Mardi 4 aout 2015
Autant le dire
Dimanche 28 Juin 2015 – 5h31, Bruxelles
 

Que l’on recherche le danger pour lui-même, l’adrénaline tel un stimulant comme les sauteurs à l’élastique, me laisse perplexe. D’un autre côté la quête du funambule sur son fil est limpide à mes yeux, l’équilibre qui lui permet de ne pas tomber sachant que la chute peut signifier la mort suivant la hauteur du fil et en l’absence de filet. Je préfère être funambule que sauteur à l’élastique, bien que je ne sois pas sûre que l’on choisisse d’être de l’une ou l’autre catégorie, ou d’une troisième encore plus différente, d’une quatrième, cinquième...

Il y a quelques années un artiste m’a dit à propos de mes dessins n’hésite pas à te mettre en danger. Cette sentence n’a plus jamais cessé de me tourmenter parce que je ne l’ai jamais comprise exactement comme si les capacités à le faire n’étaient pas à ma disposition, comme l’infini est une limite à la modélisation du cerveau humain, mon esprit ne peut pas intégrer ce concept. Il ne s’agit pas d’une incapacité ou d’un handicap mais d’une caractéristique de ma construction psychique.

J’ai essayé, non pas de me mettre en danger - je suis incapable de me mettre consciemment en danger -  mais de décrypter ce propos. Dessiner est mon refuge, dessiner ne peut pas me mettre en danger même si je le voulais. Dessiner me permet de franchir les limites, d’aller voir derrière les lignes, c’est ce qui me protège.
Le funambule qui prépare minutieusement ses traversées ne peut pas pénétrer le vide s’il s’y sent en danger. Sur le fil on est obligé d’être entier, sur le fil on n’a pas le droit d’être morcelé, c’est probablement pour cette raison qu’on ne peut s’y sentir en danger.

Le dessin, l’écriture et la lecture sont mes outils pour découdre les énigmes et chercher les clefs en permanence, parfois j’envoie à mon tour des dédales à la volée c’est vrai, même dans le vide on aimerait une compagnie. Marcher sur mon fil ne me met pas en danger même si ça me fait prendre des risques. Il n’y a pas d’autres choix d’habiter ce fil en permanence, quand résoudre cette situation devient insoluble le danger refait surface.
 


 
Philippe Petit est un funambule de renom, particulièrement connu pour  la traversée entre les sommets des tours du World Trade Center en 1974. Il dit Je n’ai pas peur de tomber, parce que je ne peux pas tomber.
Peu importe les raisons pour lesquelles on décide de pénétrer le vide, braver le danger ou habiter sur un fil quand l’important est ce qui s’y trouve.

Il est évident que les risques que prend Philippe Petit pour traverser le vide sont dérisoires face à ce qu’il va y chercher.  Il est la preuve physique s’il en fallait une qu’évoluer dans son propre vide n’est pas une virtualité à condition de trouver le vide auquel on appartient ou celui que l’on possède, ce qui revient au même.
On ne peut transmettre de telle sensation que par mimétisme, depuis son chemin sur le fil sans qu’il me parle j’entends Garde le courage d’aller explorer ton fil.
 
 


Autant le dire je sais parfaitement où est mon vide, je suis consciente de son danger. Comme Philippe Petit je ne me lance pas sur mon câble sans savoir ce que je fais, sans avoir travaillé ma technique et mon installation jusqu’aux points ultimes de précisions, sans entrainement ou échauffement. De temps à autre pour progresser il faut être un tout petit peu au-delà de sa propre capacité pourtant chatouiller le danger peut-être on s’en rend à peine compte et on prend alors le risque d’échouer.
 


 
A New York en 1974, menotté à la descente du câble, au policier américain qui lui demandait pourquoi il avait pris un tel risque, Why ? Philippe Petit a répondu There is no why.

Marina Abramovic, experte en vide, a encore d’autres mots.
J’ai noté ses propos en visionnant une vidéo You have to be ready to fail, go to the unknown territories. If I’m really afraid of ideas this is exactelly the point I have to go. If you don’t taste your mind you’ll never change, always in the same sheet again and again. If you do things you don’t know, something different happen. This is about how you occupied physically the space and why [1].

Il y a une multitude de façon de pénétrer le vide, avec des phrases à l’envers dans la même direction, artistes, créatifs et funambules m’aident à progresser et trouver la cadence. Dans le vide il y a plusieurs versions d’une même chose, d’un même mot ou d’une même pensée. Pour s’en convaincre il suffit de remplacer le mot par un autre, on peut nommer le vide et le fil différemment, amour, ça, moi, toit, merde, à la fin vous voyez bien ce que je veux dire !
 


 
Autant le dire, même si je décidais de redescendre sur terre la capacité de certains à me remettre en orbite dès qu’ils s’expriment frise le scandale et autant le dire honnêtement, après une phase de sidération, aurait tendance à me mettre un peu en colère. Parce que autant le dire, certains mots ont la capacité à faire de moi un puzzle, et mis bout à bout, de phrases en phrases, me disloquent aussi efficacement qu’une explosion, m’éparpillant dès qu’ils me trouvent comme si ils savaient exactement où je suis toute entière. Je ne sais où je suis chaque fois que ces « lettres en zigzag » me trouvent et surtout quand je recommence à croire que c’est moi qu’elles cherchent. Le morcellement peut être incroyablement douloureux mais ce dont je parle ne l’est jamais.
 
 


Pas après pas, marcher correctement en dehors des fils est devenu de plus en plus compliqué. Hors du vide je perds l’équilibre, mon grand tourment est de le quitter, mes craintes quotidiennes concernent les dangers qui m’attendent à la descente.
Certains jours pas fait comme les autres pourtant, il faut bien l’avouer, j’évite n’importe quel vide, incapable d’y tenir. Mon esprit le voudrait, mon corps refuse, ça n’est pas soluble, traquer la solution n’y change rien. Il m’est impossible de comprendre pourquoi, si je le savais je ferais en sorte que ces moments n’existent plus. Ce n’est pas la solution qui est intéressante mais le problème. A force de patience de toute façon, la solution me trouve.

La peur et les démons du vide existent en même temps que le danger que l’on ne fait jamais disparaitre, mais je retiens encore un propos de Philippe Petit on n’a pas peur de ce qu’on aime, si j’ai peur d’une tarentule je vais chercher à mieux la connaitre, on ne doit pas permettre à la peur de nourrir notre esprit.

Autant le dire, en ce qui me concerne il est difficile de ne pas marcher dans ce genre de vide.
 



Malgré les injonctions contradictoires et les interdits morbides, n’y vas pas, fonce, protége-toi, ne te mets pas en danger, il faut prendre des risques, réfléchis, arrête de te prendre la tête, tu te la pêtes, grimpe sur le toit du monde, sois sérieuse, ne te prends pas au sérieux, une force vitale pousse à l’exploration.

On ne devrait « rien dire contre l’équilibre ».

Philippe Petit dit de son art qu’il lui permet de joindre deux rives, de rapprocher les gens finalement, d’établir un dialogue, to link, l’image est pleine de poésie.
En rêvassant sur ce pont entre deux rives, je pensais à toutes les choses improbables qui adviennent quand on cesse de les contourner. Je me suis souvenue d’une jolie histoire, ce qui lie, les fils, les lettres, l’amour et le vide. 
 



Pendant la première guerre mondiale, des jeunes filles envoyait des lettres sur le front aux soldats, on les appelait marraine de guerre, le but était de soutenir un soldat au front sans le connaitre préalablement. Mes grands-parents paternels se sont rencontrés au travers de cette correspondance et ont décidé de se fiancer sans s’être jamais rencontré. Ce qui pouvait rapprocher le cœur d’une bretonne de la petite noblesse de celui d’un bourguignon d'une famille de mineur à la fin de la grande guerre restera leur mystère, la magie de leur rencontre est un héritage.
Depuis 1917 les progrès de la communication ont multiplié les portes d’entrée, surveiller ma boite aux lettres, mes mails, sms ou messages sur le répondeur est une activité quotidienne à laquelle je m’adonne avec une concentration presque religieuse. Construire un pigeonnier est une alternative intéressante à laquelle je songe avec de plus en plus de détails, multiplier les abris et mangeoires pour tout type d’oiseaux un placement d’avenir sans doute incontournable.
Au cas où, mon petit balcon sur le Loing en est rempli.
 



Dans le vide je glane les mots qui m’appartiennent, ceux que les autres habitants du vide ont laissé pour moi et j'en sème pour qu’ils ne concernent qu’une personne. Dans le vide je trace des mots qui ont perdu leur sens, j’invente des lettres et des syllabes qui ne se prononcent pas.

Autant le dire, pour garder un secret il faut qu’il devienne de plus en plus secret, de tel façon que même les anges qui écoutent aux portes ne soient pas au courant mais le plus grand drame quand on joue à cache-cache c’est que personne ne nous trouve.

Autant le dire, je ne suis la muse officielle de personne, c’est-à-dire que personne ne m’a revendiqué comme muse et je ne vois pas pourquoi quelqu’un le ferait.

Dans le vide « on ne sait plus rien, sinon qu’on ne veut pas cesser » d’y être.

« Expliquez-moi ça !  Expliquez-moi ça ! »




myriam eyann
 
 
 

[1]  ma traduction libre des propos de Marina Abramovic  (voir vidéo en référence) : Vous devez être prêt à échouer, aller en les territoires inconnus. Si je suis vraiment effrayée par une idée, c’est exactement le point où je dois aller. Si vous ne tester pas votre esprit vous ne changerez jamais, toujours dans le même schéma encore et encore. Si vous faites ce que vous ne savez pas faire quelque chose de différent se passe. Il s’agit de la façon dont vous occupez physiquement l’espace et pourquoi.
 

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Il y a des auteurs qui écrivent avec de la lumière, d'autres avec du sang, avec de la lave, avec du feu, avec de la terre, avec de la boue, avec de la poudre de diamant et enfin ceux qui écrivent avec de l'encre, les malheureux, avec de l'encre tout simplement.

Pierre Reverdy, Le livre de mon bord