Mercredi 18 juin 2014
Cross the line

Samedi 14 Juin 2014 – 15h10 – Maisons Alfort
 

Avant de me remettre à dessiner en 2006, nous étions allés avec deux amis visiter le musée d’Art Brut de Lausanne. J’étais à la fin de ma première année d’études à l’école d’infirmière de Digne dans les Alpes de Hautes Provence, dans une période comme on en traverse parfois qui incite à dépasser les bornes. Pendant les cours sur les pathologies de psychiatrie on nous avait parlé de l’art thérapie, un infirmier nous avait amené quelques réalisations de l’atelier de l’hôpital et plusieurs livres parlant de l’art Brut. Très vite ces productions inégales m’ont fascinée.
De retour de ce petit voyage en Suisse, j’ai pris une grande feuille et dit peu importe ce qui se passera sur cette feuille, ça n’a pas d’importance. J’ai commencé par un texte, il fallait qu’une ligne danse. Donc je recopiais ces mots et leur signification devenait secondaire, les courbes avançaient sous mes doigts. A un moment, le texte n’a plus suffi, mon crayon prolongeait les entrelacs, seul le geste comptait, ce qu’il créait était une anecdote, rien en fait, des formes rigolotes, des courbes, des petites inflexions fluides, souples. Oublier ce qui était en train de se faire, la signification, le sens, regarder la ligne, c’était apaisant.
Le dessin fini était ce que j’appelle une horreur, fouillis totalement incohérent mais ce moment avait été magique, ne cherchant rien, aucun but à peine celui de finir, inutile, ça ne voulait rien dire, c’était particulièrement laid et j’avais envie de recommencer, encore, encore, encore. J’ai continué sans cesse, dès qu’une feuille était terminé une autre, sans répit à chaque fois que c’était possible, le plus souvent.
 
Après quelques dessins, une irrésistible organisation a pris place, les gestes venaient plus facilement. Je disais toujours, peu importe, peu importe. Il y avait cette possibilité de remplissage, colorier entre les lignes, faire des aplats sans déborder, sans que le coup de feutre se voit. La ligne délimite des ouvertures, briques de couleurs, gribouillages. Le dessin fini, punaisé au mur pour le regarder encore permettait de replonger dans la sensation magique et la prolonger.
Ils n’étaient pas moches, tordus, farfelus certes, quelque chose à travailler, la prochaine fois j’essaye  de grouper les couleurs, et si je faisais un monochrome ?  J’ai pris conscience en les regardant de la force de cette ligne, elle ne disparaissait pas avec les aplats, continuait à exister, autonome. Différents graphismes reviennent, il y a ces boucles remplies que j’appelle aléatoires, les labyrinthes sont des courbes fermées sur elles-mêmes, les sans pourquoi sont des aléatoires très denses.
Suivant mon humeur l’une ou l’autre technique répond au besoin de l’instant. Il s’agit toujours du tracé d’une même ligne, un rituel qui s’invente à mesure avec des règles à ne surtout pas enfreindre. La ligne ne s’arrête que si je pose le crayon et en prend un autre, sinon elle n’a pas le droit de s’interrompre – dans les sans pourquoi elle est la plus longue possible, tant que je tiens, parfois 15 minutes avec un seul crayon.  Elle se croise dans les aléatoires mais jamais dans les labyrinthes, ouverte dans les aléatoires - une courbe avec un début et une fin -  et fermée dans les labyrinthes - le début rejoint la fin et ferme la courbe donc je dois faire attention en permanence à ce qui est à l’intérieur et ce qui est à l’extérieur pour ne jamais croiser la ligne.
Les règles sont magiques, jamais deux couleurs identiques côte à côte dans un aplat, pas de noir, pas de lignes droites, et que les traces du feutre ne soient pas apparentes. Avant de commencer le dessin, le choix des couleurs de la ligne - le squelette - et des aplats  - les briques, est méticuleux. J’ai élaboré des palettes, nuanciers qui facilitent mes décisions. Au fil du temps j’invente de nouveaux rituels, celui des couleurs devient important au-delà du geste, si je décide d’utiliser une gamme colorée, par exemple du bleu, je vide une à une toutes les nuances possibles, utilise les marqueurs dans l’ordre et ne les reprend pas une fois utilisés. Il  y a plein de petits rituels, je ne réalise pas toujours qu’ils m’entourent mais les exécute scrupuleusement.
Don’t cross the line, c’est ce qui rend la production de ces dessins possible et magique, si le rituel ne s’exécute pas correctement je ne peux pas dessiner.
 


Mes fils regardent mes dessins avec amusement, mon ainé surtout, pourquoi tu ne fais pas apparaitre des formes ?  Mais comment faire apparaitre quoi que ce soit là-dedans, ce n’est pas possible !
Il y a des périodes où le geste habituel se vide, feutres maladroits, fatigués, lassés. Un jour à nouveau ça ne fonctionne plus, pourquoi ne pas essayer ces formes, aller plus loin, juxtaposer les couleurs d’un même ton - ce que je ne devais pas faire normalement, peu importe, peu importe, pas grave, au pire ça sera moche, de toute façon tu n’es pas en train de faire un chef d’œuvre.
Quelque chose se passe, entre les lignes ces formes existent, les faire apparaitre n’est pas simple, elles se dérobent et le choix des couleurs est délicat. Mais le rituel permet à la forme d’apparaitre. Les trois techniques évoluent, les aléatoires deviennent figuratifs, les tons s’organisent dans les labyrinthes, sans pourquoi quand je ne sais vraiment plus comment faire. Mes dessins se construisent à mesure de ces franchissements de limites, quand on ne sait plus très bien ce qui se passe les barrières imposées tombent, les possibilités s’ouvrent. Et puis la crise passée, les règles reprennent, le rituel à peine métamorphosé, toujours à sa place, guide mon geste et le protège.
 


Petite j’aimais lire Olivier Rameau, cette bande dessinée d’un monde enchanté de l’autre côté du vrai-monde-où-les-gens-s’ennuient. Il y avait des histoires de miroir qu’on traverse, de monde parallèle, de transformation. Après j’étais passée à Philemon, une autre dimension un peu plus inquiétante sans doute mais encore plus captivante. Franchir la limite, quitter la piste, passer les caps, inverser le cours de son existence, dépasser la ligne blanche, sortir du cadre, la face cachée du miroir, il n’y a que ces endroits secrets qui m’intéressent.
Il ne s’agit pas de chercher la subversion, devenir hors-la-loi, fuck the system, toutes ces conneries. J’ai un rapport à la loi assez rigide, élevée dans un cadre précis, on reste dans la voie où on est censée rouler, on respecte les règles, on ne rigole pas avec elles, on ne triche même pas. Par un concours de circonstances je suis sortie du cadre, pas prévu, peu importe.
Quand on a fait une sortie de piste on en refait d’autres, on sait qu’il y a quelque chose au-delà du sentier, on y retourne, recherches permanentes, d’abord inconscientes, avec le temps de plus en plus assumées, qu’est ce qui peut m’arriver, ça n’a pas d’importance.
 


Retour à mes graphismes, mes lignes, mes règles, mon rituel magique. Il y a toujours un moment où ça ne suffit plus, il faut passer à une autre technique, recréer le moment peu importe pour que ça arrive, n’avoir plus que l’envie de cette ligne libre sous mes doigts, pas d’idées préalables, envie de déchirer le décor, peu importe ce qui se passera sur cette feuille, ça n’a pas d’importance.
A l’occasion d’un séjour parisien chez le fiston parti pour les vacances de Noël, je voyage léger, carnet de croquis, crayons, stylos, on verra bien. Retour à proximité de mon ancienne école d’archi dans le 19ème, le parc de la villette, les buttes chaumont où j’emmenais les enfants petits, envie de dépasser les bornes à nouveau, franchir la limite, Cross the line, qu’est ce qui peut bien t’arriver ?
Ce n’est plus un marqueur entre mes mains mais un crayon, une mine. Les lignes sortent toutes seules, c’est un peu douloureux, les passages le sont toujours, mais ça marche. Normalement je n’utilise pas de crayon noir, mais là il est temps, peu importe. Normalement je n’interromps jamais la ligne et je ne fais pas de lignes droites.
Il est temps de faire tout le contraire, l’impensable, ligne courte et sèche, intersections à angles droits, des sortes de petites croix se chevauchent. Un geste très ancien se répète, enfouis, je le croyais oublié, j’ai passé mon enfance, mon adolescence à le griffonner partout, il a rempli les marges de mes années de collège et de lycée, mes années d’études en architecture l’ont délié et structuré.  J’appelle ces moments catharsis. Elles reviennent avec de plus en plus de régularité, je commence à les apprivoiser.  
 


Le besoin de sortir du cadre, déchirer le décor nécessite d’en inventer un autre. Au départ l’idée n’est pas une création mais une destruction, effacer le monde qui m’entoure, je serais mieux sans lui, mais le néant n’est pas à ma portée tout le temps il faut sans cesse le remplacer, tourner autour, le délimiter, sur la ligne. Peut-être que mes rituels n’ont que le but de l’approcher, comme des cérémonies préparatoires qu’il faudra mettre à plat, régulièrement je renverse l’autel, je détrône les icônes, pas totalement, j’essaye au moins.  
 


Mois de juin, plusieurs événements récents m’incitent à dépasser les bornes, à répétition, ce n’est plus douloureux, le chemin est balisé, je me méfie des pièges de la lisière, il faut bien vieillir. Je reprends mes marqueurs abandonnés depuis quelques mois, il s’est passé quelque chose, cette fois impossible de faire comme si je ne savais pas. Je connais mes frontières et comment les franchir, il suffit de s’y mettre, peu importe ce qui se passera.
Commençant avec des feutres fins je me concentre sur la ligne, je sais qu’il faudra la franchir, abandonner mon rite, avancer. Cross the line ! C’est ce que je fais, la ligne se croise, ce qui permet de mélanger les aléatoires, les labyrinthes et les sans pourquoi.

Cette synthèse était inimaginable, il n’y avait pas de passerelles entre les différentes techniques parce qu’elles n’exprimaient pas la même chose et surtout parce que le rituel de chacune lui était propre. Cross the line ! Le verrou saute, les possibilités deviennent presque infinies, immédiatement pourtant le cadre réapparait, les aplats consacrent le rituel, ne pas juxtaposer les couleurs, intérieur, extérieur, suivre la ligne, d’un coté ou de l’autre, le temps de la franchir je suis passé dans le miroir.   
 


Les rituels accompagnent nos vies, les préparent aux passages, les protègent. Il ne s’agit pas de gestes désincarnés ou d’une succession de moments dénués de sens, au contraire, ils concentrent le sens et le font apparaitre, le sens de la ligne, la franchir ou non, pourquoi et à quel moment.
Dépasser les bornes n’a jamais été un jeu mais une nécessité. Quand le rituel est bien fait, quand il est respecté, les métamorphoses s’éclairent, on les voit enfin, on les accepte ou non, on peut choisir les nouvelles règles, croiser la ligne, l’interrompre, la fermer ou l’ouvrir, rester sur la crête ou remplir les creux, densifier ou éclaircir.
Et quand on le décide dire peu importe, peu importe ce qui se passera.



myriam eyann
 

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Vendredi 13 juin 2014
L'oeil du Tigre

Vendredi 6 juin 2014 – 6h15 – Au moulin

 
Le regard d’un tigre ne s’oublie pas. Normalement, dans la nature non protégée, dans la vie sauvage, si on croise ce regard c’est le dernier. C’était dans un parc animalier, les zoos modernes où on donne goût à la liberté à des animaux sans les y plonger totalement. Nous passions sous un tunnel de verre depuis lequel on pouvait admirer un magnifique tigre en sécurité. Entre lui et les spectateurs une épaisse paroi translucide autorisait les audaces telles celles de ces gamins lui tirant la langue, faisant les singes pour signifier Tu m’auras pas, jeu de gosse exutoire à l’occasion de la rencontre du mangeur d’hommes.
Le tigre était couché paisiblement à un ou deux mètres du tunnel et regardait ce qui s’y passait avec attention et un brin de condescendance. L’agitation qui avait lieu derrière la vitre le captivait visiblement, son regard détaillait un à un les petits bonhommes qui gesticulaient devant lui.

Qui a vu un chat se figer pour observer sa proie comprendra, la pupille qui se dilate, le corps tendu tel un arc bandé, la concentration qui semble effacer ce qui existe autour de lui.
Le tigre n’avait pas tout à fait cette tension, il savait ces silhouettes inaccessibles. La situation était à la fois grotesque et indécente, cet animal et sa puissance indomptable face à des enfants irrespectueux de celle-ci, paroi de verre entre deux mondes, qui se moque de l’autre ?
Je regardais ce tigre, fascinée par sa concentration, fascinée par sa fascination, son regard s’attardait sur chaque enfant et le voyait véritablement, l’expression manger du regard a du être inventer pour les félins. Nos yeux forcément ont fini par se croiser. Un regard de peur ne se voit pas, il se dérobe, fuit les pupilles étrangères peut-être bien pour ne pas être dévorer, du regard.
J’ai eu cette petite réaction, et puis non l’envie de le voir, plonger moi aussi dans ses yeux, est ce que nous n’étions pas là pour ça, découvrir, contempler le règne animal, tenter de le comprendre ?

Mes pupilles se sont-elles dilatées ? La sensation d’être à nue, aucun masque possible face à ce tigre, une présence incontournable, il me sondait, pas d’équivoque c’était le regard du prédateur. Si la vitre n’avait pas existé le mien aurait été celui de la proie.
Ce tigre m’hypnotisait, pensant à Shere Khan dans le Livre de la Jungle, tu mélanges tout c’est le serpent qui hypnotise, celui du Robin des Bois de Dysney Triste Sire, le conseiller Persifleur du Prince Jean, m’est revenu en mémoire. Sensation de paralysie et d’attirance, plus possible de faire un mouvement et l’envie paradoxale de me rapprocher, en tout cas de rester là dans les yeux de ce tigre, happée, toute crue.
La vitre n’était pas une mise en scène, elle était indispensable à la rencontre mais quand même c’était pas du jeu, il y avait usurpation.
J’aurai pu m’incliner de respect devant ce regard et puis j’avais honte, être du côté de ceux qui détiennent le pouvoir et le choper dans le regard d’un animal aliéné. Peut-être étais-je plus indécente et grotesque que les minots qui ne savaient pas ce qu’ils faisaient.
 


J’ai un rapport à la paralysie complexe, moments d’arrêt, pupille dilatée, la position de la contemplation est probablement aussi innée dans mon cas que chez n’importe quel félin.
Mon rapport au regard peut devenir abysimal, la nature a inventé l’œil pour qu’on l’observe, qu’on l’admire, qu’on l’aime, la voir, la regarder, la reconnaitre, toucher, rencontrer, atteindre, manger, dévorer, et comprendre.
Contempler est un sacre qui se renouvelle au quotidien.
Pour apprécier quelque chose il faut le regarder longtemps, l’œil se forme, au fil de ce qu’il voit le regard s’habitue, reconnait mieux, voit plus vite, sonde plus loin. En architecture le regard est ce qui construit l’espace. Perceptions sonores, auditives, olfactives, voir tactiles certes, la réalité d’un espace est d’abord visuelle. A force de croquis, observations, tracés, lignes, épaisseur de traits ou hachurage, on finit par aimer ce que l’on connait. Après avoir croqué tellement de ces formes sur le papier, l’obsession est dans mon regard.
 


Quand nous étions petits, parfois nous avions le droit de rester dans le labo de mon père quand il développait ses photos. Il fallait s’asseoir sur le tabouret, là et tu BOU-GES pas. Je ne faisais pas de bruit, il fait noir, Papa bricole sous la lumière rouge ou dans le noir complet quand il fait de la couleur. Je reste immobile, il ne faut pas le déconcentrer, parfois il sifflote, j’attends que les formes apparaissent sur le papier, des fois on a le droit de tenir la petite pince en plastique et de retourner la photo dans le bac, dou-ce-ment, d’autres fois c’est vraiment long et il a prévenu qu’on ne pourrait pas sortir tout de suite, il ne faut pas ouvrir la porte, ça peut durer une demi-heure, peut-être plus.
Quand on sort du labo, l’impression de se réveiller, sortie de sas et puis l’envie d’y retourner aussi un peu, c’était plutôt rigolo d’être dans le noir, se gratter le nez sans que personne ne voit, faire des grimaces ou prendre un air idiot sans y penser, croire que c’est comme la nuit et qu’on a le droit de pas dormir.

Pendant mes études d’archi à l’occasion d’un module photo, le labo de l’école rappelle mes souvenirs, bidouillage dans les bacs c’est marrant, il y a toujours un ou deux habitués qui donnent pleins de conseils et serrent la paluche à tout ce qui rentre, un coté sorcier qui me plait. Je fais des tests de révélateur, de solarisation, mais tout ça est quand même sacrément compliqué, un boulot de chimiste, peut-être pas trop ma partie en fait, les séances photos dans la rue me stressent un peu, être celle qui veut voir, les gens qui regardent ce que je fais, une boucle difficile à assumer, le regard, mon œil à travers l’objectif.
La photo d’archi est une spécialité, soit d’architecte, soit de photographe. Il était sans doute trop tôt.
La technique en photo est incontournable comme il est incontournable d’apprendre les matériaux, leurs résistances et possibilités, les règles constructives, les contraintes de terrain, d’ensoleillement quand on veut voir un bâtiment devenir réalité. Donc je ne suis pas devenue photographe.

Depuis petite je vois des photos, des expos, des installations, des objectifs et je n’y comprends pas grand-chose. Sans faire attention mon regard s’est formé, cadrage, détail, je regarde les photos de Papa, celles des autres, j’en ai plusieurs à la maison. Je ne sais pas comment on fait, je cadre comme Papa nous l’a appris, attention là tu as coupé la tête, la main, le pied, tu dois mettre la personne au milieu de la photo, c’est dommage le détail là, mais qu’est-ce que tu as fait c’est flou ! Je pense à mes cours, le prof critiquait nos planches contacts, là c’est bien cette petite bande, regarde c’est intéressant cette géométrie, ça c’est plutôt anecdotique, là tu as plusieurs lignes intéressantes. Avec un peu de concentration je trouve le cadrage, le bon angle, le bon endroit, la lumière qui va bien, le recul adéquat.
 
Le numérique a réactivé mon accès à la photo. C’est ludique, facile, précis, beaucoup moins long que l’argentique, beaucoup moins cher aussi. Je ne prétends pas au beau cliché, je veux une collection, une matériauthéque, une artothéque, continuer à plonger mon regard dans les lignes, les formes, textures, ombres, décrochés, détails, matières, trouver un point de vue, un graphisme, une abstraction, mes fascinations, contempler.
Je tourne autour des bâtiments, me rapproche, pendant les tournées je scrute, je cherche sans y penser, au détour d’un regard un pignon se dénude, volume saillant ici,  empilement de cubes, une courbe qui les accompagne, cheminées industrielles, tours de communication, forêts de souches sur les toits, brique et verre, encadrements, moulures, corniches, repérage, où se poster pour la bonne image, la bonne heure, je passe, repasse aux même endroits, finis pas descendre et sortir mon S3 mini. Finalement il fait de meilleurs clichés que mon appareil numérique déjà ancien.
Je sens mon regard en pleine métamorphose, il m’est arrivé de temps à autre d’avoir cette sensation, comme le résultat d’une indigestion qui a commencé à me mettre un peu mal à l’aise, l’obsession s’installe, une boulimie qui finit par m’écœurer. Je sais qu’il faut attendre quelques jours, laisser faire, digérer sans forcer, mon regard continue d’évoluer, la tête tourne un peu, inévitablement quelque chose évolue dans mon centre visuel.
 


Il faut aimer ce qu’on dévore, le regarder longtemps, se l’approprier, passage d’énergie d’un œil à l’autre, de l’objet à l’œil, depuis mon nerf optique, intégrer, absorber l’énergie, au moins il disparaitra pas.
Si vous ne dévorez pas votre rêve c’est la vie qui le dévorera, cette phrase de St Exupéry m’a apaisé, je l’ai découverte il y a peu de temps, elle raisonne telle une promesse, dévorer est un bon chemin puisqu’il a des bifurcations vers les rêves.
Quand je ne suis pas occupée à dévorer ce que je vois, j’engloutis les phrases à ma portée.
Quitter la contemplation est sans doute ce qui est le plus délicat, mais comment faire, on ne peut pas rester paralysée tout le temps. Ce qui se passe dans mon esprit, dans mon corps grâce à mes yeux, correspond à ce moment que décrit Elvis Presley en 1956. When you looked into my eyes - lorsque tu as plongé ton regard dans mes yeux - I stood there like I was hypnotised - je suis resté là comme si j’étais hypnotisé - You sent a feeling to my spine - tu as envoyé une décharge dans ma colonne vertébrale - A feeling warm and smooth and fine - une sensation de chaleur, douce et délicate - But all I could do were stand there paralyzed - mais tout ce que je pouvais faire était de rester planté là, paralysé.  Sans doute on ne parle pas de la même chose. Sans doute.
 


Ce qu’on voit dans un autre regard, dans une autre écriture, une autre contemplation, c’est peut-être uniquement soi-même.
Est-ce que deux regards peuvent se mélanger, échanger véritablement ce qui les composent, d’un côté ou de l’autre, passer au travers. Se mettre à la place du tigre, peut-être que c’est moi qui l’hypnotisait ?  

Objet, sujet, bien sûr que je mélange tout, mais l’important c’est le rêve qui se dévore.



myriam eyann



 
 

> Ici la chanson Paralysed - Elvis Presley
 
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Humeur

Il y a des auteurs qui écrivent avec de la lumière, d'autres avec du sang, avec de la lave, avec du feu, avec de la terre, avec de la boue, avec de la poudre de diamant et enfin ceux qui écrivent avec de l'encre, les malheureux, avec de l'encre tout simplement.

Pierre Reverdy, Le livre de mon bord