Retour


Lundi 4 aout 2014
Signatures

lundi 23 juin 2014 – 13h39 – au moulin


 
La signature des documents officiels, carte d’identité et passeport, se cherche longtemps et puis elle vous trouve on dirait, tout d’un coup on sait, plus de doute, c’est elle. Au fil des modifications elle devient un peu folle, malgré une bonne concentration, il arrive de la perdre, Mais comment je signe aujourd’hui !
Censée rester immuable, appartenant tellement bien à son auteur qu’elle ne doit pas être reproductible. Pas de véritable existence juridique avant de l’avoir inventée, on s’en rend à peine compte.
Je n’ai pas de souci avec cette signature-là, sorte de personnalité répandue sur des milliers de documents sans doute, on n’imagine même pas le nombre de fois où on l’a reproduit. Depuis quelques années elle m’échappe, se déforme, s’efface.
 
 

Mon travail est une recherche du bon geste pour aboutir au tracé de la bonne ligne. On peut reproduire un geste avec une grande précision, le travailler, le rendre parfait, comme le font les calligraphes qui sont des danseurs de la ligne.
J’ai vécu avec un calligraphe, compagnon d’une époque lointaine, il disait Fais attention à la façon dont tu écris, tous les jours, ne laisse pas ton écriture se dégrader et devenir moche, tu peux la travailler, tout le temps, te concentrer, à chaque fois que tu écris, prendre le temps, cette ligne doit rester belle. Il dessinait sous mes yeux lentement, se retournait avec un sourire malicieux pour vérifier si je regardais correctement, et reprenait avec application et concentration. 
La bonne ligne est celle que l’on aime regarder, qu’elle soit une reproduction d’elle-même ou une invention différente jour après jour.
 


Je ne suis pas douée pour la reproduction.  La répétition me poursuit et m’échappe pourtant. Ce qu’on aimerait reproduire finit par se transformer, ce qu’on veut transformer se reproduit.
Perdre les gestes à mesure qu’ils apparaissent est intéressant, pour pouvoir les réinventer peut-être ou pour des raisons plus obscures, la peur de prendre forme par exemple, être reconnue de la mauvaise façon, déterminée, estampillée, ou plus simplement parce que c’est quand même plus ludique de ne jamais rester au même endroit, non pas pour surprendre autour de soi et chercher une originalité, mais par ennui du contraire, l’immobilisme. A moins que cette peur de la forme soit une échappée perpétuelle, l’évasion parfaite, celle où on perd le fuyard à force de le suivre.
Ne pas prendre forme est une forme en soi, stratégie, désir ou émanation inconsciente, revendication identitaire ou rébellion, au pire une irresponsabilité, une indécision, timidité, complexe d’infériorité, excès d’humilité ou mégalomanie, dans ma non-forme seule je sais ce qui me concerne et ce qui ne me concerne pas.
Tant qu’on ne sort pas une pieuvre de l’eau, elle est la reine de son élément.
 


La personne qui a reconnu mes dessins les a vu avant moi, ses commentaires éclairent ce que je n’ose pas regarder. Régulièrement j’ai besoin de son appréciation et lui rend visite cartons pleins sous le bras, carnets, liasses, les dernières productions.
Un jour, il a pointé la signature comme élément primordial, il a dit il faut les signer maintenant ! Il manquait une dernière touche, signer était achever le dessin, le légitimer, sans doute prouver que moi aussi je le reconnaissais. Mais comment ?  Signer mes dessins paraissait absurde, mes lignes sont des signatures.
 

 
Une marmite sémantique m’engloutit, alchimie complexe qui a condensé le sens, les symboles et tout ce qui en porte la trace. Je fais des mélanges improbables, mon nom est mon prénom - j’ai du mal à saisir ce que prénom signifie. Patronyme, nom de famille, nom de jeune fille, nom d’épouse, on passe son temps à en  changer, comment avoir confiance ? 
Est-ce que signer Myriam est envisageable ?  Il me pose cette simple question.
Oui, oui bien sûr, au contraire, je veux signer Myriam, c’est mon nom ! 
On adopte son propre nom (prénom, ndlr !) et c’est lui qui nous apprivoise et nous détermine, imprégné de ce qu’il transporte, son histoire, les personnages illustres qu’il évoque, les actes qu’ils ont commis sont prisonniers des lettres, vivants, leurs présences indélébiles.
Un nom ne peut pas flotter, s’autodéterminer, ne contenir aucun symbole, même inventé il porte des traces. Peut-être qu’on ne doit son existence qu’à ce nom, comme si il avait le pouvoir de nous mettre au monde une seconde fois.
Myriam toute seule ne veut rien dire, ne suffit pas. Myriam et qui ? Cette question tourne dans ma tête. La réponse est un écho : Myriam et Yann à table ! (vieux souvenir de vacances provençales !).
Myriam Eyann, j’ai trouvé ! Ce patronyme construit un sens et possède les prolongements sémantiques inépuisablement apaisants, il est fait pour moi. Nous sommes au début de 2007, je commence à signer mes dessins en écrivant lisiblement ce nouveau nom, dans une boucle.
 


Signer est comme un pacte, contrats, reconnaissances de dettes, chèques promettant sommes et dus.
Pourquoi faut-il signer une production ? Je n’ai pas la volonté de me cacher ou d’être anonyme, je n’ai pas honte de ce que je suis, mais le revendiquer comme un étendard, une marque de fabrique, voilà une autre affaire. Se reconnaitre impose une identité. Une identité impose une signature. On ne peut pas en avoir honte. Sauf si on écrit une lettre de dénonciation.
Alors je me suis mise à rêver à autre chose.
 


Récemment Banksy a exposé un stand anonyme à New York, ses œuvres non signées se sont vendues à des prix dérisoires par rapport à sa côte. Est-ce ce qu’on achète un savoir-faire, la qualité d’une matière première, les finitions, ou est-ce la griffe dans le veston, la signature, la garantie que ce qu’on a entre les mains est bien du Picabia, du Pollock, ou un Giacommeti ?
Qu’est ce qui se passerait si un artiste refusait de signer ses toiles, un peu à la façon de Banksy, toutes ses toiles, vraiment, qui revendiquerait le fait de ne pas signer comme une signature ? Est-ce que sa côte baisserait au point de remettre en cause son travail, sa création, son œuvre ? Est-ce qu’il perdrait sa notoriété au point de ne plus pouvoir vendre ? Qu’est-ce qu’on achète ? Le droit de vivre avec une œuvre de Pollock, son travail, une rente, un viager ?
 



Un monde où on pourrait dessiner et offrir ses dessins, sans se poser la question de leur valeur, le prix à payer serait celui qui permet leur réalisation, un coût de production, le temps passé, le travail, la sueur, les heures passées la tête en l’air à réfléchir en feraient partie aussi, le prix inclurait les charges de fonctionnement, la nourriture, un toit, de quoi s’habiller décemment, l’éducation des enfants, et même un peu de superflu, quelque séances chez le coiffeur, un maximum de culture, ou du sport pour ceux qui préfèrent. On n’aurait pas besoin de signer.
 
Jeter ses dessins dans la rue, non pas pour qu’ils soient détruits, mais pour que quelqu’un les trouve. Pas pour les oublier, mais pour leur inventer une nouvelle vie. Je laisserai un carton sur un banc, ou un carnet, une sorte d’album qui raconterai une histoire improbable avec plein de dessins. Quelqu’un les trouverai et les regarderai longtemps, tellement longtemps qu’il finirait par y comprendre quelque chose, peut-être même qu’il les comprendrait complétement. Il les accrocherait sur un mur chez lui, je n’aurai même pas eu à mettre un prix, à négocier quoique ce soit, ou à espérer désespérément qu’il aime ce qu’il voit, et lui il n’aurait même pas eu à m’aborder, à me proposer un échange, en échange de garder le carnet. Ça serait comme une bouteille à la mer, celles que les naufragés jettent à l’eau avec un petit bout de papier dedans qui dit je suis là.
 
Transmettre sa pensée dans l’espace et dans le temps est sans doute le but de n’importe quelle création. Parfois en lisant des auteurs morts depuis très longtemps, ou quand on a l’impression qu’ils sont juste à côté, ça devient comme de la télépathie on dirait. Une bouteille qui aurait été jetée en l’air et n’est pas retombée, dans le vide si elle flotte elle ne peut pas se briser, il y a forcément un moment où une main la saisit. Si ce que je dessine restais dans le vide, peut-être que je pourrais continuer à imaginer n’importe quoi, du moment que rien n’arrive jamais. Rêver n’évite pas d’assumer ce qui est fait et dis, on rêve autant pour s’échapper que pour construire le mot dans la bouteille et tout ce qui se passera avec celui qui la trouvera. 
Peu importe si il est signé, l’important c’est quand quelqu’un trouve l’île.
 


Je ne signe pas mes dessins pour signifier que j’existe. Je sais que j’existe. Mais ne pas signer serait comme d’envoyer une bouteille vide. Laisser mes dessins sur un banc ne permettrait à personne de me trouver. Il est aussi important de dire qui on est que de préciser à quel endroit on se trouve.
Dire je suis là ne veux pas dire j’existe. Je sais que j’existe.
Je ne sais pas grand-chose mais ça je le sais.
 

myriam eyann

 
Sur Banksy, artiste britannique qui protége son identité tout en exposant ses pochoirs et en créant des situations et installations qui interroge le monde capitaliste 

http://fr.wikipedia.org/wiki/Banksy


 
Posté à 11:4 - 0 commentaire



Ajouter un commentaire


Votre commentaire sera validé après vérification.

Les champs en gras seront visibles sur mon site

Prénom ou Pseudo (*)
Email (*) 
Site web : http:// 
Message  (*) 
Adresse IP : 54.92.170.149
(*) champs obligatoires

 
Article suivant
Ça doit être ça  

Archives textes

2017
2016
2015
2014
   décembre (2)
   novembre (2)
   octobre (2)
   septembre (2)
   aout (4)
   juillet (2)
   juin (2)
   mai (3)
   avril (2)


Humeur

Il y a des auteurs qui écrivent avec de la lumière, d'autres avec du sang, avec de la lave, avec du feu, avec de la terre, avec de la boue, avec de la poudre de diamant et enfin ceux qui écrivent avec de l'encre, les malheureux, avec de l'encre tout simplement.

Pierre Reverdy, Le livre de mon bord