis tout petit, ça serait bien aussi, art, photo, architecture, BD, graphisme, publicité.

Quand on veut comprendre une image il faut la regarder longtemps et le souvenir de toutes celles qu’on a vu avant imprègne la rétine.

Ici il n’y a que des mots, des images, des photos. Chacun sait qu’ils n’ont pas le pouvoir des fusils.

Ceci n’est pas une provocation [4].


myriam eyann
























[1] Alexandre Soljenitsyne, le Premier Cercle 
[2] Slogan des madrilènes pendant le guerre d'Espagne en 1936
[3] Référence aux paroles de Téléphone La bombe Humaine
[4] Référence, malicieuse certes, au tableau de Magritte La trahison des images

> Les références du texte
 
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Vendredi 2 janvier 2015
H24
Vendredi 5 décembre 2014 – 21h08 – au moulin
 

Il parait que les personnes qui n’ont vécu que la guerre, qui ne connaissent pas le calme de la paix, ne peuvent s’y habituer, et recherchent durant toute leur existence les remous du Réel, il parait que le corps devient dépendant de l’adrénaline qu’il secrète pour se protéger du danger ou de la douleur, et que comme Obélix, quand on est tombé dans une marmite de potion magique tout petit, les effets sont permanents, pour la vie.

Vingt-quatre heures sur vingt-quatre, l’urgence, comme si les neurones ne savaient plus s’imprégner d’un autre acide. Quand on n’a que l’urgent en tête on ne fait que les trucs rapides, ce qui prend du temps est toujours remis à plus tard, quand le truc urgent s’arrêtera d’être urgent. Rejoindre le calme et les gens qui sont dedans est un voeu sans cesse ajourné.

Il parait qu’avec de l’obstination, une bonne détermination, fermeté, énergie, on peut tout faire, quand on veut. Dans Kill Bill, Uma Turman bouge ses pieds paralysés à force de volonté, peut-être qu’un gars qui a un doigt en moins, en se concentrant très fort, peut le faire repousser. Peut-être qu’on peut créer ce qu’on n’a pas et ouvrir l’impossible.

Si j’étais prisonnière, qu’est ce qui pourrait empêcher mon évasion ?
Pour certains prisonniers récalcitrants, l’issue existera toujours. Au pire, s’enfuir à l’intérieur de son propre cerveau, créer un monde dans tous ses détails, laisser la pulsion de vie se frayer un chemin.

Est-ce que le Paradis a été inventé par un habitant de l’Enfer ?

Regarder des films romantiques, lire des jolies phrases, les maximes dans les anthologies de sentences importantes que tout le monde doit connaitre pour savoir quoi faire dans les moments délicats de l’existence, Sometimes all you need is twenty seconds of insane courage, twenty seconds of just embarassing bravery, and I promise, that something great will come of it[1],  je faisais comme ils disaient, ma vie allait changer, dépasser les bornes est toujours une promesse. Le plus dur c’est de trouver une pensée pour y penser tout le temps, une bonne idée de pensée qui dure.
 

 


 
Les retours d’Enfer sont mal acceptés, comme s’ils étaient monstrueux en fait, comme les gens qui subissent des métamorphoses. C’est pas la blatte de Kafka qui dira le contraire. L’impensable c’est l’évasion.

Il faudrait une contre-disparition, faire disparaitre le regard des gens qui ne regardent pas, un genre de magie, entrer dans le miroir. On y inverserait les chocs, pour les annuler. La lourdeur serait légère, la densité vide, disparaitre une apparition, les désirs des réalités, le rêve une obligation.
Si je disparais, j’anéantirais le traumatisme. Avant, pour préciser le geste, on aurait envoyé au hasard du vent un ou deux objets pour voir, des sortes d’espions, en éclaireurs. S’ils reviennent en partie, même en petits morceaux morcelés difficilement reconnaissable, ça serait comme une démonstration par l’absurde, une preuve quasi scientifique. Disparaitre ne serait plus une illusion. Apparaitre à l’envers, le reflet du miroir se mettrait à exister. Est-ce qu’il aurait le droit de modifier la réalité, avec son identité de reflet ?  

Tout le monde sait que les illusions sont le secret des victoires, telle l’invincibilité - que l’on nomme la toute-puissance, en terme psychiatrique.
Qui est gêné de vivre avec une illusion ?

Contre-disparaitre serait l’opposition à l’envahissement morbide qui tels les trous noirs absorbe matière et lumière. Savoir que les miroirs existent change tout, on n'est plus jamais seul quand on a un bon reflet. Peut-être que les reflets sont comme les âmes sœurs, qui s’aident à être exactement ce qu’elles doivent être. Le meilleur abri c’est un deuxième cœur, en plus de celui qu’on a déjà.
 
 
 


 
Peut-être que dans le miroir, en l’observant bien, le reflet inversé me montrerait comment faire l’exact contraire opposé de mes actes et gestes, je ne forcerais plus le destin, je ne serai plus warrior tous les jours, ou guerrière, toutes choses qui effraient dans le corps d’une femme même si combattre n’est pas le privilège d’un homme, j’attendrais que le désir vienne me chercher, je le laisserais faire. L’impatience serait ma promesse, je ferais des trucs de princesse, rêver aux lèvres du chevalier, des trucs de déesse, des trucs de sirène, averses de phéromones pour tracer le chemin, des trucs d’amoureuse, secrets, murmures, je chuchoterai.

Si on se réveille à l’intérieur d’un reflet, comme le Jake d’Avatar on peut se mettre à courir alors qu’on n’a plus de jambes, habiter une autre vie, y rencontrer ceux qui vous disent I see you[2]. Annuler l’impossible ou le nier c’est pareil, à l’intérieur du conte de fées. Soon or later, you always have to wake up[3]. Au bout d’un moment c’est la réalité qui deviendrait le rêve, je choisirai une jolie pensée pour vivre avec. Et peut-être que cette pensée me choisira aussi.

Musiques, films, phrases, images, peintures, dessins, aubes et crépuscules,  au travers les émotions ressemblent à ce qui se passe quand on se penche au-dessus d’un vide, un mélange de fascination, la disparition de l’impossible, une percée, un lien, entre atmosphères. Si on peut l’atteindre, le vide offre le refuge des abandons, si on se laisse tenter par la confiance, si on laisse agir le vertige et l’aspiration, aller aux envies, contempler ce qui vous cherche, n’aies pas peur quand il te prendra par la main, pense au premier plongeon de ta vie, la première fois que tu as rencontré l’eau, toutes les premières fois, les vraies premières fois, celles des découvertes, le cœur qui bat, les mains moites, les idées tournent toutes seules dans la tête, tu réalises que la rive, ça y est, tu viens de la lâcher.

En rentrant dans le vide on trouve ce qui remplit. La partition est déjà dans les corps il parait, il faut imaginer un orchestre qui vibre, le son monte, les ondes se répercutent, le Réel aime les échos. Parfois, chance ou non, il arrive qu’on pénètre le vide à deux, ou avec l’aide de quelqu’un, plus rarement à plusieurs, mais ça arrive aussi. L’important, pour rester ensemble dans le vide, c’est de bouger de la même façon, se dépouiller de ce qui arme, se rappeler que le rapprochement protège les éloignements.  
Les moindres variations du rythme se propagent en boomerang dans un mouvement circulaire, quand le tracé est net les gestes oublient ce qu’ils font, ils n’appartiennent plus à personne ni à rien, même pas au vide d’où ils naissent, et se mélangent sans fusion. Peaufine les trajectoires, comme un poisson dans l’eau ou un oiseau dans le vent, ne résiste pas au courant. Ne rien attraper, ne pas retenir, rejoindre, attendre, n’emporte aucun verbe avec toi.
Sometimes your whole life boils down to one insane move[4].
 


 
 
 
Rien n’est invivable, seuls les morts arrêtent de vivre, même s’ils continuent à transmettre. Tu peux pas comprendre, tu peux pas savoir tant que tu l’as pas vécu, si tu savais, si tu savais, si tu savais : ces phrases concernent probablement les personnes qui ne peuvent pas soulever les mots de Primo Levi, ni ceux de personne, qui ne peuvent voir Les Liens invisibles de Selma Lagerlöf, et enferme ce qui ne se panse pas dans leur propre inconscience.

Mort psychique, le lieu de l’impensable, dit-on. Quand on passe par une cellule on sait qu’on existe, on n’a pas à le prouver. Sans existence on n’y passe pas. L’invivable se vit, l’impensable se pense, et le souvenir vingt-quatre heures sur vingt-quatre. L’anéantissement c’est si et seulement si on échoue à communiquer.

A mon avis, la seule façon de se débarrasser du Réel est la dilution, en déposer un peu ici, un peu là, quitte à rendre son entourage un peu gluant, et le reste du monde collant comme une trace de confiture sur le doigt. L’échec de la mentalisation est une théorie, comme l’idée qu’il existe des prisons dont on ne s’échappe pas, ou des forteresses inviolables. Il n’y a pas de limites à la représentation psychique, malgré le déni qui gangrène les failles narcissiques jusqu’à la nécrose.

A mon avis, la seule façon de gérer le Réel est le partage, oser les excursions, lui voler des bouts de jouissance, de plus en plus grands, en ramener des provisions, des morceaux entiers, organiser des expéditions de ravitaillement. Diluer les extases autour de soi, répandre l’amour, en faire une collection non limitée par le stockage, tartiner le monde, le recouvrir, si il faut.
 
 
 


Si j’étais prisonnière qu’est ce qui pourrait empêcher mon reflet de me délivrer ?
J’ai une collection de films, de la musique, des livres tapissent mes murs depuis toujours, d’innombrables dessins pleins de vide existent et je peux en voir certains, de jolies histoires sont rangées dans mon cerveau. Les périodes « sans » n’existent pas. Le Paradis est dans ma tête pour toujours.
 


myriam eyann
 
 
 

[1]  - Dans We bought a zoo (Nouveau départ) avec Matt Damon et Scarlett Johannson
[2] - dans Avatar
[3]  - dans Avatar
[4]  - Dans We bought a zoo

> Références du texte
 
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Humeur

Il y a des auteurs qui écrivent avec de la lumière, d'autres avec du sang, avec de la lave, avec du feu, avec de la terre, avec de la boue, avec de la poudre de diamant et enfin ceux qui écrivent avec de l'encre, les malheureux, avec de l'encre tout simplement.

Pierre Reverdy, Le livre de mon bord