Samedi 6 décembre 2014
Cinq
Samedi 22 novembre 2014 – 10h10 – Au moulin
 
Il parait que les chats ont sept vies. A mon avis, cinq suffisent. Cinq possibilités de bonheur ou malheur, accomplissement ou échec, paraissent un programme chargé. Cinq départs, cinq vies dans une seule, quand j’y pense, c’est cinq morts aussi à moins qu’on ait le droit de revivre les vies d’avant ou d’y séjourner un peu, de temps à autre.
Il faudrait des autorisations spéciales, passeports et visas pour revivre les vies antérieures, des preuves qu’on ne veut pas y rester pour la vie, des promesses de retour, des garanties qu’on peut voyager dans le temps sans séquelles, des contrats de rapatriement d’assistance en cas d’attaque amnésique concernant la vraie vie, des vaccins contre les confusions de générations, et la solvabilité suffisante que doit posséder tout voyageur qui veut voyager.
 
 
Les démarches pour La Première Vie seraient laborieuses, les renseignements nécessaires au départ longs à obtenir, mais des fois on y arriverait. Rester pour de bon serait impossible, les visites se feraient sous surveillance, accompagnement et guide, un peu à la façon d’un car de touristes qui ne s’arrête que sur les aires d’autoroutes, les Autogrill et les marchands de souvenirs.
Mais des fois on arriverait à échapper aux gardiens, à passer au-delà du regard des organisateurs, on visiterait le pays en liberté, les châteaux, les rivières, on descendrait dans les puits magiques, même pour pas longtemps, tout revoir le plus vite possible, rester là, caché dans un coin, ne plus revenir dans la réalité, on resterait  comme en enfance, on se rappellerait de tout.
Assez vite pourtant, les conditions précaires et politiques désastreuses, le manque de confort, peut-être des brimades ou des humiliations, la clandestinité, inciteraient à prendre le chemin inverse, à reculons.
On monterait dans l’avion de retour le cœur lourd avec l’impression de quitter ce qu’on aime le plus au monde, on se tournerait vers le hublot pour pleurnicher et quand les roues quitteraient la piste, on ne saurait plus si partir est une trahison ou une chance, on n’éprouverait qu’une blessure, celle des départs, des déchirures, des choses perdues, de l’exil.
Bien après, longtemps après, on ressortirait les photos, on confectionnerait peut-être un album, on inventerait la légende.
 

Entre chaque Vie il y aurait des passages, en formes d’entonnoir quelque fois, des portes très compliquées à ouvrir et presque impossible à franchir. On ne serait jamais sûr d’accéder à la prochaine Vie, il y aurait toujours un risque que La Vie actuelle soit la dernière et qu’on ne puisse plus en partir ou que la frontière entre deux existences, territoire extrêmement dangereux dans certains cas, nous ôte La Vie, toute Les Vies depuis le commencement, sans possibilités de redistribution.
Le passage d’Une Vie à une autre pourrait être déterminé par une chose que l’on a faite, avant de partir d’Une Vie il faudrait faire cette chose précisément, ou plutôt la condition pour partir d’Une Vie serait cette chose, tel un sésame, une décision à prendre, une phrase à prononcer, une personne à comprendre, un acte, une réalisation concrète ou symbolique. De cette façon, on ne pourrait faire qu’une seule chose qui compte vraiment dans chaque Vie et elle serait le symbole de La Vie suivante, son étendard, comme des identités, cinq clefs déterminées par cinq drapeaux différents.
 
 
Dans La Deuxième Vie, on oublierait les leçons de La Première ou on refuserait de s’en rappeler.
On serait plein d’enthousiasme, sans méfiance - encore Quatre Vies devant soi, ce chiffre ne signifiant rien pas plus que Le Cinq ou Le Trois, on ne s’occuperait que du Deux. On croirait être né dans cette Vie-là, on croirait qu’on n’a jamais rencontré personne avant, on ferait semblant de vivre pour la première fois, oubliant La Première Vie comme si elle n’était jamais arrivée, comme si elle n’avait rien déterminé, on se croirait neuf.
Ce qu’on aurait de mieux dans cette Vie-là, c’est en abondance l’énergie que Les autres Vies n’auraient pas absorbé, des illusions rugissantes, un corps intact, alors peut-être qu’on serait comme un sou neuf effectivement, un seul saoul ou deux mais les plus riches, dans un univers où tout coulerait à flot, les joies, les peurs, le vin et pleins d’autres alcools, les amis, les angoisses et les rires, parfois même la pauvreté.
On apprendrait à s’échapper, à s’enfuir, à courir, à se faire rattraper, on apprendrait à apprendre.
On apprendrait dans cette Vie, et pour toute celle à venir, que le meilleur est accessible.
 

Chaque Vie serait la résolution d’une équation, façon inédite d’être au monde, utiliser nos sens, déterminer les constructions, les renoncements, narguer les démons, tricher ou jouer le jeu. On chercherait le sens ou à oublier qu’on veut le trouver, on tenterait les directions opposées à moins de s’obstiner sur un seul chemin.
On apprendrait l’art des nœuds, connections et qualité des liens, on tisserait un réseau comme les araignées les toiles, on resterait dans son coin pour l’inverse, déconstruire, démonter les mécanismes. On choisirait de réfléchir ou d’agir, parfois les deux, et peut-être qu’on aurait le droit d’alterner les Vies où on agit et les Vies où on pense.
On passerait du temps à imaginer les dénouements et à les attendre, à penser aux fins possibles, aux autres Vies, celles d’après et celles d’avant, celles des autres qui nous regardent et de ceux qu’on ne peut pas voir, on oublierait souvent de se concentrer sur celles présentes dans nos mains.
 

Dans La Troisième Vie, la colère envahirait les raisonnements, on ne saurait plus si il faut avancer vers les  deux prochaines Vies ou régresser vers les deux anciennes. On hésiterait entre digérer les traumatismes ou se préparer pour les suivants, avoir la nostalgie du temps passé ou se réjouir des futures découvertes.
On ferait un premier décompte, combien d’échecs et de réussites, d’efforts perdus, de gains inattendus, d’énergie dépensée,  combien d’émotions ressenties jusqu’aux larmes, de fous rires, combien de copains. On compterait l’argent, les humiliations, les claques et les vengeances. On se rappellerait les victoires, les seuils, les lignes d’arrivée, les cinq gouttes qui débordent des vases et obligent à en changer, les arc-en-ciel, les éclipses, les rencontres avec des animaux bizarres et inconnus.
On aurait une collection de cicatrices qui brillent et de plaies sales et malodorantes, on prendrait les égratignures pour des mutilations et les balafres pour des piqures de moustiques, on en voudrait au monde entier, on serait content de vivre ce qu’on ne connait pas, même par procuration. On voudrait rattraper le temps, ou le remplacer, ou le supprimer. On se mettrait à courir par peur de ne pas être parti à point.
On apprendrait dans cette Vie, et pour toute celle à venir, que le pire est envisageable
 
 
Avant de quitter une Vie on ferait un vœu ce qui en ferait cinq en tout, à la fin. Avec un peu de chance, on ferait au moins une rencontre importante par Vie, ce qui ferait cinq personnes, à la fin. Peut-être qu’on lirait un livre important dans chaque Vie, de telle sorte qu’à chaque passage on serait plus riche d’un livre puisqu’on aurait le droit de l’emporter avec soi, tout au long des Cinq Vies. De la même façon on pourrait accumuler cinq images, cinq boulots, cinq objets auxquels on tient comme à la prunelle de ses yeux. On aurait aimé cinq lieux différents, villes, maisons, et parfois on pourrait revenir dans ces endroits à moins d’être exilé. Quels que soient les possibilités de retour on garderait ces espaces comme cinq abris, cinq refuges, cinq cachettes.
Peut-être que les rencontres importantes, les livres, les maisons et les villes seraient les clefs pour ouvrir les portes compliquées et franchir les passages impossibles.
Parfois aussi on ne ferait qu’un seul vœu, on resterait fidèle à une seule rencontre, un seul livre, une seule maison, un seul travail, un seul pays, une seule image, tout au long des Cinq Vies. Parfois aussi on n’aurait rencontré personne pour de vrai même en désirant rester fidèle, on n’aurait conservé aucun boulot, ni maison, errant pendant Cinq Vies sans appartenir à aucune communauté ni religion, et pour remplacer ce qui manque on aurait fait beaucoup plus que les cinq vœux permis.
Parfois certains, pendant Cinq longues Vies, ne pourraient pas lire ou ne verrait pas les images qu’on leur montre et accumuleraient les handicaps, de un à cinq, sans faire exprès.
 
 
A partir de La Quatrième Vie, on serait le seul à décider du bonheur et du malheur. On ne se laisserait plus marcher sur les pieds, prenant les décisions qui s’imposent on deviendrait le chef. On dirait la revanche je m’en fiche, la rupture ne me concerne plus, on ne chercherait plus à plaire ni à trouver. Ça m’est égal serait la phrase favorite de La Quatrième Vie.
On ne penserait plus aux épreuves mais à des enchainements. On aurait compris les attaches inévitables, les cordes au cou et les alliances. On vivrait la dernière chance, on brulerait les dernières cartouches, on risquerait tout. Comme les étoiles avant explosion on s’épanouirait le mieux possible, s’autorisant ce que seule La Quatrième Vie autorise, avec des rêves de Vies déjà vécues ou complétement inédites, insolites et originales. On se détacherait des biens matériels ou on les aimerait encore plus, on se détacherait des parasites pour ne garder que l’essentiel, la foi. Certains seraient capables d’aller jusqu’au dépouillement ou capables d’absurdité, capables de tout donner ou de tout prendre, certains le feraient parfois.
Certains jours on serait cynique, critiquant tout et tout le monde par peur d’avouer crimes et délits, pour la première fois de nos Quatre Vies on tremblerait en pensant à l’avenir. Certains jours on serait légers comme des plumes, avec la capacité de flotter, de métamorphose, le ridicule ne ferait plus honte, des choses minuscules feraient rire, l’espoir arracherait nos vrais sourires.
On dirait j’arrête de courir, pour le meilleur ou le pire, on accepterait.
 
 
Les Cinq Vies seraient comme les doigts d’une main, inséparables mais dissociées comme cinq chemins, cinq pistes à explorer, cinq solutions, lignes croisées ou parallèles, tels des dessins essentiels illustrant cinq schémas, des techniques graphiques différentes et complémentaires, couleurs assorties ou dépareillés, contrastés ou dans le même ton, nuances de la même famille appartenant à la même personne.
Aucune assurance ne pourrait assurer la fin du parcours, de le finir, gagner ou perdre, des fois même on arrêterait avant la fin. Certains n’aurait pas le temps de vivre Les Cinq Vies, par exemple elle ne vivrait que La Première pour toujours -  ou dans n’importe laquelle des autres avant La Cinquième -  soit que leur vie se soit interrompue brusquement, soit parce qu’elles seraient restées enfermées dedans, pour une raison ou une autre difficile à expliquer et toujours très compliquée à comprendre. Certaines de ces personnes bloquées feraient semblant d’avoir vécu Les Cinq Vies, pour toutes ces raisons compliquées qu’on ne peut pas expliquer. A force d’agir pour de faux elles seraient persuadées d’avoir le parcours normal de Cinq Vies comme les autres gens, sans faute, droit devant, comme les lignes droites.
 
 
Avec La Cinquième Vie on n’aurait plus besoin de vérifications, on saurait le bon compte.
On trouverait cinq bonnes raisons de ne plus s’en faire, ou de se faire une raison, ou cinq raisons permanentes de s’inquiéter. On se mettrait à répertorier les cinq façons de faire ceci ou cela correctement, cinq méthodes malignes, on écrirait des dictionnaires, parfois on ferait d’autres choses absurdes ou pas du tout intelligentes que la plupart du temps seuls les gens de La Cinquième Vie comprennent, on penserait aux cinq choses que l’on n’a jamais faites, à celles qu’on ne peut plus faire.
On trouverait que c’est cool de pardonner alors on le ferait tout le temps, on pardonnerait les choses un peu moches des autres vies, même imaginaires. On ferait son mea culpea, on se disculperait. Quelque fois on dirait des choses importantes une dernière fois, parfois même avec une sagesse enviable par les personnes des Vies Un à Quatre, et même celles de La Vie Cinq. Quelque fois ça serait des bêtises, pour de rire, attirer l’attention, pour de vrai aussi.
Peut-être qu’on serait capable à la fin de compter à l’envers pour arriver au zéro, un peu comme un compte à rebours au dernier moment, pour être sûre de ne rien perdre, même pas les cinq dernières minutes. On aurait peut-être cinq occasions de mourir ou à force des Cinq Vies, on aurait eu le temps de les inventer. A moins qu’on redécouvre les explications essentielles qui dans chaque Vie catalysent les démarrages, se remettre à vivre, espérer, y croire, encore, jusqu’au bout.
 
 
Il parait que les chats ont sept vies, peut–être que les humains en ont Cinq et que l’humanité aura Cinq Epoques. Peut-être qu’elle n’en est qu’à La Première, celle des chocs, de l’instabilité et de la dépendance. Peut-être avons-nous toute La Vie devant nous ou peut-être que les carottes sont cuites et qu’il est trop tard, que les humains ne possèdent rien surtout pas Cinq Vies, cinq chances, possibilités de grandir, cinq paires d’yeux différents, peut-être que l’humanité a déjà regardé cinq fois dans cinq directions et n’a rien vu, sans faire exprès, ça arrive, cinq fois on passe à côté ou devant et on ne voit rien.
Cinq fois de trop, c’est pas grave, il suffit d’avoir la conviction qu’il suffit d’une fois, un regard, une étincelle, un partage, une étreinte, un amour, une vie. Tout changer.
 
Si je ferme les yeux et compte jusqu’à cinq, peut-être que cinq étoiles filantes passeront sous mes paupières. Si je compte jusqu’à cinq et ouvre les yeux, même l’horizon ne pourra arrêter mon regard, le seul numéro que je veux voir est déjà choisi.
 
 
myriam eyann


 
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Lundi 1 décembre 2014
Talk to Strangers
Dimanche 17 Novembre 2014 – 20h00, dans ma grotte, au moulin
 

Automne 2014, les tests Gopro se multiplient, cette caméra est devenu mon outil de communication magique, ses possibilités décuplent mon imagination.
Montrer mes productions est un parcours qui suit scrupuleusement certaines étapes. Les premières photos maladroites avaient un but d’archivage, les dessins s’entassent vite, les classer nécessite de la méthode. Le retour qui s’opère quand on regarde son travail est comme celui qui accapare la conscience quand on s’interroge sur soi-même, le bienfondé de ses actions, la place qu’on occupe, la légitimité. La photo crée une distance curieuse avec l’original. Ce n’est pas tout à fait le même objet que dans la réalité, et puis si, quand même. Au fil du temps, montrer des reproductions de mon travail est devenu habituel, sans se banaliser. La création du site amplifie la mise en scène, l’acte créatif en est toujours une. L’idée de filmer mes gestes, du work in progress, est un enchainement, logique.

La prise en main de cette toute petite caméra est chronophage. Outre les différents paramétrages, les matériels de fixation, les séquences imposent un montage à maitriser. La vidéo est un médium totalement inconnu avant cette expérience. Je tente un premier essai, un deuxième. Montrer mon travail est le but, mais plaire parasite mes objectifs. La première vidéo fait 8 minutes, après découpage, redécoupage de plusieurs séquences montrant des dessins différents, l’idée est de faire court pour ne pas lasser, capter l’attention, j’entends déjà les critiques, être performante, me vendre, montrer une originalité, être percutante. Forcément ça ne marche pas.
 
 
 
 

Retour à la prison St Anne en Avignon, pour des raisons obscures totalement inavouables le besoin d’y revenir était impératif. Deux jours me permettront d’explorer tout ce que je n’ai pas vu lors de ma première visite. Les vidéos prennent un temps très long, nécessaire pour comprendre le propos. Quel intérêt de passer devant des bouts de films qui semblent défiler en boucle sans essayer un regard ? La saturation a galvaudé l’image et l’implication nécessaire pour l’atteindre. La plupart des visiteurs passent rapidement, n’attendent pas beaucoup plus que 2 à 3 minutes, un effet, une surprise sans doute, une intention, être saisi probablement, comprendre rapidement, une clarté. Si on ne voit qu’un extrait, comment savoir ?

Chaque œuvre est présentée dans une ancienne cellule.
Kimsooja présente A Laundry woman,  une femme immobile,  filmée de dos devant un fleuve sur lequel flottent des bouts de branches, des papiers, des petits trucs, emportés doucement par le faible courant. C’est très lent, comme une halte au bord de l’eau. Se laisser emporter par les visions probables de la blanchisseuse, par mes propres rêvasseries est un moment de calme envoutant, est-ce qu’on n’appelle pas cela un arrêt sur image ? L’image ne s’arrête pas vraiment pourtant, elle est en mouvement, plonger dans cette suspension du temps est irrésistible. La blanchisseuse ne regarde pas le fleuve mais un ciel où passe des objets, elle est devant un écran de cinéma qui montre le monde qui passe, elle ne pense à rien peut-être, comme moi. C’est surement un peu ça le paradis, regarder le calme. Il est particulièrement difficile de s’en extraire, mais quoi, rester là serait suspect.
 
Il y a beaucoup de vidéos dans cette exposition, certaines ne m’intéressent pas, d’autres sont un choc, m’interpellent, pour certaines leur présence est un mystère, ou une énigme supplémentaire. Une installation de François-Xavier Courrèges, Nuancier, achève mon parcours. C’est la fin de la journée, il fait froid et humide, il y a peu de monde. Dans la cellule vingt écrans sont installés en cercle, le dispositif invite à se placer exactement au milieu, de sorte qu’il suffit de pivoter sur soi-même pour les voir tous. Vingt hommes me regardent en silence. Ils ont tous la même tenue, un tee-shirt blanc, seule leur physionomie les différencie. Un je t’aime fuse, un autre, plusieurs, parfois en même temps. A force de me tourner, me retourner, il est prononcé devant moi. Il ne s’agit pas de ma personne, anonyme pour ces hommes anonymes qui de toute façon ne me regardent pas. Ces vingt hommes ne disent rien d’autre que je t’aime, ils regardent la caméra fixement, et puis se décident, quand ils sont prêts. Cette déclaration me touche de plein fouet, comme un éclair qui me couperait en deux pour m’ouvrir telle une coquille. Il n’y a personne dehors, pas de bruit, j’ai tout mon temps. On peut avoir peur, se protéger, ou décider qu’il n’y a aucune malveillance. On peut se moquer, tricher ou jouer le jeu, croire à ce message, l’entendre. L’aspiration est inévitable, il faut y croire très fort, ces hommes y ont cru aussi en réalisant les vidéos. Quelque chose passe, à travers l’écran, mon écorce tombe. Etre désarmée dans ce lieu est une expérience troublante, logique, quand j’y pense.
 
 
 
 

Après les vidéos de St Anne, la nécessité du temps à prendre pour approcher le propos de l’artiste m’apparait comme une conduite que l’on ne peut pas dicter, une position. Mes calculs de timing, mes décomptes n’ont pas de sens. Il ne s’agit pas de rendre mon travail acceptable, mais de le montrer. Ma volonté n’est pas de prédigérer, rendre simple, ou de manipuler une réaction chez celui qui visionnera mes vidéos. L’envie était de montrer ma façon de travailler. Retrouver la sensation ressentie avec les vidéos des vingt hommes disant je t’aime est aussi le but, en partie, peut-être. Attirer l’attention, plaire, bien sûr. Ma capacité au déguisement est limitée, et n’a aucun intérêt. Etre aimé pour ce qui me caractérise est l’essence même de mon besoin de reconnaissance. 
 
En 5ème année, à l’école d’architecture de la Villette, un cours m’a appris la nécessité de garder entier – intact -  ce qui s’exprime dans la création. Nous y avions des exercices répétés de créativité totalement libre, abri de jardin pour insecte, la maison de l’acrobate, écriture automatique, sans aucune explication supplémentaire. Parfois une proposition un peu plus difficile à comprendre, folle, Donnez-vous rendez-vous, faîtes le choix du lieu et de la date, marquez le sur votre agenda, respectez cet engagement. Le jour J, à mon rendez-vous, l’absurdité a été palpable et totalement abordable l’espace de quelques précieuses minutes, ce moment est resté sacré dans mon souvenir. Un autre exercice important a été l’affichage de photo de soi grimaçante : prendre la photo est déjà une épreuve, puis nous les affichons sur le mur, l’ensemble des participants du cours défile devant, on regarde les autres pendant qu’ils vous regardent, on rigole beaucoup. Ma photo était horrible, le ridicule est un bon exercice quand on prétend créer. Une autre fois je m’enferme dans la salle de bains pour des peintures de corps, à la manière de Yves Klein au début des années 60, sauf qu’il s’agit de mon propre corps, et de composer quelque chose de visible avec. Les travaux des autres étudiants aident à démystifier ce qu’on prend pour important en soi.
 




La création est l’illusion d’une maîtrise, ce qu’on va laisser, ce qui restera de soi, faire œuvre, expliquer ce qu’on est avec la sensation que si on ne le fait pas, personne ne comprendra. Si je m’astreins à ce boulot, et que j’en suis contente à la fin, même sans le montrer, j’aurais l’illusion que je peux partir tranquille, que les clefs sont disponibles.
C’est compliqué de ne pas avoir l’impression de transmettre, il faudrait faire comme si on ne s’adressait à personne et dire les choses comme si on parlait quand même à quelqu’un, sans couverture, vêtements, rien que l’intention d’une expression. J’aimerais évacuer la sensation de ne jamais arriver au point précis de la possible compréhension, que ça soit fluide, léger, audible, reconnaissable.
 
Le dessin – la création -  contient un plaisir esthétique nécessaire, une échappée. Se mettre dans ces conditions d’échappée est compliqué et simple, il faut être à l’écoute de ce qu’on est en train de faire et dans le même instant lâcher prise. L’essence de ce qu’on veut exprimer se loge entre ce qui échappe et ce qu’on maitrise.  Etre dépouillée face à cette possibilité, désarmée, est mon seul accès. C’est une nécessité, on fait ce qu’on a à faire même si cela peut paraitre absurde ou sans but, si on ne le fait pas les choses s’arrêtent ou peuvent s’arrêter. La volonté d’un résultat peut être un frein puissant, un parasite, voir un stop. Mais la création est prétentieuse, je veux un résultat, le dessin doit se finir. Je le montrerais, découperai, redécouperai, choisirai,  pour l’illusion.

Se regarder faire est nécessaire pour approfondir sa technique, les danseuses se regardent dans les glaces, les écrivains se relisent, et puis il y a un biais, ce qui échappe on veut le maitriser. Quand on veut refaire ce qui a fonctionné ça ne marche pas, on essaye de reproduire un résultat alors qu’il s’agit d’une action, un état  difficile à conserver. Partager cet instant est le but des vidéos récentes, probablement une illusion, comme le je t’aime des vingt hommes dans cette cellule de la prison Sainte Anne un jour glacé de novembre. Si je joue le jeu, si j’y crois très fort, quelque chose passera, à travers, de l’autre côté, un écran, quelqu’un, désarmé.
 




Le deuxième montage concerne un seul dessin qui m’a occupé pendant une dizaine d’heures. A ma disposition, 20 séquences vidéos inégales de 3 à 20 minutes, environ 5 heures de bouts de films à visionner, découper, choisir. Le compteur temps affiche ce qui lui plait, ça ne me concerne plus, la vidéo finale comporte ce qui est nécessaire. Elle dure 25 minutes. 
Mon travail est intact. Il ne s’agit pas de moi, anonyme pour les anonymes qui me regarderont, et puis il s’agit de moi quand même. Communiquer, parler de soi, montrer ses gestes, sans le savoir, nous ne serons plus des étrangers, désormais.
 


We don’t notice that we’re all just perfect strangers as long as we ignore that we all begin as strangers just before we find we really aren’t strangers anymore.
Tom Waits  - I Never Talk to Stranger


On ne remarque pas que nous sommes tous de parfait étrangers aussi longtemps que nous ignorons que nous débutons tous comme étrangers juste avant de reconnaitre que nous ne le sommes plus. (ma traduction libre)
 

myriam eyann
 

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Lundi 17 novembre 2014
Les régles de l'Art
Mercredi 20 Août 2014 – 18h20 – Vitry
 
Le dôme de Santa Maria del Fiore à Florence, symbole de la Renaissance, est resté un mystère pendant plusieurs siècles. L’édification du dôme posait de nombreux  problèmes techniques dont on n’avait pas les réponses, la construction avait été entreprise sans l’assurance qu’on aurait les compétences pour l’achever, on savait qu’elle serait en avance sur son temps.
C’est ainsi que l’on bâtissait, tel un défi. Tâtonnements audacieux et volonté de résolution, repousser les possibilités, chercher la lumière, comprendre charges et portées, ça tombait ou ça tenait, suivant la maitrise achevée du processus, ce qu’on en comprenait.

Filippo Brunelleschi a 41 ans quand on lui confie le chantier. Il doit résoudre une multitude de questions, comprendre ce qui peut empêcher la réalisation du dôme. Quelles solutions pour qu’il puisse s’élever à  90 mètre du sol ?  Ce n’est pas une question de foi mais de technique, magique on croit tant qu’elle se cache, une énigme. Une équation inclut sa propre clef, du moment qu’elle est correctement formulé.

Pendant les études d’archi, on apprend les règles de l’Art, les bonnes pratiques pour construire. Ces règles existent telles les lois de la gravité. On les suit, on applique les théorèmes, on respecte les résistances, les matériaux.

Brunelleschi imagine une structure autoportante, un système de croissement des briques en arête de poisson qui permet de répartir poussées et forces vers la base du dôme, et d’élever celui-ci à une hauteur importante. Un report complexe des axes et inclinaisons par cordeau rendra possible la symétrie qui centre la clef de voute, sans étayages, non réalisables à cette hauteur. Un double mur équilibre les charges. Brunelleschi élabore un système de levage inédit pour amener les matériaux à la hauteur du chantier. Un peu plus tard, il mettra en évidence les lois de la perspective.
 
 
 


On n’invente pas les règles de l’Art, elles existent avant qu’on les découvre, même si on passe à côté sans le savoir, même si elles restent pleines de mystères. Pour résoudre un mystère il faut le trouver.
Quel est mon but, mon mystère, mon équation, mon rêve ? Petit point d’une précision infernale, pas vraiment concret, l’atteindre est sans doute une abstraction. Comment le rejoindre ?
On est la somme de toutes les contradictions vivantes et humaines, le condensé des paradoxes hérités, et le point culminant de tout ce qui précède, réussite, accomplissement, bonheur, extase, nirvana.
 


 
 
 
Encadrement pour l’expo de novembre, réajuster les passe-partout prédécoupé va me prendre un temps infini, dessins trop grands ou plus long que large, aucune dimension ne correspond à ce qui existe. Je bousille le premier, le dérapage n’était pas maitrisable.
Le décalage entre la finition du dessin, la précision du  cadrage et la découpe ratée fait apparaitre quelque chose, un truc qu’il m’est aussi difficile de laisser échapper que de maitriser. C’est dans mon geste de coupe qu’il est apparu, ce n’est pas une erreur, c’est moi, typiquement moi, un genre de lapsus gestuel, un acte manqué. Tous mes passe-partout seront dérapés. Sans chercher à reproduire ce qui vient d’advenir, j’ai refusé de le maitriser, laisser faire était une libération.

Manipuler le papier, tracer des gabarits, couper des feuilles et des cartons à maquettes, millimètres dans les yeux, être d’une précision infaillible, encoller, j’aime le travail minutieux et bien fait. Ce travail d’encadrement s’annonçait pourtant comme une contrainte. Dès lors que ce qui le parasitait est évacué, il a été particulièrement agréable.  Le geste d’erreur, de dérapage, revient avec constance, il me caractérise, pourquoi chercher à le faire disparaitre ?

Assumer les cadres dérapés qui entourent mes dessins, les exposer, n’est pas une punition mais une récompense. Cette finition ne correspond pas à une tentative d’expression, elle parle sans moi d’un aspect important de mon travail, de mes essais fastidieux pour créer avec ce qui me compose, le plus souvent le masquer, avec l’illusion qu’il est possible de l’effacer sans doute et puis finalement n’avoir qu’une envie, faire apparaitre cette partie déniée de moi.

Dans la culture grunge, les rifs de guitare sont saturés, bavés, et se marient à une minutie et un sens maniaque du détail. C’est propre, travaillé jusqu’à la limite, sans concessions, surtout pas celle de masquer l’expression, n’importe laquelle, même celle qui s’échappe. Il y a là-dedans du je m’en fous, du jusqu’au bout qui m’appelle.
Garder mes cadres et les nommer grunge sera ma façon de renoncer à jouer le jeu. Dans mon imagination, mes cadres étaient impeccables, dans la réalité ils porteront ma trace, rien n’a pu éviter les souillures, salissures, et vomissements de moi.
 
 
 

 
Sans rien faire pour trouver le hasard, il finit toujours par me croiser. Les meilleurs pièges sont ceux que l’on a soi-même posé, pour être certain de ne pas se louper. Petits cailloux semés pour découvrir ce que l’on sait déjà, et croire que quelqu’un nous fait signe.

Une de mes jolies histoires préférée se situe lors de la naissance de mon fils ainé.
Le premier accouchement se prépare avec toute la naïveté des premières expériences, en croyant qu’on pourra tout maitriser, en particulier le lieu de cette naissance, la maternité. Il s’agissait de vivre ce moment exceptionnel comme tout ce que j’envisage, perfection des détails, rien pour le hasard, il ne s’agissait pas d’un symbole.
Un guide recensant les maternités de l’Ile de France détaillait la fiabilité des soins, les qualités d’accueil, le confort, les cours d’accouchement sans douleurs, les avantages et inconvénients. La maternité de Lariboisière, dans le 19ème arrondissement à Paris, correspondait à mes critères, sélectionnée parmi la centaine disponible dans le guide sur Paris et sa région. Nous habitions à Orsay en grande banlieue mais le palmarès était sans appel et accoucher loin du domicile se fait de temps à autre dans la famille - moi-même, née à Paris alors que mes parents habitaient Sens à cent kilomètres de là.
Avant la naissance nous avions choisi le prénom de notre garçon, un joli nom turc, et un deuxième prénom selon la coutume, celui de mon grand-père, pour moi une évidence. Le terme dépassé, on m’a déclenché l’accouchement, de sorte que mon premier enfant est né le jour de l’anniversaire de son grand-père, mon père. Il y a trois cent soixante-cinq jours dans une année, naître en retard sur la date prévue pour ce jour précis était comme un cadeau à son grand père, il est son premier petit fils. Chaque année depuis vingt-trois ans, nous fêtons les deux anniversaires de mon fils et de mon père. Ces coïncidences me rendaient assez fière, ne pas en être responsable était une jolie histoire, ça arrive.
Pendant la visite de ma grand-mère à la maternité, ma mère me souffle c’est quand même dur pour elle. Je m’étonne et la questionne. Sa réponse me laisse encore totalement perplexe, 23 ans après : Papi est mort ici à Lariboisière, elle n’était pas revenue depuis dix-neuf ans.
J’ai juste dis je savais pas.

Qu’est-ce que mon cerveau a imprimé, un son, un nom, quelque chose lu bien plus tard ?
Il n’était pas possible de façon consciente de faire coïncider autant de paramètres.
On vient au monde dans un hôpital où un arrière-grand-père a vécu ses dernières heures, on porte le nom de cet aïeul, le jour de votre naissance est aussi celui de votre grand-père.

Se piéger est un moyen de ne pouvoir nier, pas moyen de faire l’autruche, pas moyen qu’on me dénie ce lien, qu’on dise c’est du vent, celle-là invente pour faire joli, ces histoires n’existent pas. Ce qui me lie à mon grand-père est une source, les jolies histoires sont toujours des histoires d’amour.
Le nom turc de mon fils ainé signifie l’âme.
 
 
 
 
 
Est-ce que c’est normal ? C’est sans doute la question la plus répandue.
Quand on grandit, la première chose que l’on souhaite est de ressembler aux autres, être normal c’est une règle du jeu. Grandir c’est apprendre les règles du jeu.

Trouver des gouttes d’arc en ciel ou parler à un martin pêcheur, c’est rien qu’une histoire d’imaginaire qui s’échappe. On croise des noms qu’on n’attendait pas, des objets, des lieux, on relie sans le savoir ce qui compose un puzzle. La nouvelle pièce accolée aux autres, une partie de l’image apparait, avant qu’on s’habitue à l’idée qu’elle était dans cet ordre bien avant qu’on intervienne, on invoque le hasard, la magie, pour évacuer la réalité. 

On ne remet pas en cause les règles de l’Art, au risque de faire s’écrouler les échafaudages. Pour suivre les règles de l’Art il faut découvrir ses propres mystères. Les règles du jeu ne sont pas des règles de l’Art. On a le droit d’inventer les règles du jeu, les adapter, ou faire croire qu’on les suit à la lettre alors qu’on les contourne, tricher c’est encore jouer. Lâcher l’affaire consiste à s’extraire du jeu. Le rêve a besoin de moi pour se réaliser. Le plus grand mystère à résoudre est celui qu’on porte en soi.
 
Peut-être serait-il inefficace et douteux de publier un démenti, un genre de : Toute ressemblance avec des personnages ayant vécu ou des désirs ayant été imaginé est totalement fortuit et hors de ma volonté. Qui croit à mes petits hasards renouvelés et qu’ils ne tentent de piéger personne ? Qui poursuit l’autre ? Le hasard est ma piste, suivre son sillon, dans la trace qui est la mienne est un choix.
 
Les mots de Virginie Despentes m’accompagnent : Tous ces trucs que tu tentes de faire et jamais rien ne réussit. Ça me fait penser au conte de la petite sirène. L’impression d’avoir consenti un énorme sacrifice pour avoir des jambes et se mêler aux autres. Et chaque pas est une douleur intolérable. Ce que les autres font avec une facilité déconcertante te demande des efforts incroyables. Arrive un moment où tu lâches l’affaire.

Cadres bavés, témoignages enfouis, les indices ne peuvent pas disparaitre.
Qu’est ce qui a fait la différence ?
Oublier la place où je suis, la place où tu es, rester ailleurs, là où ni toi ni personne ne m’atteindra.


myriam eyann



 

> En références
 
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Mercredi 5 novembre 2014
Soulevage de mots

Samedi 25 octobre 2014 – 21h00 - Dans ma grotte, au moulin
 
Ce qui est sous les mots est très fragile et très fort sans que cela soit une contradiction, ce qui se cache fait en sorte de ne pas être découvert même si ça ne se cache pas par faiblesse. Il y a un voile, qu’on peut dans certains cas déchirer un peu, avec beaucoup de précautions.
 
Dans une phrase il y aurait une trappe, on lirait un mot et tout d’un coup on serait ailleurs, dans la même phrase et en même temps dans une autre, cachée à l’intérieur, une face B audible sans changer la piste, on verrait les sillons gravés de l’autre côté du disque, on saurait lire à l’envers en plus de savoir lire dans le bon sens. Il y aurait un autre monde, où des gens se racontent d’autres vies, sans crainte, l’accès serait inaccessible à la malveillance.
 
Il faudrait lire avec une excessive lenteur, repasser sur les phrases plusieurs fois de suite, écouter sous les mots, les soulever un par un doucement et les redéposer délicatement après pour être sûre de les retrouver si on avait envie de voir encore dessous - si on ne se rappelle pas très bien ou parce que c’est irrésistible -  sans qu’on les fasse fuir, sans les effrayer.
 
Soulever les mots pour voir ce qu’il y a dessous n’est pas une de mes inventions, il y a des spécialistes du soulevage de mots. Les mots que vous soulevez ne sont jamais les vôtres - le but du soulevage de mots étant le partage et la découverte d’autrui - donc on soulève les mots précisément pour voir celui ou celle qui se cache dessous. Toute notion de voyeurisme, d’exhibitionnisme, de perversité, de manipulation, est déplacée ici, puisque par nature je le répète, la malveillance n’existe pas chez les écouteurs de mots.
 
Peut-être qu’on soulève les mots parce que c’est la seule façon d’accéder à ce qui est absent. Pour aller sous les mots on est obligé de s’absenter, on devient soi-même absent. Peut-être qu’on soulève les mots à cause de l’absence. Sous les mots il y aurait les présences des absents, tous les absents pourraient se rencontrer là et se reconnaitre.
 
Si c’était vrai, on pourrait s’absenter ensemble, évoluer sous les mots, y habiter.
 
L’absence serait comme une patrie. Dans l’absence on est un peu invisible, mais les habitants de l’absence se croiseraient, sans se rencontrer vraiment. A force pourtant, par hasard, on ferait une vrai rencontre, une rencontre réelle. La présence du hasard est une pure supposition. A mon avis, dans l’absence il n’y a plus de hasard, c’est précisément l’endroit où il disparait. On n’est pas absent à cause ou grâce au hasard, peut-être même qu’on est absent malgré lui, ou parce que le hasard vous a oublié.
 
Je ne suis pas une spécialiste du soulevage de mots, dire que je suis une spécialiste de l’absence serait prétentieux, et puis je préfère ne pas être spécialisée du tout, même si ça énerve les gens qui aime les engagements clairement énoncés et ne comprennent pas qu’on puisse aller dans tous les sens, encore moins qu’on le revendique. Aller dans tous les sens est ma ressource, mon fonctionnement et mon identité, ce qui implique une méthode de recherche rigoureuse et d’évacuer la moindre versatilité, la seule façon de trouver un sens est de le chercher partout, il n’y a aucune direction qu’on peut interdire dans ce cas. Pour trouver un sens, un véritable sens à ce qui nous entoure, aucune piste ne peut être négligée. L’exploration méthodique du sens serait ma spécialité, les explorer tous, un par un, pour pouvoir les éliminer au fur et à mesure, et à la fin trouver le bon.
 
Dans le monde des spécialités, le nombre d’individus se rapetissent. Par exemple les anatomo- cyto pathologistes spécialistes des cellules épithéliales glandulaires des muqueuses buccales suivent les mêmes congrès et s’y retrouvent d’années en années, se voient pour partager des infos intéressantes entre les congrès et parler de l’évolution des cellules et de leurs pathologies. De la même façon, les spécialistes de l’absence, de la recherche du sens et du soulevage de mots, se rencontrent avant de se chercher. A force de regarder sous les mots, ils soulèvent les mots de la rencontre.
 
Les phrases sous les phrases révèlent qu’on fait partie de l’imagination de quelqu’un d’autre. On existerait parce que cette personne vous imagine, on serait apparu sous ses mots, en dehors de ceux-ci, en toute logique, on disparaitrait. Sous les mots de cette unique personne, on comprendrait comment résoudre ce qui ne marche pas, de la même façon qu’on lit un guide, un livre de recette personnel. On garderait ses mots à proximité en permanence, en cas de besoin, on ne pourrait plus vivre sans ces phrases.
 
On aurait toujours un peu peur d’être surpris, ou de ne pas être d’accord, de ne pas se comprendre, ou de ne pas se rencontrer finalement, en vrai. Le temps de s’habituer à ne plus être seul, on se poserait pleins de questions très compliquées et inutiles, comme tous les absents. Normalement les absents ne rencontrent personne pour de vrai, et sont accompagnés par une multitude de personnes pour de faux. Il faudrait un temps de transition, pour que la présence apprivoise l’absence.
 
Le soulevage de mots, l’absence, la recherche de sens, sont des activités assez dangereuses, comme l’espionnage, le saut en parachute, ou la folie. Les régions traversées demandent des réserves d’énergie personnelle en abondance, capacité d’adaptation, réactivité,  attributs et garanties, et même de l’empathie, ce qui fait renoncer tout individu inapte.
 
Peut-être qu’un souleveur de mots peut être également souleveur de lignes. Quelqu’un qui aurait la capacité à voir sous les traits un coup de crayon anonyme, le mouvement et son intention, les pensées qui allaient avec le geste au moment du tracé. Un vrai geste ne cache rien, comme une vraie phrase. Pour rejoindre ce vrai geste, l’atteindre ou le voir, l’absence serait nécessaire à nouveau. Est-ce qu’un geste peut être présent et absent ?
 
Après, à force de soulever des mots et leurs phrases, des lignes sous les dessins, peut-être que les souleveurs de mots deviennent aptes à soulever n’importe quoi, la parole et les phrases en vrai, les vrais gestes qui se voient, n’importe quelle création, n’importe quelle transmission, un livre, un film, une musique, une peinture. Peut-être que les souleveurs de mots soulèvent tout, questions, coins de rideau, jupes, foule, doutes.
 
A la fin sans doute, on ne saurait plus vraiment ce qui est important, ce qu’on a trouvé sous les mots, les lignes ou la musique, ce qui est vraiment exprimé, sans qu’on ait besoin de soulever un truc ou un autre. On arrêterait de soulever toutes ces choses aussi souvent parce que ça serait devenu absurde, on ne croirait plus qu’il y a en dessous un trésor si important.
 
Un jour peut-être on en aurait un peu ras le bol d’être absent, même sans bien connaitre ce qui peut remplacer cette absence. On s’absenterait de l’absence pour retrouver les présences. Il suffirait de s’approcher, dire bonjour ou autre chose pour ne pas avoir l’air complétement idiot. Peut-être que ça ne marcherait pas parce qu’on a été absent trop longtemps, qu’on est trop vieux, les carottes sont cuites, il est trop tard, le rythme n’est pas bon, le temps inapproprié. Mais peut-être que ça marcherait.
 
A mon avis, un ancien habitant de l’absence qui s’en est sorti gardera toujours quelque chose d’indécrottable qui y reste attaché, un accent, des manies, une façon de ne pas écouter et d’écouter quand même, une capacité à la fuite, en quelque sorte. On accepte de quitter l’absence quand on sait qu’on pourra la retrouver où qu’elle soit, dans n’importe quelle condition, n’importe quel état.
 
La présence et l’absence sont comme les deux faces d’un miroir. Etre un absent présent ou une présence absente, pour toujours, on dirait que ça revient au même. Est-ce que quelqu’un qui est là sans y être, c’est mieux que quelqu’un qui n’est plus là mais qui remplit tout ? Quand le hasard est distrait, quelque fois, quand il ne fait plus attention, on peut vivre avec les deux, la présence et l’absence.
 
 J’ai relevé mes mots sans honte, pas de risque que je baisse mon froc, aucun risque de malveillance si un souleveur de mots était là. 

myriam eyann

 
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Mercredi 22 octobre 2014
Les gouttes de l'arc en ciel

Jeudi 25 septembre 2014 – 19h55 – au moulin
 
Le martin pêcheur est un oiseau assez petit et très sauvage, qui se fait remarquer essentiellement par la couleur de ses ailes, d’un bleu si vif qu’il doit briller dans la pénombre. Ses apparitions sont furtives, inattendues, il passe tel un éclair, laissant dans son sillage des phosphorescences bleutées.
Très peu de temps avant de le voir pour la première fois, sur les berges du Loing,  j’avais participé à un vernissage, l’artiste peignait des toiles très colorées pleines de visions, profils, paysages, papillons, barques, oiseaux. Elle m’avait expliqué que voir un martin pêcheur est un bon présage, et raconté l’histoire qui le liait à elle par l’intermédiaire de son père.

Quand je l’ai aperçu, y voir un signe, à mon habitude, était complétement normal.

Aujourd’hui il s’est posé sur une branche, il se chauffait au soleil, trifouillait dans ses ailes. Derrière la fenêtre je surveillais son envol, avide d’éclairs bleus. Mais non, il restait là, à attendre. J’ai pensé d’accord, si c’est comme ça je vais attendre aussi. Au début je me suis un peu énervée, à cause de toutes les choses passionnantes en suspens, dans l’atelier ou ailleurs, il n’y avait pas de temps à perdre – il n’y a jamais de temps à perdre. Il bougeait un peu, comme pour me retenir on dirait, il va s’envoler d’une minute à l’autre, ça vaut le coup de rester encore.

Il profitait du Loing, à son rythme. Laisse faire, profite, tant qu’il est sous tes yeux. Je lui parlais, à l’intérieur de moi, lui racontant un tas d’idioties, pensant au renard de St Exupéry dans le Petit Prince, s’apprivoiser, le même endroit, tous les jours, la même heure, devenir unique, responsable l’un de l’autre. Est-ce qu’il sait que j’existe et le regarde ? Entre mes hypothèses et de jolies histoires, la possibilité que notre rencontre soit un pur hasard, maintenant et dans l’avenir, même si elle ne me plaisait pas vraiment, je l’acceptai.

Il a tournoyé dans le soleil, faisant miroiter son bleu, il doit charmer les poissons, telle une sirène des airs, virevoltant autour de l’eau pour attirer les plus beaux à la surface, ceux qui ressemblent à son bleu. Mon souffle était court, mes yeux écarquillés, mon cœur battait.
 
 
 


Après, flâner dans les magasins était nécessaire, envie de m’occuper de moi sans doute. Une photo parisienne m’a rassurée, tour Eiffel en arrière-plan, vue sur le pont des Arts, découpe des toits. Le souvenir d’un flottement sur ce pont,  une quinzaine d’années plus tôt, quelques minutes assise à côté de mon compagnon, sans paroles nous regardions la Seine, attendant côte à côte que l’un de nous deux réagisse.
Je lui avais dit, secrètement, tout ce qui ne se prononce pas et se pense avec une précision de mots non retenus, entre le rêve, la prière, la parole, le désir. Je ferais un roman de notre histoire sur le pont. C’est long d’écrire, nous nous sommes éloignés, je me suis mise à dessiner avec assiduité, il revient parfois me visiter, les jours de blé, le plus souvent l’oubli le remplace.
 
Le pont des Arts menace de s’écrouler, à cause de l’amour mis sous écrous par les amoureux qui le traversent, symbole parisien des promenades romantiques, une sorte de pont des soupirs où il est de bon ton de sceller son amour, ou le cadenasser, ce qui revient au même.
Mes conversations avec le martin pêcheur s’envolent avec lui aux antipodes de n’importe quel verrouillage, elles ne s’attachent pas plus aux berges du Loing qu’aux bancs du pont des Arts, personne ne les attrape, ni lui ni moi. Le temps passé loin de lui l’a rendu important.





Vagues dans mon âme, regarder des films d’amour est un passe-temps important pour tout individu féminin de base, c’est un classique incontournable. Je sais de quoi ça à l’air, mais il s’agit de toute autre chose. Rien de mieux pour stimuler les rouages que des images, des émotions, contagion, mimétisme, réconfort, Bruce Lee dit N’utilisez que ce qui fonctionne, partout où vous le trouvez.

Je commence avec Upside Down, un film de Juan Solanas, régal d’architecte et d’amoureuse. Peut-être que quelqu’un peut annuler ma gravité, ou prendre le risque d’inverser la sienne pour me rencontrer, peut-être que vivre dans un autre monde rend léger et inflammable, mais qu’on peut partager même à l’envers et contre les lois de la pesanteur.
Je m’achève avec Sailor et Lula, le célèbre film de David Lynch. S’affranchir des rôles définis, ne suivre que les traces choisies, quitte à prendre tous les risques. Les mots de Lula sans contraintes racontent l’arc en ciel, Sailor sourit et dissimule son âme de poète, cœurs sauvages, aucune phrase ne galvaude la liberté et l’amour.
Le désir ne se partage que librement, aucune promesse ne peut l’aliéner. Un instant, un cadeau, regards derrière la fenêtre, se parler même en cachette, en secret, sur un pont, une rivière, au fil de l’eau ou de la route.

Le martin pêcheur reviendra sur les berges du Loing, ce qu’il vient y chercher lui appartient, peut-être que les êtres les plus sauvages sont les plus libres. Les ponts s’écroulent quand on les surcharge de tout ce qui ne doit pas les encombrer, cadenas, pensées trop lourdes, espoirs bornés. En ralentissant son pas, si on est assez léger, on se croise, entre les rivages, suspendus sur les flots, deux berges, deux êtres, un chemin.

Jadis on construisait des maisons sur les ponts, ce qui ne concernait que très peu de gens de toute façon, habiter sur l’eau ne convient pas à tout le monde.
La partie du moulin qui me concerne - l’ancienne salle des machines - est sur pilotis, une rivière coule sous mes pieds, et délimite la surface exacte de mon logement. L’idée de flotter en permanence se faufile dans mes pensées, nuit après nuit, entourée d’eau, l’habitude s’installe. Ce n’est pas un pont, peut-être un navire à quai qui charge les provisions, inévitablement impatient, préparant le prochain départ, attendant le dernier passager. Un jour je larguerai les amarres, probablement, pour passer sous les ponts, comme l’eau.
 
 
 


Mardi 14 Octobre, exposition La disparition des Lucioles à la prison St Anne en Avignon. Un instant de grâce et de légèreté dans la cour des isolés, une œuvre de Miroslaw Balka appelé Heaven, des tubes en plexiglass tournent avec le vent et difractent la lumière. Il y a des éclats bleus, jaunes, violets, verts, mon reflet dans les lueurs orangés monte et descend, mon œil se perd. Des séquences se découpent sur les leurres de plastiques, les filaments flottent autour de moi comme un banc de poissons, à l’arrière-plan l’inertie des pierres froides et humides de la prison qui s’accrochent à la paroi du rocher à cet endroit de la ville. 
Le contraste  est si fort entre cette beauté et le contexte, des poches de densité minuscules m’éclatent au visage, petits trous noirs miniatures, hurlements dans un silence rempli d’échos. Les gouttes d’arc en ciel dansent et s’amusent d’avoir capturé de moi une image floue et déformée. Je fais la promesse de trouver un moyen de capturer à mon tour, moi aussi, cet instant.
 
Malgré la clarté des buts à atteindre, concrétiser son désir ressemble parfois à la traversée d’un nuage opaque, sans visibilité, on préfère garder la ligne d’arrivée dans un coin de son imagination, ça évite de la franchir, je ne comprends pas très bien pourquoi. Je voulais retrouver l’instant avec le martin pécheur, celui du pont des Arts, les moments flottants de désir, les moments d’amour et de partage.
Le roulis est léger sur le Loing, mais quand même, toute cette eau.
 
 



Désir, amour, liberté, entre la contrainte et la fuite, l’équilibre est à peine plus viable que les extrêmes, la frustration de ne pas être juste là où on voudrait être, ou au moment que l’on souhaite, est parfois insupportable. On fait sauter les derniers verrous, plus rien ne retient l’envol des gouttes d’arc en ciel, éclats bleus et violets, la réalité se dilue le temps d’une concentration.
Tu n’es plus là depuis longtemps, mais je te parle encore, dans ma tête, l’entonnoir minuscule d’un objectif, les mots se déforment, se difractent, boomerangs en échos, tes mots ou les miens peu importe, franchir les lignes d’arrivée dépasse l’imagination.
Les gouttes de l’arc en ciel dansent en  liberté dans mes poches.



myriam eyann

 

> Oeuvres citées
 
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Dimanche 5 octobre 2014
Reste en collection
Dimanche 14 septembre 2014 – 18h17 – au moulin

C’est la seule rédaction dont j’ai le souvenir, en classe de cinquième, la prof de français avait donné le sujet suivant : décrivez votre hobby. Un peu de danse comme la majorité des gamines, du piano, je lisais peu, aucune activité méritant le qualificatif hobby, on avait parlé de passion, il fallait quelque chose de fort, d’essentiel.
Le dessin peut-être, mais lui reconnaitre publiquement une importance, me positionner comme créative aux yeux des autres enfants n’était pas envisageable, croire la place usurpée plutôt que la prendre était mon asile, penser qu’elle ne m’appartenait pas la protégeait.

A la bibliothèque, tous les mercredis je traquais les livres de travaux manuels, bricolages pour occuper les enfants, bidouillages avec des bouchons en liège, balles de ping-pong, bobines de fil. Un livre proposait une réalisation tous les jours de l’année, une photo illustrait chacun des objets à créer et je passais des heures à feuilleter ce gros livre, à regarder les bonhommes en feutrine, les poupées bouteilles, les chaises miniatures, les classer par ordre de préférence, rêver à celui que je réaliserais en premier.
Ce livre m’avait envouté, sa forme de catalogue m’hypnotisait, sans doute si on m’avait offert l’objet fabriqué j’en aurai été soulagé, ce n’est pas tant de me lancer dans leurs réalisations dont j’avais besoin que de contempler ces jouets.

La possibilité de les créer, que je repoussais sous différents prétextes, était uniquement un alibi pour cette obsession. La liste du matériel demandé me faisait souci, il manquait toujours quelque chose, où se le procurer ? Attaches parisiennes, boule de liège, papier doré, fil de fer, rien qui soit à ma portée, chercher ces matériaux dans les magasins de la ville était quelque chose de très compliqué, à mes yeux, une aventure qui ne me motivait pas du tout.
Même avec une description détaillée expliquant la marche à suivre, les objets ne ressembleraient jamais à la photo. Ma solution serait une collecte minutieuse de tout et de rien, matériaux au cas où. En vue de ces réalisations, une collection s’installait dans ma tête.




C’est de ce hobby dont ma rédaction ferait le compte rendu, hobby fantôme qui n’existait pas. Mentir ou tricher était exclu, il fallait expliquer avec sincèrité, même si ça n’était pas facile à faire comprendre.
Mon hobby était de rassembler des objets pour pouvoir créer d’autres objets, sans savoir ce que j’allais récolter, bouts de tissu, bouts de bois, morceaux de verre ou de plastique, petites boites, papier de couleurs, carton de toutes sortes, boites à chaussures, petits bouts de ficelles, fil électrique de couleur et tout autre trouvaille insolite. Faire attention à ce qui m’entourait n’avait pas de fin, ce qui modifiait tout, l’important était d’être aux aguets, en vigilance permanente, au cas où. Je terminais en disant que réunir mes objets était pour le moment impossible parce que les détails techniques du stockage n’étaient pas encore résolus (ma mère n’admettait pas d’empilement inutile, c’était le premier obstacle à mes réalisations, ce que je n’ai pas mentionné dans ma rédaction).
La première phrase disait : ma passion c’est les travaux manuels, ce qui était très mal formulé, nul, mais où étaient les mots pour en parler ? Les inventer était pourtant le but de cette rédaction.

Pour la réécrire, aujourd’hui, j’expliquerai mon animisme. Hors sujet, on n’avait pas parlé de croyance, ni demandé la notice détaillé d’un projet créatif à venir. Finalement, de toute façon, un hobby je m’en suis rendu compte à cette occasion manquait sérieusement dans ma vie de préadolescente. C’est probablement la raison pour laquelle le terme, hobby, m’avait paru insipide, révélant la fadeur de mes activités.
Comment parler de ce qu’on ne connait pas ? Avoir un hobby, une passion, ne m’a jamais concerné. Sujet hors sujet.

La prof n’a rien compris, en rendant les copies une quinzaine de jours après elle a dit Tout ça est bien confus, de quoi parles-tu ? Toute la classe cru que j’aimais les travaux manuels, ce qui était complétement faux, pour preuve j’étais assez mauvaise dans cette matière. Brouiller les pistes était déjà mon réflexe conditionné, alors inconscient.
 


 
Depuis mon arrivée au moulin, la configuration des lieux, la possibilité d’un atelier, m’amène à créer la matériauthèque de mon enfance. Bout de bois bien sûr, cartons de toutes sortes, papiers plastiques et papiers de soie, boites de conserves, petits bouts de ficelle qui ne servent à rien, rubans, tissus, attaches métalliques diverses, emballages plastiques, boites de toutes sorte.
Le monde est rempli d’objets, il suffit de les choisir, et c’est ce que je fais, garder ce qui me fait envie sans questionner la destination de mon geste, non pas pour posséder ou accumuler, la vague idée que cet objet servira me guide, l’intuition est ma tête chercheuse. Ma matériauthèque se compose depuis quelques mois, de tout ce que, normalement, on jette.
 
Vu lors de l’exposition Raw Vision à la Halles St Pierre à Paris, les sculptures anonymes de Philadelphia Wireman, retrouvées dans des cartons au bas d’un immeuble dans un quartier populaire de Philadelphie. On ne connait pas l’auteur de ces objets, des amas de matières, la forme est abstraite, lacérée de ferrailles, élastiques, bouts de ficelles et plastiques, on reconnait des morceaux de petits objets, parfois cassés, du matériel électrique, des emballages. On suppose qu’ils sont l’œuvre d’un afro américain à cause du quartier, probablement le tout a été jeté après un décès, un appartement que l’on a du vider.
Imaginant l’environnement de cette personne, le cheminement de pensée qui peut amener à de telles créations ne m’est pas incompréhensible, la densité de ces objets, le chemin pour digérer une si grande concentration est sans doute de l’organiser. Je ne fais rien d’autre en stockant mes matériaux.

Il y a aussi les fusils de André Robillard, je ne les avais jamais vu de prés, ce sont des poèmes d’objets, les phrases ne se forment que si l’ensemble a une cohérence, un sens, une beauté.
En voyant ces deux artistes, l’absurdité de mes stockages s’est évanouie. Il n’y a de ridicule, de pathologique, d’inutile, de grotesque, d’affreux, que le regard qu’on porte sur les objets.
C’est ce que je voulais exprimer dans ma rédaction, mon amour de la matière, mes rêveries à son sujet, inlassables, ma volonté de la collectionner, peut-être pour rien, peut-être pour en faire des bricolages, peut-être pour apprivoiser sa densité, avoir l’illusion que je la maitrise probablement.
Je ne peux pas évacuer la matière, ni la mienne, ni celle de quoique ce soit qui m'entoure. N’importe quel objet existe autant que moi, c’est pas mon cerveau qui dira le contraire. Le moindre des objets à mes côtés a une histoire, un jour j’inventerai un catalogue qui les racontera tous. 
 



Malgré plusieurs déménagements, il m’est impossible d’éloigner la densité, elle s’installe inévitablement avec moi. Un espace dénudé m’est inaccessible, si je devais investir une cabane, elle se peuplerait de tout ce qu’on peut ramasser dans la nature.
Corbeille de plumes, brindilles, marrons, glands, ou n’importe quoi qui viennent d’une plante, d’un arbre, lavande, graminées, pomme de pain, cailloux, prennent place entre les livres, revues, BD, bibelots, figurines de plastique, corbeilles, paniers, cahiers, carnets, boites. Depuis peu de temps je m’autorise à garder la poussière de la maison, de l’atelier, la cendre de mes feux, j’en fais des bocaux en verre, regarder au travers, de temps à autre, m’apaise. Rien ne s’échappe quand on le reconnait.
La densité devient vite insupportable, l’envie de tout laisser en plan pour trouver un petit coin de néant. Plus je tente de créer un vide, plus je le remplis jusqu’à le saturer. A cause de la densité, il n’y a que le vide qu’on puisse habiter, c’est le seul endroit qui se remplit.
Est-il possible que le vide m’habite un jour ?
 
Mon atelier déborde. La surface qui viendrait à bout de mes remplissages existe probablement.
Un jour, avec un peu de chance, je posséderais un terrain vague, un immense espace dénué d’aménagements, rempli de vide à remplir. Le vide ne me fait pas peur, il est ce qui m’attire et me motive, même si je le fais fuir et le sais plus ou moins inaccessible. C’est à la densité qu’on ne peut échapper, elle empli le moindre interstice, englue jusqu’à la paralysie, prend la place de toutes pensées on dirait, si on la laisse faire.
L’enfer n’est pas un terrain vague mais un amoncellement de détails, c’est pas Jérome Bosch qui me contredirait, le paradis est limpide comme les dégradés des nuages vaporeux. Il est plus facile d’aller au vide que de gérer la densité, le poids de ce qu’on ne peut pas déloger, la masse des choses.




Mon hobby est de me consacrer à la matière, penché dessus, le plus près possible, on arrive à oublier de quoi on est fait. Mais je connais l’imposture, fuir la densité la fait apparaitre, elle s’accumule dès qu’on s’intéresse au vide à sa place, comme pour se venger. L’unique façon pour la diminuer est une attention quotidienne, vigie permanente, surveillance rapprochée et gestion des stocks.
 
La seule action qui supprime la lourdeur est une concentration. Je ne peux évacuer la densité qu’en me focalisant sur un point défini, un tout petit point de matière compact, si condensé, si plein qu’il devient impénétrable. C’est le point précis de mes créations et leurs limites paradoxales, leurs forces et leurs fragilités, leurs contradictions. Un point aussi vide que dense, sur le fil, là où s’échappent les questions, le comment et le pourquoi.
Comment construire, concrétiser, trouver les ingrédients chez les marchands en ville, comment commencer ? Pourquoi expliquer ce qu’on veut est primordial et si complexe, pourquoi comprendre ce qu’on fait, pourquoi la difficulté s’installe avant la facilité, la simplicité, pourquoi la délivrance est si longue et les passages cachés ? Le dosage est infiniment précaire, en redéfinition constante, tel un équilibre.
 
Mes pensées sont lourdes et mes gestes légers. Etre manuelle évacue la densité dans mon esprit. Si mon dessin est trop dense et le résultat incompréhensible, tant pis. Une digestion permanente produit mon énergie, je m’autorise le recyclage des déchets, Rien ne se perd, rien ne se crée, dit-on, le reste est ce dont on décide de ne pas s’encombrer. J’ai décidé de le collectionner, c’est mon hobby.
 


myriam eyann

> Ici la densité de Philadelphia Wireman
 
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Dimanche 21 septembre 2014
La onziéme question
Samedi 13 septembre 2014 – 21h03 – au moulin
 

1 – Est-ce que les rêves peuvent vaincre la réalité ou est-ce que la réalité, inévitablement, les démasquent ?

2 – Faut-il prouver la valeur d’un rêve, son efficacité, sa future rentabilité, son coût, ce qu’il rapportera pour que la réalité l’adopte  et le concrétise?

3 – Qu’est ce qui fait la différence, à l’instant où on rêve, entre celui qui se réalisera et un autre dont on décidera finalement qu’il ne valait pas le coup, et qu’on jettera aux oubliettes ?

4 – Est-ce que certaines personnes n’ont pas le besoin de réaliser leurs rêves, et pour cette raison,  - pour cette unique raison et non pas pour la qualité défectueuse ou la moindre intensité du rêve non réalisé – ne cherchent pas à les concrétiser ?

5 – Est-ce que certains rêves de certaines personnes sont plus valables que d’autres ?

6 – Est-ce qu’il y a des rêves inutiles, bêtes, méchants, ou qui fragilisent, qu’il ne faut pas réaliser ou qui ne servent à rien et même qui énervent parce qu’ils ne deviennent jamais réel, et à l’inverse des rêves qui font avancer, motivent, redonnent confiance, des rêves à abandonner et des rêves à garder ?

7 – Est-ce que les rêves qui se réalisent, si des rêves se réalisent, sont des bons rêves et ceux qui ne se réalisent pas seraient les mauvais ?

8 – Est-ce que du moment où un rêve est un bon rêve on peut avoir confiance dans le fait qu’on le verra naitre un jour, comme si il était prédestiné que ce rêve voit le jour sous prétexte qu’il est bon ?

9 – Quand on inclut une personne dans son rêve et que la réalisation du rêve dépend de sa présence, est ce que si elle disparait on peut la remplacer par une autre personne qui jouerait le même rôle ?

10 – Est-ce qu’un rêve doit être honnête ou peut-il mentir ou tricher, est ce qu’il raconte des histoires ?

12 - Est-ce que les rêves refusent d’évoluer si on ne les réalise pas ?

13 -  Est-ce qu’il y a des rêves normaux et des rêves malades qu’il faudrait guérir, des rêves qui  ne fonctionne pas bien, ou même pas du tout sans pourtant être des cauchemars, des rêves handicapés, bancals, des rêves pathologiques ?

14 – Est-ce qu’il existe des gens qui désirent que leurs cauchemars deviennent réalité ?

15 – Les rêveurs ont-ils plus de chance de voir aboutir leur rêve parce qu’ils rêvent souvent ou sont-ils tellement peu pragmatiques qu’ils ne peuvent que rarement les voir aboutir?

16 – Y-a-t-il des petits rêves et des grands, des insignifiants et des grandioses, certains qui méritent le succès, le partage, d’être divulgués, d’autres qui ont besoin d’ombre et de cachettes, des minuscules et des géants, des pachydermes imposants et des dentelles délicates ?

17 – Est-ce que certaines personnes ne rêvent jamais, n’ont jamais rêvés, ne rêvent plus, rêvent mal ou même en essayant avec beaucoup de bonnes volonté n’y arrivent pas ?

18 – Est-ce qu’on peut habiter le rêve de quelqu’un d’autre, ou rêver à la place de quelqu’un et le faire entrer dans son propre rêve, si il est d’accord, ou s’inviter dans un rêve qui n’est pas à soi si on est fatigué de rêver ou si comme à la question 13, on a un rêve un peu bizarre qui a besoin de soutien ?

19 – Est-ce qu’un rêve est inoffensif et gentil, ou peut-il être manipulateur, faire du mal alors qu’on le croit rassurant, est-ce qu’un rêve peut être immoral ?

20 – Est-ce qu’il y a des rêves sales, moches, hirsutes, mal rasés, mal habillés, mal rangés, est-ce que c’est la façon dont on les utilise qui les salit ?

21 – Où est passée la onzième question ?

22 – Est-ce que parler d’un rêve épuise son énergie, de telle sorte qu’il sera plus difficile de le réaliser, est ce qu’un grand rêve doit rester secret ?

23 – Est-ce que certains rêves sont solitaires, comme il y aurait des rêves collectifs ?

24 – Est-ce que l’amour des rêves est le même que celui qui apparait dans la vraie vie, peut-on partager un rêve d’amour et le rendre concret, rencontrer la personne de son rêve d’amour est-ce uniquement une légende pour enfant ?

25 – A quoi servent les rêves s’ils ne se réalisent pas ?

26 – Y-a-t-il des rêves plus fous que les autres, des rêves plus aptes à prendre vie, des rêves à abandonner, des rêves raisonnables, des rêves réalisables et des rêves impossibles ?

27 – Est-ce qu’il y a des rêves programmés comme il y a des vies tracées d’avance, des rêves dont on ne peut pas s’échapper, qui seraient comme une mauvaise donne, des rêves qui auraient perdus leur libre arbitre, contre lesquels on aurait aucune marge de manœuvre, qui ne seraient pas responsable de ce qu’il rêvent, des rêves aliénés ?

28 – Est-ce qu’un rêve est fait pour fuir ?

29 – Pourquoi le rêve et la réalité sont la plupart du temps en contradiction, et qu’il faut pour supporter la réalité se réfugier dans les rêves et pour réaliser ses rêves se battre contre la réalité ?

30 – Est-ce que les fées exaucent les beaux rêves des enfants, et si elles ne le font pas, est-ce que des sorcières, à leur place, prédisent les mauvais ?

31 – Est-ce qu’il y a des rêves gagnants et des perdants, ceux qui remportent les victoires et ceux qui échouent, les rêves qui franchissent les lignes d’arrivée, et ceux qui n’ont pas assez de muscles ?

32 – Est-ce que certains rêves sont mieux entrainés pour la réalité, y-a-t-il des rêves aidés, sponsorisés, financés et des rêves qui n’ont pas les moyens, des rêves pauvres et des rêves riches ?

33 – Est-ce que les rêves vieillissent avec les enfants ?

34 – Est-ce que les rêves respectent la classification sociale, rêves bourgeois, ouvriers, rêves en chefs, rêves nobles, rêves éboueurs, prisonniers, enseignants, commerciaux, techniciens, paysans,  soignants, chercheurs, ou est-ce que les rêves sont inclassables et n’appartiennent à aucune catégorie ?

35 – Est-ce qu’un rêve qui se réalise est détruit, recyclé dans un autre rêve ou disparait-il une fois qu’il ne sert plus, est ce qu’un rêve réalisé est encore utile ?

36 – Est-ce que les rêves se mélangent comme les enfants mixtes, de toutes les couleurs, religions, ou pays ?

37 – Est-ce qu’il y a des rêves intelligents et des rêves idiots, des rêves déficients à qui ils manquent une case et des rêves surdoués ?

38 – Le rêve parfait existe-t-il, est-ce que ce sont les rêves parfaits qui se réalisent ?

39 – Est-ce qu’un rêve engendre d’autres rêves ?

40 – Est-ce que qu’il y a des rêves qui prennent des risques et des rêves douillets réfugiés dans le confort, des rêves révolutionnaires qui partent aux batailles et des rêves conformistes qui veulent que rien ne change ?

41 – Que risque un rêve, être enfermé, enchainé, aliéné, perdre sa liberté, être occupé, censuré, politisé, récupéré, devenir démagogique, être détruit ou réalisé ?

42 – Est-ce qu’on doit maitriser son rêve, ou faut-il en devenir l’esclave ?

43 – Y- a-t-il une file d’attente des rêves, un ordre de réalisation favorable, des priorités vitales, des passes droit, des urgences, d’autres qui ouvrent les portes alors il faut les rêver en premier ?

44 – Qu’est ce qui empêche un rêve se réaliser s’il est techniquement possible de le concrétiser ?

45 – Est-ce que beaucoup de rêves légers sont préférables à peu de rêves d’une grande densité, ou beaucoup de rêves denses à peu de rêves légers ?

46 – Est-ce que la place qu’un rêve prend dans le cerveau empêche à toutes les aptitudes à la réalité de se déployer sans entraves ?

47 – Y-a-t-il des rêves courageux et des rêves qui ont peur, des rêves très très très timides qui voudraient se réaliser quand même, des rêves mégalomaniaques qui se cassent la gueule, des rêves effondrés et d’autres qui se relèvent après chaque gamelle ?

48 – Est-ce que certains rêves finissent par renoncer à force de ne pas se réaliser, y-a-t-il des rêves plus tenaces, ambitieux, des rêves têtus et des rêves qui font les choses à moitié, des rêves qui attendent derrière les fenêtres et d’autres qui partent à l’aventure et disent peu importe, peu importe ce qui se passera ?

49 – Y-a-t-il des rêves déçus qui embêtent les autres, des vieux rêves aigris qui empêchent de tourner en rond ou de faire la place aux jeunes rêves ?

50 – Y-a-t-il des rêves couronnés, des rêves qui portent une auréole, des rêves sacrés qui resteront des idoles et des rêves terre à terre qui ont le désir de se coltiner la réalité et accepte leur future trivialité de rêves réalisés ?

51 – Est-ce qu’on fait les mêmes rêves dans une chambre ou un salon, dans un lit ou sur un fauteuil, une maison ou un appartement, une péniche ou un paquebot, au Vénézuela ou en Allemagne, dans un jardin ou une grotte, une prison ou un château, chez soi ou en voyage, quand on dort ou quand on est réveillé, à côté d’une personne qu’on aime ou loin d’elle ?

52 – Est-ce qu’il y a des rêves vides, des rêves absurdes, des rêves qui n’auraient pas de sens mais qui pourraient se réaliser quand même ?

53 - Est ce qu’il y a des rêves trop denses, trop lourd comme un fichier informatique saturé ou un programme trop complexe qui aurait des bugs sans cesse ?

54 – Est-ce qu’il y a des rêves réveillés et des rêves qui restent endormis, par exemple des rêves de belle au bois dormant oubliés parce que le prince ne serait jamais venu la réveiller ?

55 – Qu’elle est la différence entre le rêve et la prière, est-ce que les rêves sont les brouillons des prières, commence-t-on à rêver après les prières en attendant qu’elles se réalisent ?

56 – Est-ce que certains rêves crient plus fort que les autres, ont du charisme et s’imposent même si ils sont un peu lourds et grossiers, aiment faire parler d’eux et disent toute la vérité, ou est-ce que légers telles les toiles d’araignées, fragiles et forts comme des murmures, ils n’ont pas besoin d’être hurlé pour qu’on les entendent, préfèrent un auditoire restreint et aiment les mystères ?

57 – Est-ce qu’un rêve doit respecter les règles de l’art pour se concrétiser, y-a-t-il un parcours précis où il faudrait franchir les portes dans un ordre déterminé et respecter un cahier des charges scrupuleux, y-a-t-il des rites importants à honorer, des gestes magiques, des cérémonies, ou faut-il oublier tout ce qu’on sait pour l’atteindre, franchir les limites, abattre les barrières, se laisser guider, faire confiance tout en forçant les passages sans savoir ce qu’ils cachent ?

58 – Est-ce qu’on peut atteindre son rêve sans faire exprès, comme un cadeau gratuit, ou faut-il se résoudre à une vie de labeur, de foi et de sueur avant d’y avoir droit ?

59 – Est-ce que le rêve est une carotte pour les ânes ?

60 – Y-a-t-il des faux rêves, des rêves faussaires en habit de rêves, qui sont en fait des déguisements, des rêves en cartons, et les vrais rêves, ceux qui ne trahissent jamais, qui ne font pas semblant de rêver ?

61 - Est ce qu'un rêve mérite ce qui lui arrive ?



myriam eyann


 
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Vendredi 12 septembre 2014
Le nerf de la guerre

Samedi 19 juillet 2014 – 13h28 –Vitry
 
La créativité est –elle accessible à tout le monde ? Est-ce que tout le monde a les capacités de créer ? Tout le monde en a-t-il besoin ? Qu’est-ce que signifie créer d’ailleurs ? D’où provient l’acte créatif, quelle est son origine ? Créer est-il une passion ou une nécessité ? Quelle est la différence entre l’amateur et le professionnel ? Y-a-t-il autant de réponses et de nuances que d’individus créatifs ?
Toute réponse en carton est nulle et non avenue.
De temps à autre, une surchauffe d’oreille, vertiges associés, nausées, on se croirait dans les lacets de la grande montagne Un défaut de fabrication m’a ôté toute possibilité de filtre, je n’ai jamais bien compris, une histoire d’attache dans l’oreille interne, le centre de l’équilibre, un petit bitoniau manquant, un genre de caoutchouc, au cas où.
 
 
 
Trouver une solution acceptable à mon utopie personnelle justifie l’existence des questions précédentes. Passer mes journées à créer, ne faire plus que ça, dessiner, lire, écrire, réfléchir à mes projets, maquettes, esquisses, les creuser comme des galeries jusqu’à mon trésor, même en secret.
Les recadrages sur la rentabilité que doit comporter toute vie, la capitalisation, la réussite, tout ce qui pourrait concerner l’amoralité d’une telle activité et la caractérisation de paresse, d’inutilité sociale, de mégalomanie, d’inconscience, ou de rébellion, ne m’intéressent pas et ne répondent pas à la question posée.
Il ne me convient pas d’être incomprise, de croire à une part maudite qui me définirait, ou d’échafauder un mythe de personnalité farfelue et incontrôlable qui composerait mon identité.
Je me fous pas mal de tout ça.
J’aimerai ne pas me soucier du message transmis ou à transmettre, de ce qu’on pensera de mon travail, savoir si je plais ou non, si mes propos sont politiquement correct ou choqueront, faire partie du milieu artistique ou avoir les capacités à fondre parmi un cercle de pairs, les moyens de ne plus me soucier de mon loyer, ma nourriture ou mon confort, de mes vacances, ma santé, avoir les moyens de cette vie différente, vendre bien ou mal mes créations, avoir la bonne côte, faire le nécessaire pour me présenter, jouer le jeu, réaliser un chef d’œuvre ou être en train de le composer, y réfléchir ou l’envisager, y rêver ou en être hantée.
Je me fous pas mal de tout ça. Même si il faut résoudre les équations.
Pourquoi ce désir d’un dessin qui durerait le restant de mon existence ?
La réponse est ma clef secrète pour la première porte qui permettra d’accéder à la seconde, puis la troisième, et les suivantes. Construire mon projet sans qu’il soit perçu comme une fuite, un renoncement, une cachette usurpée et non méritée, ce que je veux, ce que je ne veux pas, les bornes à découvrir, au milieu de mes guides, en les oubliant parfois, pourtant, c’est ma propre vie que je construis. Ni autorisation, ni justification, mais reconnaissance.
 
 

L’argent je l’appelle le nerf de la guerre, le deuxième carburant, sans lui tout est différent.
Limiter les moyens et le confort est possible, il ne s’agirait que d’un crayon et d’une feuille (ma chance ! la peinture coute bien plus chère !), une ascèse sans doute tout à fait louable, les outils réduits à leur plus simple expression rendrait à la création artistique une fraicheur perdue dans la luxure - il faut lâcher le gros mot -  qui pervertit toute imagination.
L’argent seul peut procurer le temps et l’orgie de performances techniques qui repoussent les limites de ce qui peut être rêvé. On n’aurait pas construit les cathédrales, le radeau de la méduse, le plafond de la chapelle Sixtine, n’importe laquelle des sept merveilles, les carrières, les œuvres, on n’aurait rien fait.
Prendre place nécessite une énergie démesurée à certains moments. On voudrait presque croire que rester dans les cavernes est confortable. Etre de son temps, prendre son temps, durer dans le temps, conjuguer les temps, être de tous les temps, et le temps passe.
Pour l’endettement, on finit par adapter ses dépenses, il y a des années que je ne fais plus mes comptes - malgré ma formation je suis particulièrement mauvaise en calcul mental, demandez moi ce que font seize et vingt-et-un pour me faire craquer, il m’est impossible de dépasser le stade de l’addition. Non pas que je remette en cause ce que ça coute. Pour tout dire en fait, de plus en plus souvent, quand j’y pense, quelle que soit la dépense et l’achat, comprendre ce que je paye reste particulièrement confus. Ce n’est pas que je refuse d’y mettre le prix, ou une histoire de luxe, se payer ce qu’on ne peut pas s’offrir, je suis la seule à savoir jusqu’où peut aller ma solvabilité.
 
 

A mon avis, pour ce que ça vaut, n’importe quel individu voulant vivre de ses créations doit dénouer les énigmes, à sa manière, bonne ou mauvaise, choisir de les édulcorer, les galvauder, les laisser ouvertes ou fermées, tels les mystères.
La posture qui conviendrait serait une oscillation, un poids dans le ventre, une masse indélogeable qui permettrait de tanguer, avant, arrière, d’un coté à l’autre, sans jamais tomber, une sorte de Bidibulle.
Oublier les figures de l’artiste mélancolique, miséreux, vaillant, travailleur, trouver la joie, la paix, le calme, j’ose parfois penser à ce qui le précède, et à la suite, un sourire sur les lèvres.
Le terme vivre est inapproprié, je vis déjà de mes créations sans qu’elles n’assurent ma subsistance matérielle. On peut tourner le problème en tous sens pour ne pas avoir à se coltiner au reste, matérialité, moyens techniques, regard, reconnaissance, valeur, don sacré, talent, ou pire, la vocation. Un guerrier sans cheval ne part pas à la bataille, il peut rester à l’arrière et astiquer son armure, peaufiner ses plans de campagne, ou rêver que la guerre ne le concernera jamais.
Celui qui ne veut pas se prendre la tête qu’il se la prenne pas.
 
 

On ne crée pas pour vendre, mais pour créer il faut vendre. A part quelques exceptions, c’est historiquement notoire. Créer n’est pas ma passion mais ma nécessité. Le parasitage que constitue l’action d’y mettre un prix ou d’imaginer la moindre valeur à son travail, le temps perdu de toute façon dans une multitude d’obligations, l’histoire de la poule aux œufs d’Or, accepter qu’il y a un marché aux tripes (j’emprunte l’expression à Jean Rochefort), écouter ou faire la sourde oreille, se frotter à tellement de mauvaises ondes sur la fréquence qu’on n’arriverait plus à écouter celle sur laquelle on peut émettre, la perdre est un risque, la trouver également.
La qualité d’écoute dépend du matériel que l’on se paye, à bientôt 46 ans je sais ce que ça coute, et la hifi haute gamme est dans mes moyens, ça permet une finesse de réception agrandie, même si le temps de formation pour ajuster l’oreille interne est très long, et l’achat du bon décodeur impose un crédit sur vingt ou trente ans. Les appareillages d’oreilles sont une technologie de précision. Parfois, j’avoue, j’en profite, mais c’est quand même la moindre des choses. D’autres fois je chope une fréquence qu’il n’était pas prévu d’entendre. Tant pis. Il vaut mieux écouter que d’être sourd, même si il n’est pas utile d’être sur écoute en permanence - ça use les oreilles.
 

 
Peut-être est-il plus simple de ne rien résoudre, après tout, les efforts pour faire partie de ce qu’on n’est pas censé être, revendiquer une identité qui n’existe que pour soi, accepter inévitablement de paraitre à la plupart des yeux, et puis trouver les moyens, mettre la main sur ce put... de nerf de la guerre, si seulement on le vendait à la FNAC celui-là, au moins avec ma carte de crédit je me le serais payé ! A quoi bon, dénaturer mes gestes et mes intentions, affronter le contre-courant, tout ce qui empêche de nager librement, est ce que je suis assez solide, est ce qu’il y a assez de muscles dans un corps humain pour traverser la manche à la nage, pour renoncer il n’y a que des prétextes.
 
 

Certaines personnes ont de la crasse dans les oreilles. Il n’est pas question de propreté ici mais de moralité. On dit que c’est mal de ne pas se laver, on mélange tout, si le bien restait à sa place on saurait où le trouver. Ma sœur lance régulièrement la boutade, y’a que les gens sales qui se lavent.  Même en essayant de ne pas me laver, ça ne marche pas, le truc des oreilles bouchées, ça ne marche pas. 
 
Je n’aime pas nager, je n’aime pas les muscles, je n’aime pas les cartes de crédit, je n’aime pas le nerf de la guerre, je n’aime pas jouer, je n’aime pas les obligations, je n’aime pas les parasites et les guerriers sans chevaux, je n’aime pas les contraintes, je n’aime pas les questions et les équations, je n’aime pas le dédale des labyrinthes, je n’aime pas les réponses.
Aucun Stroumpf ne stroumpfe le Stroumpf Noir.
 


myriam eyann

 
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Vendredi 29 aout 2014
L'aimant de mes promenades
Dimanche 17 Août 2014 – environ 16h30, sur les berges du canal du Loing

 Je voulais trouver un endroit où il n’y aurait personne, et puis je ne voulais pas être toute seule.
J’avais envie de disparaitre et d’exister. Observer le monde sans l’obligation d’en faire partie.
Il y avait ces petites bêtes qui marchent sur l’eau et deux petites libellules qui volaient ensemble. La famille de cygnes qui rode parfois autour du moulin est arrivée. Et ils sont restés un peu alentour. Un petit oiseau jaloux est passé presque sous mon nez, entre moi et les cygnes - qui étaient déjà tout prêt -  tellement vite que le voir vraiment était impossible.
J’ai pensé si les oiseaux s’invitent, c’est surement juste une question de temps.
Sur la berge opposée des gens passaient. Sur la mienne aucun risque, j’avais poussé un peu plus loin que le sentier, là où il n’est plus censé exister en fait.
Les cous des cygnes montaient et descendaient, ils revenaient toujours en position de demi-cœur.
Si je reste assez longtemps, à un moment, inévitablement, si l’angle est bon, les deux cous vont se croiser et dans l’air on aura l’illusion d’un cœur parfait, quitte à cligner des yeux.
J’avais amené deux pêches plates, au cas où.
C’était quand même un peu difficile d’avoir l’air de ne rien attendre.
 
 
 


Il y a très longtemps, mes escapades étaient citadines, la nature défilait derrière les vitres des voitures, des trains, des cars parfois, ou alors dans la télévision, durant les rares périodes où il y en a eu une à la maison.
La ville était tout ce que j’aimais, la nature je m’en fichais, elle ne me manquait jamais.

Et puis c’est arrivé, comme toujours on dirait quand on aime quelque chose trop fort ou de trop prêt, peut-être que le regard qu’on lui porte baisse en lucidité, trop de confiance éloigne le zeste de méfiance nécessaire pour garder une saine distance, on finit par avoir une attitude de propriétaire alors qu’on ne possède rien, à force les choses s’abiment, ou disparaissent.

Moi et la campagne ! Ça me faisait juste rire, et bailler assez rapidement.

Le bruit, la foule, être au cœur de ce à quoi on croit appartenir, comme si les personnes autour de vous pouvaient définir l’ossature de ce qu’on est. Depuis quelques temps il est vrai, l’impression d’être observée en permanence, tous ces yeux qui avaient la possibilité de me voir, je préférais imaginer que c’était le cas au lieu de vérifier que personne ne regardait, il aurait fallu croiser des tas d’yeux.
La plupart du temps ce qu’on ne veut pas faire s’impose, ce qu’il faut éviter à tout prix on finit par le provoquer, ou c’est que le contre-courant est le programme par défaut, chez certaines personnes.
Citadine ce n’est pas que tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes, au contraire.
L’idée que la ville ne serait pas un monde à ma mesure, une quinzaine d’années après mon départ, reste inacceptable, même si il doit être bon parfois de se rendre à l’évidence, en ce qui me concerne, on dirait, ça ne fonctionne pas.
 
 
 


Quand on arrive à la campagne sans l’avoir choisi, on décide avec un air boudeur et obstiné de ne pas y mettre un pied. Puisque c’est comme ça je ne parlerais plus à personne, je resterais dans ma chambre telle une Emily Dickinson. On ferme les yeux, les oreilles, les narines, enfin on essaye. Mais un être vivant, quelle que soit la vie qui l’habite, ne peut pas vivre sans partage, c’est une conviction profondément ancrée dans mon esprit, telle la foi.

La vie est une interaction. Aussi solitaire soit-il, n’importe quel être finit par entrer en connexion avec ce qui l’entoure, même sans faire exprès, on se rapproche d’une autre vie, n’importe laquelle, aimanté du moment qu’on a la volonté de vivre. En observant la matière, des fois, c’est ce que je pense, on dirait que le but est de s’amalgamer, pourquoi la poussière se regroupe en tas sous les lits ? Même dans un désert de cailloux on finirait par attribuer une vie à ce qui semble inerte, à l’aimer peut-être.

Seule dans la nature c’est ce que je vois, l’irrésistible besoin de la vie, être au milieu de ce qui l’entoure, en faire partie, prendre place. Qui est là aujourd’hui ?  Autour de moi, soleil, vent, pluie ou pénombre, les feuilles se frottent les unes aux autres, le bois craque, fourmis, insectes volants, les araignées attendent sans bouger au milieu de leur toiles, je suis sûre qu’elles écoutent le vent, un gros poisson saute hors de l’eau, qu’est ce qui le pousse à aller voir comment c’est dehors, là-haut, ailleurs, l’autre côté, de la même façon que n’importe quel animal, de temps à autre, en sens inverse, aime plonger dans l’eau.

La sensation d’être observée est là, à nouveau, elle revient. Où sont les yeux ici, je me tourne, me retourne pour vérifier. Me concentrer sur les présences qui m’entourent est aussi distrayant que de voir mon siècle qui passe à la terrasse d’un café.
 
 
 


Le chemin de Paul Arène, je le fais un peu à l’envers.
Mes premières contemplations se sont déployées dans la ville, la plus belle, gammes de flâneuse à Paris au seuil de l’adolescence, à douze ans le but est de me perdre, ne plus savoir où je suis, et puis retrouver le chemin. Le plus rigolo c’est quand la carte mentale se compose, on emboite deux parties tels les morceaux d’un puzzle, on les croyait éloignées, le territoire s’agrandit et se rétrécit au même instant. Un plan de ville s’est dessiné dans mon esprit avant n’importe quel circuit, tracé, ligne ou labyrinthe né depuis, mon fils dit Paris c’est un grand terrain de jeu.  

On peut découvrir la ville avant la campagne, ou la campagne avant la ville, on n’est pas forcé de choisir, on a le droit d’appartenir à des mondes différents, comme les enfants métis qui mélangent les couleurs en eux.
Aucune union, aucune juxtaposition de couleur n’est improbable.

Défenseur de la nature, amoureux du bitume semblent être des opposés dont la caractéristique principale est de se définir l’un par rapport à l’autre. Pour une rêveuse, les mondes sont tous trop petits, immenses, et infinis. Les contraires c’est surement une habitude qu’on prend pour croire à l’étanchéité des univers.
Il y a des abeilles, des papillons, des mouettes, des tournesols et des coquelicots à Paris, des bouteilles de soda qui flottent sur le Loing, des papiers gras, des plastiques et des bouts de ferraille, de la rouille au bord des étangs de campagne perdus.

Depuis 14 ans j’ai perdu l’habitude de mes ballades urbaines, c’est dans la nature que mes flâneries se poursuivent.
Je garderais la nostalgie de Paris en province, en Provence ou dans n’importe laquelle de mes migrations.
Je lui resterai fidèle comme à ma terre natale. J’écrirais mon incapacité à y vivre totalement. Je dessinerai le flanc des immeubles, les toits qui se découpent dans l’horizon, les volumes, les fenêtres et les lumières, les ombres et la densité.
 
 
 


Lundi matin, après trois jours de week-end bucolique retour dans le flot, ça serait plus sympa de rêvasser sur la berge urbaine – pour apprécier l’endroit où l’on se tient, seule la contemplation semble efficace, à mon avis.

Automobilistes agressifs, appels de phares ou klaxons pour celui qui tarde à avoir la bonne réaction, queue de poisson, accélérations, un calme étrange protège mes pas de côté, jouer à celui qui pisse le plus loin ne m’amuse pas tous les jours, la bonne réaction n’est jamais la bonne. Je prolonge mes escapades en les racontant : Mais vous n’avez pas peur, toute seule ? me demande une patiente.

Depuis quelque temps, dans ma vie de ville, des abimes s’ouvrent tels les tourbillons, tornades miniatures qui auraient presque le pouvoir de me happer si je passais à coté s’en y faire attention.
Les berges du Loing, aujourd’hui, sont mon contre-pouvoir, aspiration inversée, je refuse d’avoir peur de mon prochain, ou de n’importe quel être vivant. Dans la voiture un air de rock, une chanson fredonne dans ma tête : And I swear that I don’t have a gun.
Codes d’entrées, interphones, serrures, mes défenses n’enferment que moi.

Ce matin un monsieur mal rasé m’admoneste parce que je ne me gare pas dans l’espace exact délimité par les bandes blanches du parking, un patient grincheux de mon retard me demande si la grasse matinée était bonne ce matin, un jeune père de famille exige que je jette ma bouteille en plastique dans la bonne poubelle.
Ai-je forcé quelqu’un à sortir de ses propres bornes ?
 
 
 


Pensées aux libellules du Loing, aux coquelicots des Basses Alpes, le soleil pointe derrière la montagne, sur le plateau de Valensole la lavande doit être coupée maintenant, j’ai encore des découvertes à faire sur le bord des canaux, sans parler des grottes, des forêts, des maisons abandonnées, des friches industrielles et des chantiers de démolitions.
 
J’ai peur que les berges s’éloignent, que les passages se ferment, que ma vue baisse, ou quand la colère s’empare de moi.
Croiser un aimant au bord de l’eau est mon espoir, je ne fais que commencer à explorer l’espace, le bord des fleuves, à regarder les yeux qui m’entourent, se perdre c’est toujours la première fois. La prochaine je prendrai deux bons gâteaux.
 
Take your time, Hurry up
Come as you are, as you were, as I want you to be
And I swear that I don’t have a gun
No I don’t have a gun

 


myriam eyann


 

> Nirvana, Come as you are
 
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Mardi 19 aout 2014
E degun a qui parla

Paul Arène a été maître dans les deux langues française et provençale : il a honoré les deux littératures, car il a chéri la Provence comme bien peu de poètes aiment leur pays natal. Conservant l’empreinte indélébile et le souvenir délicieux de son enfance à Sisteron, il ne l’a jamais oublié ; devenu Parisien il s’est encore senti profondément attaché à la Provence qui chaque année savait l’attirer quelques semaines.
Provençal et Parisien, voilà ce qu’il a été de toute son âme et toute sa vie.

 

Juliette écrivait ces mots un peu avant 1933, sans connaitre son futur destin et savoir qu’il ressemblerait beaucoup, par ces allers retours au moins, par ses attachements, à celui du poète qu’elle admirait tant.
A 27 ans, elle publie cette thèse de licence, qui reste la première référence biographique écrite sur Paul Arène.
Après une enfance méridionale entre Sisteron, Draguignan et d’autres lieux bas-Alpin, elle a été la première bachelière du lycée de Sisteron, aux alentours de 1924, qui se nomme aujourd'hui  lycée Paul Arène.
Ce qu’elle raconte de l’enfance de Paul Arène et son éveil à la poésie, est naturellement coloré par ses propres souvenirs.


Chez cet enfant, que le double amour de la nature et de l’école buissonnière ne quitta jamais et qui avait l’âme vagabonde et poète, ce fut une révélation que les auteurs de l’antiquité traduits dans les paysages sisteronais qui les illustraient si naturellement ! [...]

Et elle le cite : « Libre à vous de jeter au feu ces vieux livres, si vous ne trouvez pas sous leurs feuillets, les fleurs desséchées de votre enfance, et si derrière les saules virgiliens, au lieu de blanches épaules de quelques Galatée rustique, vous apparait pour tout souvenir la tête furieuse de votre premier maître d’études ».

Juliette Bonfils est devenue pour quelques années professeur de grec et de latin.
Elle sut saisir l’âme du poète et restituer son esprit contemplatif.

Parfois au cours de ces promenades clandestines, Paul disparaissait. Quand on le retrouvait, c’était étendu au soleil, les mains sous la nuque, resté là « à boire le soleil », à regarder les oliviers s’argenter sous le vent qui passe ; ou bien assis dans les pierrailles grises où poussent de maigres touffes de lavandes, il observait le mouvement des brins d’herbe, il surveillait l’ascension d’une bestiole le long de la tige frêle. « Il fait des vers » disaient ses camarades. C’était exact. [...]
Désormais seul, car il portait tout le monde en lui, ce jeune rhétoricien, sensible à tous les poétiques spectacles, partait à l’aurore, à l’heure où l’on entend avant le bruit des roues, le murmure des feuilles en réveil, l’eau qui rit dans les ruisseaux, le pépiement des mésanges qui viennent boire. [...]Il garda son cœur peuplé d’amoureuses chimères. Sur les versants rocheux, quand il apercevait les ruines de quelque vieux château, il rêvait de châtelaines languissantes et frêles.
« Je n’hésitais pas, dit-il, j’en épousais une, et redorais le blason ».
 




Juliette, dans les pas de Paul Arène, par hasard, est enveloppée par la vie Parisienne, alors jeune épouse, puis jeune maman. Avant la deuxième guerre, beaucoup de provinciaux montaient à Paris pour s’y établir. Elle y restera jusqu’à la fin de sa vie, et y élèvera ses quatre enfants dans le quartier St Georges, à côté de la rue des martyrs et de ND de Lorette.
Je reste persuadée que les vers et la prose de Paul Arène l’ont guidée, et soutenue.

 « Chacun me fit l’effet d’être un peu fou là-dedans, ce qui m’allait on ne peut mieux, mais fou d’une folie généreuse, tous les jeunes gens que nous trouvions en train de boire, ayant, je m’en aperçus ouvert comme moi la malle de quelque cousin Mitre. »


Voici ce qu’elle dit de la vie parisienne de Paul Arène :

Ce fils de Sisteron qui se vanta toujours d’être du Midi, s’était fait cependant, tout de suite naturaliser « gamin de Paris », la vie des jeunes poètes, cette vie de bohème qui déroule ses jours du Quartier Latin à la Butte, du boul’ Mich’ aux petits coins délicieux de Clamart ou de Meudon, l’a enveloppé immédiatement.
[...] Il aimait tant vivre dehors, à errer sur les boulevards, dans les moindres ruelles, au Luxembourg [...] Son rêve était de flâner avec un ami, tout en causant, en observant, en philosophant. [...] « Toujours dans la foule, il ne se résignait jamais à rentrer chez lui, même pour dormir, même pour écrire, ajoute B. Constant. Et ses amis devaient le suivre, sans cela comme un enfant gâté, il se fâchait. Et il se chargeait de le tenir éveillés, et de leur dire des anecdotes délicieuses » [...]
Cependant ses amis ne pouvaient pas toujours l’accompagner dans ses promenades ; et de plus, la vraie flânerie dont il savourait tous les délices, et qu’il a su analyser avec finesse, ne consiste pas à «
 promener au hasard, n’importe où des pieds las et une contemplation ennuyée », dit-il, « le vrai flâneur doit être seul », car « après des courses dignes de ce nom, il sait s’arrêter à temps devant un objet ou un homme, à la fois attentif et désintéressé, se régalant du plaisir délicatement égoïste de sentir son cœur battre pour une chose qui ne le regarde pas. Entre vingt pêcheurs rangés le long des quais et fouettant l’eau du bout de leur ligne, le flâneur toujours en adopte un et prend part désormais à ses émotions et à ses joies. Pourquoi ce pêcheur plutôt qu’un autre ? Mystère. Il y a là une loi d’attraction... » Il aimait ainsi à quitter la rue Madame, où il logeait et à partir au hasard, « à la chasse aux impressions », disait-il.
[...] Sur les boulevards, plutôt que de se mêler à la foule qui vous submerge, il est préférable de se choisir une bonne place au café, car c’est de là :


C’est de cet endroit bien chauffé,
Qu’il faut voir son siècle qui passe
, écrivait-il


[...] « Arène, ajoute Dauphin, fut la terreur des femmes des amis, parce qu’il entrainait leur mari dans tous les cafés échelonnés sur sa route, et cela, à toutes les heures du jour et de la nuit : il n’avait pas d’heure pour rentrer. »

 




En 1933, Juliette ne connait pas la nostalgie des retours, les départs vers la capitale, sentiments ambigües dont toute sa famille a ensuite hérité. Elle a découvert dans les écrits de Paul Arène, avant de la ressentir et de la transmettre à sa descendance, la mélancolie parisienne des Provençaux.

Il a été un amateur de bons coins, un fureteur de la nature, et il savait dénicher de jolis endroits pour se reposer un peu de Paris [...] car à Paris, [...] « il y a tant de flâneurs qui s’en vont le regard au sol et les bras ballants le long des quais, quand les bourgeons pointent aux peupliers le long des fortifications, quand les coquelicots éclatent. » « Quel prix alors prend la moindre chose rappelant l’idéal rustique ! Une mousse, une crête de mûr, avec une graine d’aventure germée dans son velours humide, jette chaque matin, quelqu’un que je connais, en des extases toujours nouvelles. »
[...] il n’est pas le seul à chercher pas bien loin de Paris, l’illusion du pays natal [...]. Si P. Arène, passés les premiers feux de la jeunesse, a continué à tant aimé Paris, c’est précisément parce que «
 un tas de villages aux noms frais comme des bouquets lui font une enceinte fleurie », et que c’est la seule grande ville dont la beauté s’encadre de nature, « la seule, qu’on puisse un peu de partout, contempler à distance entre les troncs moussus des branches ou bien au travers d’un lilas fleuri »
[...] « 
Paris est un bouquet » répétait P. Arène avec transport
« Les trois quarts de ceux que nous appelons Parisiens sont des paysans mal déracinés, ils gardent après eux, comme une plante à son chevelu, un peu de la terre maternelle. Ils la désirent et la regrettent. »

[...] chaque année, la nostalgie de notre lumière, de l’étonnante transparence de l’atmosphère, de l’air cru de nos montagnes et du parfum salé de la mer, le ramenaient dans nos pays [...]
 « 
Mais enfin, toi qui a voyagé beaucoup, connais-tu un site plus beau que celui-ci » disait-il à son frère, consul [...]

P. Arène à Sisteron, continue ses relations épistolaires avec Mistral, et lui fait des confidences : «
Ecrivez-moi, je m’ennuie ici [...] e degun a qui parla.... » [...] « Dans cet affreux dessert d’hommes, qu’on appelle petite ville, où vos lettres apportent un peu de bon vent et de fraîcheur, je suis triste, mélancolique et sans ardeur, écrit-il. Qui me dira pourquoi ? »




 
Le nom de Paul Arène est indissociable de l’image de ma grand-mère Juliette dont je porte le prénom.
Enfant, nous l’entendions souvent prononcer, pendant qu’elle préparait un recueil de contes qui fut publié en 1983. Déjà retraitée, elle allait faire des recherches à la bibliothèque nationale rue de Richelieu, et nous parlait de ses découvertes. Son désir était de redonner à Arène la place qu’il méritait. Nous reprenons petit à petit son travail, le découvrant parfois, et l’éclairant avec les outils internet et de diffusion moderne, dans l’espoir que son projet reste vivant.

Oh Mamie, te lire encore, au côté de Paul Arène.

[...] la nature l’avait doué d’un esprit observateur et fin, d’une âme réservée et fière, que le goût de l’indépendance portait à la rêverie et à la solitude. Comme à Paris, il aimait à vivre au dehors à la manière antique, à flâner, à observer le vol des oiseaux, le labour d’un champ, la cueillette des olives. Aucun détail ne lui échappait, il gardait une vision nette et lumineuse de ce qu’il avait vu.
 


myriam eyann



 

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Mercredi 13 aout 2014
Ça doit être ça

Lundi 21 Juillet 2014 – 17h03 – au moulin
 
Ce texte est un peu étrange, il m’a surpris aussi. A force de le lire j’apprivoise en moi ce qui vient de lui. C’est dans doute la raison de son existence, et celle, inévitablement irrésistible, de le donner à lire.
 

 
Depuis quelques mois un chaton s’est enroulé autour de ma gorge. Ça m’arrive régulièrement.
En général, sans me vanter, les symptômes je les reconnais. Douleurs abdominales, nausées, lombalgies, douleurs dans l’épaule, dans les genoux, céphalées, on a tous un symptôme récalcitrant. Le mien est dans la gorge, il doit y avoir là quelque chose de particulièrement douillet pour les petits chats, j’aime les félins et tous les êtres vivants de la création. Peut-être s’agit-il d’une sensibilité familiale, chez nous il arrive des extinctions de voix, des nodules sur les cordes vocales, peut-être des troubles thyroïdiens sans le savoir.

Economie de paroles, voix douce et calme, surtout pas de mots trop hauts, malgré ce régime, l’impression que l’on a lorsqu’on vient de crier, d’engueuler quelqu’un, ou de faire une journée de manif à parler fort me reste en travers, de la gorge.
La sensation d’une trace dans le corps, ça arrive aussi quand on a vomi, après une grippe un peu trop longue, au réveil ou en sortant d’une douche brulante, des fois quand on a trop pleuré.
 
 

A quel moment ai-je crié ? Peut-être sans m’en rendre compte comme le Meunier hurlant de Paasilinna[1], depuis que j’habite au moulin peut-être que dans mon sommeil les cris sortent de ma gorge.
Peut-être que je crie dans ma tête et que mes cordes vocales ne sont pas dupes.
Peut-être qu’un gros cri y est prisonnier et tente de sortir en râpant la surface de l’intérieur, pour s’évader.

Le mieux c’est de mettre sur pause, ne plus rien dire, cordes vocales au repos, rien de tel pour éclaircir la voix, TU LA BOUCLES ! Ça se dit fort, c’est épuisant !  Les mots de gorges sont inéluctables. Avec le temps on apprend à se calmer, ne pas se laisser envahir par la colère, tout au plus des gros mots, ou une colère bleue, histoire d’évacuer la vulgarité.

Tuer la boucle, je ne demande pas mieux. La boucle est bouclée, tu as bouclée la boucle, cette expression contient une liquidation dont je ne veux pas être responsable. Mes labyrinthes comportent une ligne unique qui finit par se fermer, éventuellement dans ce cas, et uniquement dans ce cas, l’expression que je déteste tant peut s’appliquer, si et seulement si on est maitre du labyrinthe.

On me la fera pas à l’envers, à défaut de construire pour les autres, mes plans sont les miens. C’est un minimum. Cinq ans d’étude - un peu plus avec l’année du diplôme - payées cash, je ne fais pas tout à crédit.
 
 

Après quelques jours de tournée le petit chat s’endort. Ce matin j’ai compris pourquoi.
J’étais chez un patient atteint d’une sclérose en plaque dont la mobilité est réduite, il a besoin de nos passages quotidiens. Corps soigné, il oscille entre le besoin de se distancer de ce moment de soin, faire comme si ça ne le concernait pas, et l’envie de profiter malgré tout du seul contact physique de la journée. Ces deux extrêmes reviennent, ensembles aux mêmes moments, tous les jours depuis 30ans, l’infirmière, le corps soignant, source de plaisir et de souffrance.

Douleur et jouissance, bien et mal, l’amour et la haine, ces sensations seraient plus efficaces dissociées.
Mais non, la beauté et la laideur, la joie et la tristesse, la paix et la guerre en soi, au même moment, à l’intérieur, la même minute, on se déteste et on aime ça, on pleure et on rit, on souffre et on en jouit.

On est d’un côté ou de l’autre, et des deux à la fois, peut-être qu’on ne peut pas sortir seul des labyrinthes, la nudité, les filtres, le réel et la réalité, on peut tout accepter du moment que l’amour est là. Même aller chercher ce qu’il y a de plus hideux, la chose immonde cachée en soi [2].
 

 
Interrrogé par Thierry Delcourt, Mauro Corda raconte la souffrance accompagnant la création de La Boucherie, une série de sept sculptures suspendues de corps suppliciés, réalisée en 1998 : Dans ce moment de réalisation je me représentais comment on fait cela à des êtres humains. Ce qui est le plus dur ce n’est pas de se faire mal à soi-même, mais de faire mal aux autres[3].
Fantasmes de victime et de tortionnaire, fascination, la seule limite du travail créatif est son danger, lueur des orages désirés[4], recherche de la source, cruauté, nudité encore, répétition, est ce que le réel peut apparaitre deux fois au même endroit ?
Aucun à priori ni préjugé moral, aucune répugnance ni pudeur ne sauraient présider à la beauté. L’humain me fascine, il est partout, sous la forme que Dieu ou la Nature lui ont donnée, la gestation comme l’agonie. Comment l’exprimer ?[5]
 

 
Quand je fais un dessin très dense ce n’est pas pour remplir le vide ou le masquer, saturer la feuille, éliminer le néant. Au contraire, quand la densité sort de mes doigts c’est pour vider la densité et accéder au vide inaccessible. Au bout de la densité la dernière phase est une immersion, de sorte qu’aucune possibilité d’expression n’est plus à portée. Passé le seuil critique, la catatonie envahit tout ce qui m’entoure, un trou noir absorbe la matière. Regarder la même chose pendant des heures, non pas pour la contempler ou la comprendre, mais pour limiter les informations, endiguer le débordement, inondation, attendre que le niveau de l’eau redescende, se faufile dans les nappes phréatiques, poursuive son cycle d’eau.

Ma seul part de néant véritable si elle existe est dans ce point précis où la création est  impossible.
Quand on a en soi cette part de néant on cherche inlassablement à la retrouver et tout en même temps à découvrir l’issue pour en réchapper, pas forcément dans le temps où on y séjourne d’ailleurs, plutôt dans les moments où on n’y est pas, prévisions probablement, assurances tous risques pour le voyage peut-être bien.
 
Au moulin le lieu de mes paralysies a trouvé un espace, peut-être était-ce un hasard, peut-être était-il temps, peut-être que ces endroits existent n’importe où et qu’on les rencontre si on est prêt à le faire.

Je ne passe pas mon temps dans la mezzanine, savoir qu’elle est là me suffit parfois.

*La mezzanine est devenue mon havre de paix, la grotte du moulin, mon paradis au paradis. A Marrakech lors de la visite d’un Riad, le guide parle des deux paradis qui existent sur terre, un Riad étant le deuxième. Je demande sans réfléchir c’est quoi le premier ? Le guide, un homme mûr proche de la retraite me regarde en fronçant les sourcils, le regard qu’on a pour les enfants quand ils disent une bêtise. Il pose son index sur sa bouche et me toise Chut ! Il désigne la cour intérieure accompagnant son murmure d’un geste m’invitant à contempler ce que je vois.
Quelque chose se concentre et tout à la fois se vide à cet endroit précis du moulin comme si c’était le lieu idéal pour la petite porte entrouverte, la zone de passage, l’entrée, oui, ça doit être ça. Rester pour l’éternité sur ce perchoir, tel un oiseau qui ne décollera plus, la seule chose qui reste à faire est de ne plus bouger, tester enfin la paralysie, sur le seuil, ni dedans, ni dehors.
La partie égarée dans le dédale, accueillir chez moi ma propre prison, en faire le sanctuaire de mon abri, ma salle de prière, mon centre de transmission, ma Tour Eiffel, monument initialement inutile à tout autre chose que la contemplation, la célébration et qui finalement se transforme en antenne la protégeant de la destruction.
L’enduit est grumeleux, un peu sale, l’espace restreint et exigu ne laisse place que pour un matelas étroit, je trace des graffitis sans préparation, écriture maladroite, un peu de travers, gauche, essentielle, une cellule. Les phrases sur ces murs seront mes fenêtres, mes liens, mes partages, mes connexions. Si je dois vivre sans rencontrer ceux qui les ont prononcées j’en aurai au moins la trace. Personne ne m’enlèvera plus ce lieu, il restera gravé dans mon cerveau, indélébile telle une résurrection. *[6]
 
 

Le maître du labyrinthe est celui qui le connait le mieux, ce n’est pas forcément celui qui le dessine.
Le maitre du labyrinthe désire y rester tout en ayant la liberté de s’en extraire quand il veut, il est le seul qui peut y entrer et le seul qui peut en sortir. Il ne lui appartient pas et il ne l’a pas construit, mais le labyrinthe est son terrain de jeu, le château des plaisirs, le palais du premier paradis. C’est comme une maison dont il aurait payé le prix et pourtant l’architecte conserverait les droits de propriété. Un architecte qui protégerait l’espace qu’il a créé, de telle façon qu’une personne incapable d’en jouir en serait expulsée.

Mes cordes vocales s’enrayent, il y a des mots qu’on refuse d’avaler. 
Maux de gorges ou traces de corps, tout ne se dit pas pourtant.

Je répète certaines phrases en boucle, à force de trop les écouter le sens se détourne, le vent inverse les syllabes on dirait.
On donne les clefs autant pour croire qu’on en sera débarrassé que pour espérer que c’est la meilleure façon de protéger la chambre des suppliciés. Celui qui aura en main le trousseau complet sera le seul à découvrir la petite pièce qui n’a pas de lumière, les phrases sur les murs, les délices et les tortures, multiplier les codes, brouiller les pistes, énigmes, stratagèmes, repousser, mettre la distance, le risque si vous prenez la fuite c’est que personne ne vous poursuive.
Le jour où il ouvrira la porte peut-être il s’enfuira en courant, ira chercher frère et sœur à la rescousse, peut-être que c’est mieux finalement. On se retourne en chuchotant me laisse pas toute seule, on croit l’avoir murmuré, et puis peut-être qu’on a oublié.
 


myriam eyann
 
 

[1] Le meunier Hurlant, roman de Arto Paasilinna, 1991, histoire d’un meunier qui ne pouvait s’empêcher de hurler à intervalles réguliers, et qui du aménager son existence en fonction de ces cris.
[2] Thierry Delcourt, Créer pour vivre, vivre pour créer – éditions l’âge de l’homme, 2013, p 43
[3] Ibid, p 44
[4] Titre d’un ouvrage de Michel Onfray
[5] Mauro Corda, texte de présentation sur son site
[6] J’extrais ce passage marqué entre * du récit Ce que ça raconte


 

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Lundi 4 aout 2014
Signatures

lundi 23 juin 2014 – 13h39 – au moulin


 
La signature des documents officiels, carte d’identité et passeport, se cherche longtemps et puis elle vous trouve on dirait, tout d’un coup on sait, plus de doute, c’est elle. Au fil des modifications elle devient un peu folle, malgré une bonne concentration, il arrive de la perdre, Mais comment je signe aujourd’hui !
Censée rester immuable, appartenant tellement bien à son auteur qu’elle ne doit pas être reproductible. Pas de véritable existence juridique avant de l’avoir inventée, on s’en rend à peine compte.
Je n’ai pas de souci avec cette signature-là, sorte de personnalité répandue sur des milliers de documents sans doute, on n’imagine même pas le nombre de fois où on l’a reproduit. Depuis quelques années elle m’échappe, se déforme, s’efface.
 
 

Mon travail est une recherche du bon geste pour aboutir au tracé de la bonne ligne. On peut reproduire un geste avec une grande précision, le travailler, le rendre parfait, comme le font les calligraphes qui sont des danseurs de la ligne.
J’ai vécu avec un calligraphe, compagnon d’une époque lointaine, il disait Fais attention à la façon dont tu écris, tous les jours, ne laisse pas ton écriture se dégrader et devenir moche, tu peux la travailler, tout le temps, te concentrer, à chaque fois que tu écris, prendre le temps, cette ligne doit rester belle. Il dessinait sous mes yeux lentement, se retournait avec un sourire malicieux pour vérifier si je regardais correctement, et reprenait avec application et concentration. 
La bonne ligne est celle que l’on aime regarder, qu’elle soit une reproduction d’elle-même ou une invention différente jour après jour.
 


Je ne suis pas douée pour la reproduction.  La répétition me poursuit et m’échappe pourtant. Ce qu’on aimerait reproduire finit par se transformer, ce qu’on veut transformer se reproduit.
Perdre les gestes à mesure qu’ils apparaissent est intéressant, pour pouvoir les réinventer peut-être ou pour des raisons plus obscures, la peur de prendre forme par exemple, être reconnue de la mauvaise façon, déterminée, estampillée, ou plus simplement parce que c’est quand même plus ludique de ne jamais rester au même endroit, non pas pour surprendre autour de soi et chercher une originalité, mais par ennui du contraire, l’immobilisme. A moins que cette peur de la forme soit une échappée perpétuelle, l’évasion parfaite, celle où on perd le fuyard à force de le suivre.
Ne pas prendre forme est une forme en soi, stratégie, désir ou émanation inconsciente, revendication identitaire ou rébellion, au pire une irresponsabilité, une indécision, timidité, complexe d’infériorité, excès d’humilité ou mégalomanie, dans ma non-forme seule je sais ce qui me concerne et ce qui ne me concerne pas.
Tant qu’on ne sort pas une pieuvre de l’eau, elle est la reine de son élément.
 


La personne qui a reconnu mes dessins les a vu avant moi, ses commentaires éclairent ce que je n’ose pas regarder. Régulièrement j’ai besoin de son appréciation et lui rend visite cartons pleins sous le bras, carnets, liasses, les dernières productions.
Un jour, il a pointé la signature comme élément primordial, il a dit il faut les signer maintenant ! Il manquait une dernière touche, signer était achever le dessin, le légitimer, sans doute prouver que moi aussi je le reconnaissais. Mais comment ?  Signer mes dessins paraissait absurde, mes lignes sont des signatures.
 

 
Une marmite sémantique m’engloutit, alchimie complexe qui a condensé le sens, les symboles et tout ce qui en porte la trace. Je fais des mélanges improbables, mon nom est mon prénom - j’ai du mal à saisir ce que prénom signifie. Patronyme, nom de famille, nom de jeune fille, nom d’épouse, on passe son temps à en  changer, comment avoir confiance ? 
Est-ce que signer Myriam est envisageable ?  Il me pose cette simple question.
Oui, oui bien sûr, au contraire, je veux signer Myriam, c’est mon nom ! 
On adopte son propre nom (prénom, ndlr !) et c’est lui qui nous apprivoise et nous détermine, imprégné de ce qu’il transporte, son histoire, les personnages illustres qu’il évoque, les actes qu’ils ont commis sont prisonniers des lettres, vivants, leurs présences indélébiles.
Un nom ne peut pas flotter, s’autodéterminer, ne contenir aucun symbole, même inventé il porte des traces. Peut-être qu’on ne doit son existence qu’à ce nom, comme si il avait le pouvoir de nous mettre au monde une seconde fois.
Myriam toute seule ne veut rien dire, ne suffit pas. Myriam et qui ? Cette question tourne dans ma tête. La réponse est un écho : Myriam et Yann à table ! (vieux souvenir de vacances provençales !).
Myriam Eyann, j’ai trouvé ! Ce patronyme construit un sens et possède les prolongements sémantiques inépuisablement apaisants, il est fait pour moi. Nous sommes au début de 2007, je commence à signer mes dessins en écrivant lisiblement ce nouveau nom, dans une boucle.
 


Signer est comme un pacte, contrats, reconnaissances de dettes, chèques promettant sommes et dus.
Pourquoi faut-il signer une production ? Je n’ai pas la volonté de me cacher ou d’être anonyme, je n’ai pas honte de ce que je suis, mais le revendiquer comme un étendard, une marque de fabrique, voilà une autre affaire. Se reconnaitre impose une identité. Une identité impose une signature. On ne peut pas en avoir honte. Sauf si on écrit une lettre de dénonciation.
Alors je me suis mise à rêver à autre chose.
 


Récemment Banksy a exposé un stand anonyme à New York, ses œuvres non signées se sont vendues à des prix dérisoires par rapport à sa côte. Est-ce ce qu’on achète un savoir-faire, la qualité d’une matière première, les finitions, ou est-ce la griffe dans le veston, la signature, la garantie que ce qu’on a entre les mains est bien du Picabia, du Pollock, ou un Giacommeti ?
Qu’est ce qui se passerait si un artiste refusait de signer ses toiles, un peu à la façon de Banksy, toutes ses toiles, vraiment, qui revendiquerait le fait de ne pas signer comme une signature ? Est-ce que sa côte baisserait au point de remettre en cause son travail, sa création, son œuvre ? Est-ce qu’il perdrait sa notoriété au point de ne plus pouvoir vendre ? Qu’est-ce qu’on achète ? Le droit de vivre avec une œuvre de Pollock, son travail, une rente, un viager ?
 



Un monde où on pourrait dessiner et offrir ses dessins, sans se poser la question de leur valeur, le prix à payer serait celui qui permet leur réalisation, un coût de production, le temps passé, le travail, la sueur, les heures passées la tête en l’air à réfléchir en feraient partie aussi, le prix inclurait les charges de fonctionnement, la nourriture, un toit, de quoi s’habiller décemment, l’éducation des enfants, et même un peu de superflu, quelque séances chez le coiffeur, un maximum de culture, ou du sport pour ceux qui préfèrent. On n’aurait pas besoin de signer.
 
Jeter ses dessins dans la rue, non pas pour qu’ils soient détruits, mais pour que quelqu’un les trouve. Pas pour les oublier, mais pour leur inventer une nouvelle vie. Je laisserai un carton sur un banc, ou un carnet, une sorte d’album qui raconterai une histoire improbable avec plein de dessins. Quelqu’un les trouverai et les regarderai longtemps, tellement longtemps qu’il finirait par y comprendre quelque chose, peut-être même qu’il les comprendrait complétement. Il les accrocherait sur un mur chez lui, je n’aurai même pas eu à mettre un prix, à négocier quoique ce soit, ou à espérer désespérément qu’il aime ce qu’il voit, et lui il n’aurait même pas eu à m’aborder, à me proposer un échange, en échange de garder le carnet. Ça serait comme une bouteille à la mer, celles que les naufragés jettent à l’eau avec un petit bout de papier dedans qui dit je suis là.
 
Transmettre sa pensée dans l’espace et dans le temps est sans doute le but de n’importe quelle création. Parfois en lisant des auteurs morts depuis très longtemps, ou quand on a l’impression qu’ils sont juste à côté, ça devient comme de la télépathie on dirait. Une bouteille qui aurait été jetée en l’air et n’est pas retombée, dans le vide si elle flotte elle ne peut pas se briser, il y a forcément un moment où une main la saisit. Si ce que je dessine restais dans le vide, peut-être que je pourrais continuer à imaginer n’importe quoi, du moment que rien n’arrive jamais. Rêver n’évite pas d’assumer ce qui est fait et dis, on rêve autant pour s’échapper que pour construire le mot dans la bouteille et tout ce qui se passera avec celui qui la trouvera. 
Peu importe si il est signé, l’important c’est quand quelqu’un trouve l’île.
 


Je ne signe pas mes dessins pour signifier que j’existe. Je sais que j’existe. Mais ne pas signer serait comme d’envoyer une bouteille vide. Laisser mes dessins sur un banc ne permettrait à personne de me trouver. Il est aussi important de dire qui on est que de préciser à quel endroit on se trouve.
Dire je suis là ne veux pas dire j’existe. Je sais que j’existe.
Je ne sais pas grand-chose mais ça je le sais.
 

myriam eyann

 

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Mardi 22 juillet 2014
Burn Out

Lundi 14 juillet 2014 – 16h35 - au moulin
 

Malgré mon attachement aux objets, mon matérialisme revendiqué, une double vie m’aurait permis de devenir primatologue, ou spécialiste du comportement, ou anthropologue, peut-être ethnologue. La vie sous toutes ses formes est fascinante, finalement c’est elle qui me passionne, dans la matière je la cherche.
Mes lectures s’orientent régulièrement vers ces sujets, sciences humaines au sens très large, je puise avec délectation et le plus souvent boulimie dans ces matières là aussi.
Ma formation d’infirmière a complété mes connaissances, les orientant vers le Care et les recherches sur ce qui fait les caractéristiques du genre humain. Lisant récemment un essai de Frans de Waal, L’âge de l’empathie, mes questions sur la façon dont on résout la confrontation à la souffrance trouvent partiellement réponse.
 

L’agressivité ambiante de nos sociétés me suscite des interrogations. Mon métier d’infirmière m’amène à circuler en permanence dans le flux urbain, je suis exposée aux interactions humaines, que je les vois ou en sois moi-même actrice. Plusieurs fois par jour, la pénétration dans l’intimité des patients, dans leurs maisons, dans leurs refuges, m’est incontournable pour effectuer les soins.
Nous voyons une vingtaine de patients par jour, certains sont en soins depuis plusieurs années, d’autres épisodiquement, nous avons en moyenne deux à trois patients non réguliers et nouveaux par semaine dont la durée de prise en charge varie d’une visite unique à un passage quotidien pendant un, deux, voire six mois parfois. Les univers dans lesquels je pénètre sont différents comme les identités, aux antipodes les uns des autres le plus souvent.
 

Pourquoi l’agressivité est-elle une réponse si fréquente à la souffrance ?
A force d’observations, on reconnait plusieurs manières de gérer les grandes douleurs, morales ou physiques (en général elles s’accompagnent). Outre cette agressivité, manière de dilution qui a l’inconvénient de heurter autour de soi à des degrés divers et variés, l’autodestruction est au moins aussi répandue. Ne détruisant en apparence que soi-même, elle limite les décharges d’agressivité certes, mais ce qui pèse sur autrui du fait de cet anéantissement progressif de la personne reste effrayant, la réponse ultime à cette douleur paroxystique étant un suicide, à petit ou grand feu.
D’autres voies, anesthésie médicamenteuse ou symbolique, faire en sorte de tarir la source, analgésiques plus ou moins fortement dosés, sédatifs puissants, refuser la moindre sollicitation sensorielle, fermer les rideaux, se lover sous la couette, s’endormir ou entrer en catatonie, ingurgiter une dose de léthargie, régressions narcotiques, pluri séances quotidiennes télévisuelles prolongées, quel que soit le moyen pour  s’évader de cet exact  opposé du sens qu’est la douleur extrême...
Certains chemins exigent une motivation initiale, le plus souvent inconsciente, forcément : sublimation, détour créatif, contemplation visuelle, auditive ou intellectuelle, frénésie de travail, apprendre, remplir, s’évader, encore.
Il ne s’agit pas dans tous les cas de constructions mais de fuites, mises à l’écart, prises de distance.
Pourquoi emprunte-t-on une solution ou une autre, s’agit-il de facilité, de ressources, de choix, de maîtrise, de lucidité ?
 

Frans de Waal démontre que la survie animale (et humaine) dépend de la coopération et que l’évolution nous a doté d’émotions pour la renforcer. L’attachement dit-il a pour nous une incroyable valeur de survie et il se construit d’abord par une synchronisation des corps, une contagion mimétique qui permet la transmission de l’humeur, exprime les liens et les renforce, permet l’identification et la conscience de soi et soude les communautés. Voir souffrir une personne proche ou avec qui nous coopérons fait souffrir. Un sentiment de compassion (un soldat en étreint un autre dans ses bras), les émotions d’autrui, éveillent nos propres émotions et induit réponse : C’est à croire que la nature a doté notre organisme d’une règle comportementale simple « Si tu ressens la souffrance de l’autre, va vers lui et établit le contact ». Faire du bien, aider et soulager autrui, le réconforter, le consoler, produit un plaisir. La confiance permet de s’exposer au danger en partant du principe que  les autres n’en profiteront pas, c’est assurément un sentiment merveilleux.
Mimétisme, contagion, attachement, compassion, empathie, réconfort, confiance, entraide, collaboration. Sa démonstration nuancée, illustrée d’exemples m’a galvanisée.
 

Pendant ma lecture, je pensais à une peinture de William Bouguereau : Le premier baiser. Elle montre deux anges enlacés et le baiser du petit garçon à la petite fille. Retrouver cette reproduction dans ma collection d’image a été rapide. Je suis particulièrement sensible à ces représentations de tendresse et de douceur ( un peu avant, elles apparaissent aussi chez Boucher, et Louise Vigée-Lebrun ).
Dans mon souvenir la fillette montrait une émotion mélancolique, un mélange de tristesse et de colère, de bouderie, une sorte d’impasse tournée sur elle-même, et l’angelot malgré cette émotion répulsive semblait n’avoir d’autre but que de sortir la gamine de cet état, la tirer vers autre chose, une autre profondeur, la seule réponse possible étant une émotion au moins aussi forte que celle qu’affichait la minotte, et même qui irait plus loin que la détresse puisqu’elle oserait aller la chercher dans son abîme.
 

Je sais qu’on ne peut pas sauver tout le monde.  Dans mon boulot il est primordial d’en avoir conscience, on ne peut pas repêcher son prochain trop profond au risque de tomber dans les précipices, Primo Levi parlait des musulmans dans Si c’est un homme, dans les camps d’extermination ils nommaient ainsi ceux qui avaient renoncé et dont il valait mieux, pour survivre, s’écarter. La compassion et l’empathie ont des limites qu’il est dangereux de tester, ça arrive parfois.
 

L’été dernier, deux maraudes alimentaires auprès de sans abri dans les rues parisiennes me rappelle que l’empathie doit rester une force, elle devient inefficace si elle fragilise.
C’était une activité bénévole dont le besoin m’est encore à ce jour un peu nébuleux. Je n’ai pas de naïveté excessive sur les motivations qui me poussent à aider mon prochain. Ma conviction est qu’on se soigne en soignant l’autre, ou en croyant le faire.
Au cours de deux maraudes, rencontrer ces personnes, hommes pour la plupart, me confronte, pour certains, à leur renoncement. Une partie obscure de moi-même, une partie très reculée qui émerge à ce moment pour tout un tas de raisons, une partie inavouable, envie cette précarité, ce détachement, cet éloignement.
J’ai pensé à Primo Levi, ce qui se passe dans ton esprit est le contraire de ce dont ces personnes ont besoin, ce n’est pas elles qui doivent t’attirer, mais c’est toi qui doit les aider à sortir de leur état. Je n’ai pas insisté, à mon corps défendant, on n’est pas efficace sur tous les terrains.
 

L’envie de renoncer est d’une puissance phénoménale, aspiration presque agréable, irrésistible on croirait, réponse autodestructrice, pas la bonne. J’utilise les méthodes sus mentionnées, sublimation, contemplation, études diverses et variés, et le boulot bien sûr, les tournées, H24 je sais faire.
J’ai gardé depuis mon adolescence cette phrase de Montesquieu à l’esprit: L’étude a été pour moi le souverain remède contre les dégoûts de la vie, n’ayant jamais eu de chagrin qu’une heure de lecture ne m’ait ôté.
Ça marche presque toujours, avec la concentration nécessaire.
 

Moments délicats, sans abris, patients en fin de vie, évolution des pathologies chroniques et invalidantes, compassion et empathie au maximum, trop loin, là où on n’est pas censés aller, happée, sans recul, plus de distance, on a dit on les accompagnera, jusqu’au bout. Pourquoi ? C’est ce que demande autour de moi mes proches, mon fils.
Parce que parfois on ne peut pas reculer, quand on donne sa confiance on n’a pas le droit de trahir, et nous sommes des professionnels.
Frans de Waal explique que les effets de la confiance sont ce qui finit par construire une société, une communauté, une idée de celle-ci. On ne trahit pas l’espoir de quelqu’un, un patient, une épouse, leurs enfants. Ils nous ont demandé d’être là, nous y sommes allées.
 

La limite franchie, il y a un point d’équilibre où les passages s’ouvrent, les bons comme les pires, chute ou victoire, laisser aller ou mobiliser les dernières sources d’énergies qui permettent une maitrise, sans doute la curiosité est la plus déterminante, dans un sens comme dans l’autre, il faut choisir une direction.
 

Ce que j’ai appris dans le livre et retrouvé dans la reproduction de Bouguereau, c’est le sens de cette compassion. L’amour n’est certes pas gratuit puisqu’il cherche à provoquer en retour le même sentiment dans un probable but de survie, et le provoque en effet - les joues de la fillette rosissent et montrent son émoi, j’avais oublié cet aspect avant de revoir l’image. Retrouver la foi en cet amour n’est pas un chemin beaucoup plus difficile que le renoncement. Comprendre les raisons de ses actions ne diminue en rien l’intensité de l’émotion ressentie.
 

Le baiser de l’ange n’est probablement pas désintéressé, ce qui est important c’est le but atteint.
En regardant cette peinture une douceur me remplit, j’éprouve ce dont parle Frans de Waal, une contagion. Voir ce qui est exprimé me redonne confiance et foi en l’âme humaine, en moi.
J’ai retrouvé l’ultime réponse à la souffrance, la meilleure, la seule qui vaille, cette réponse motive mon travail, voir mon existence. Je ne retournerai probablement pas faire une maraude, quoique j’en ai vraiment une grande envie,  je ne resterai peut-être pas infirmière tout le temps, quoique parfois j’en ai envie aussi.
L’important est sans doute de multiplier les choix et les issues, renoncements, dilutions, partages, compassions, contagions, les traces que je n’ai pas encore retrouvées je les inventerai.
Et vouloir croire en se fondant sur ce que chacun sait de l’autre, que tout finira bien.
 

myriam eyann



 


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Samedi 5 juillet 2014
Le bug de l'an 2000
 

Quand nous étions petits l’an 2000 était une lointaine étape, une espèce d’eldorado promis contenant l’aura de ce qui semble inaccessible, il devait s’y passer des choses extraordinaires, des événements merveilleux et improbables. On disait tu verras en l’an 2000. Dès qu’une nouveauté se profilait mais semblait encore inaccessible elle était reléguée à l’an 2000, les progrès de la circulation, de la communication, le reste de confort qui manque toujours, en l’an 2000 on aura tout ça. Ce qui n’était pas encore disponible trouverait une solution après l’an 2000, les promesses qu’on savait ne pas tenir avaient un alibi puisqu’elles allaient se concrétiser en l’an 2000, cette époque tellement lointaine qu’on pouvait hypothéquer ce qui allait s’y passer.


Ces phrases que pourtant je ne retrouve pas ont aujourd’hui perdu leur mystère, elles évoquaient mes premiers livres d’anticipation plus que mon avenir, peut-être que leur charme était simplement du à mon âge, peut-être que les adultes qui m’entouraient ne partageaient pas cette tension, comme un frisson délicieux de la fête à venir, l’imprégnation d’un événement qui pouvait tout changer, la conscience que nous allions vivre un passage, quelque chose d’un peu magique, une exception.


Peut-être est-ce le propre de l’enfance ou de l’ignorance de se galvaniser de ces lieux communs, une date qui ne signifie rien si on y pense que le choix arbitraire d’un calendrier, une célébration illustrant la vanité humaine et le paradoxe entre l’étendu du temps, son passage et les minuscules points qui le jalonnent, l’infini et le partage planétaire de cette pathétique conscience, on ne peut pas rester seul face à cette aspiration vertigineuse, l’histoire, ce qui a été accompli, 2000 ans, se regrouper pour fêter son appartenance est une bonne méthode pour se rassurer, un signe de cohésion tel un pacte sans signature.


Peut-être pourtant que les adultes du moins la plupart sentaient aussi que nous participions à une chose peu commune dans le déroulement de cette histoire, qui nous ferait dire longtemps après avec fierté j’y étais, le genre d’événements dont on ne se fait pas prier pour raconter les anecdotes en gonflant le torse, nous l’avons vécu, témoins en pagaille et récits qui permettraient d’oublier pendant quelques instants, quelques secondes peut-être, l’humilité de la condition humaine.


Peut-être que le passage du millénaire, le deuxième de l’histoire humaine, canalisait les angoisses et les espoirs de la plupart des concitoyens, il était une limite, une bordure qui n’a existé que pendant un cours laps de temps.
A partir de quel moment les questions sans réponse ont-elles trouvé une solution dans cette échéance, était-ce juste après le passage de l’an 1000 un nouvel horizon nécessaire,  aux environs de 1515 un juste milieu ou beaucoup plus tard à l’orée du romantisme quand la distance est devenue mesurable ?
A quel moment l’an 2000 est devenu ligne de mire, à quel moment l’an 3000 le sera, soulageant du flottement dans lequel le franchissement du seuil nous a plongés, comme si le vide attendait derrière la porte ? 


L’an 2000 était cette bordure dont on se questionne de savoir ce qu’il y a derrière sans oser l’imaginer, une sorte de bout du monde, au-delà on verra bien, c’est ce qui arrive au bord d’un précipice on n’a pas idée de la vue avant d’y avoir précipité son regard, on n’a pas idée de ce que peut être une limite avant d’en avoir franchi une.
Quitter la route permet de se promener dans le décor, même si le hors-piste est dangereux il permet de faire des découvertes, se sentir presque comme les premiers hommes, les aventuriers, les explorateurs, ceux qui partaient droit devant, si on imaginait qu’il faut aller conquérir l’inconnu, chercher l’Ouest à nouveau, on se l’autoriserait, se persuader qu’il y a encore des territoires vierges, des endroits où on n’est pas allé, l’an 3000 serait la nouvelle frontière.
Qu’est-ce qu’il y a après la ligne d’arrivée ?


L’an 2000 est passé et j’ai oublié toutes ces petites phrases que l’on se balançait, ces blagues.
Un jour même le bug de l’an 2000 on n’en parlera plus.
Impossible également de me souvenir de ce jour de l’An 2000 mais j’ai gardé en mémoire la tempête qui l’a précédé, les souches des arbres déracinés dans lesquelles nous étions rentrés le temps d’une photo pour en mesurer l’ampleur, mon compagnon était plus petit que la circonférence d’une de celle-ci, la photo en témoigne encore. Le soir le vent s’était levé, nous avions regardé avec inquiétude par la fenêtre, soudain une porte de garage volait, le sapin devant le terrain de foot tanguait, Domi a demandé si il allait tomber, mon compagnon a dit mais Dom avant qu’un arbre comme ça soit déraciné ! Je me souviens du ton de sa voix, il rigolait de cette possibilité, c’était une bonne blague que Dom venait de faire. Le matin en se réveillant Dom découvrait son sapin à terre écrasant la clôture du terrain de foot, ce jour-là j’ai pensé notre crédibilité d’adulte va en prendre un coup, il n’y avait pas de meilleure façon de lui démontrer la fragilité de la parole et de ce qu’on croit rester debout, les évidences sur lesquelles on s’appuie, ce qui ne doit pas tomber et ce qui tombe pourtant.


Dom venait de fêter ses huit ans. Dehors les rues étaient envahis de troncs, de branches, le parc de la résidence était une désolation, nous y avons erré pendant un bon moment, étourdis.
Quelques jours après nous sommes allés dans le bois de Vincennes, un arbre déraciné surtout quand il est si grand – en 99, ce sont les plus grands arbres qui ont été balayés – soulève dans le cœur une sorte d’indignation, le sentiment d’une injustice, quelque chose qui normalement ne doit pas arriver. Ça arrive pourtant.
Il y avait des dizaines d’arbres à terre, certaines zones étaient tellement sinistrée que le passage était impossible même en escaladant les troncs à terre, un enchevêtrement de cadavres ligneux, un champ de bataille après la défaite, on marque l’arrêt quelques secondes, hébété, larmes au bord des yeux ou qui coulent même sur les joues quand on ose se laisser aller.
Ces arbres devaient nous survivre, passer l’an 2000, et bien au-delà.




myriam eyann

 

 

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Mercredi 18 juin 2014
Cross the line

Samedi 14 Juin 2014 – 15h10 – Maisons Alfort
 

Avant de me remettre à dessiner en 2006, nous étions allés avec deux amis visiter le musée d’Art Brut de Lausanne. J’étais à la fin de ma première année d’études à l’école d’infirmière de Digne dans les Alpes de Hautes Provence, dans une période comme on en traverse parfois qui incite à dépasser les bornes. Pendant les cours sur les pathologies de psychiatrie on nous avait parlé de l’art thérapie, un infirmier nous avait amené quelques réalisations de l’atelier de l’hôpital et plusieurs livres parlant de l’art Brut. Très vite ces productions inégales m’ont fascinée.
De retour de ce petit voyage en Suisse, j’ai pris une grande feuille et dit peu importe ce qui se passera sur cette feuille, ça n’a pas d’importance. J’ai commencé par un texte, il fallait qu’une ligne danse. Donc je recopiais ces mots et leur signification devenait secondaire, les courbes avançaient sous mes doigts. A un moment, le texte n’a plus suffi, mon crayon prolongeait les entrelacs, seul le geste comptait, ce qu’il créait était une anecdote, rien en fait, des formes rigolotes, des courbes, des petites inflexions fluides, souples. Oublier ce qui était en train de se faire, la signification, le sens, regarder la ligne, c’était apaisant.
Le dessin fini était ce que j’appelle une horreur, fouillis totalement incohérent mais ce moment avait été magique, ne cherchant rien, aucun but à peine celui de finir, inutile, ça ne voulait rien dire, c’était particulièrement laid et j’avais envie de recommencer, encore, encore, encore. J’ai continué sans cesse, dès qu’une feuille était terminé une autre, sans répit à chaque fois que c’était possible, le plus souvent.
 
Après quelques dessins, une irrésistible organisation a pris place, les gestes venaient plus facilement. Je disais toujours, peu importe, peu importe. Il y avait cette possibilité de remplissage, colorier entre les lignes, faire des aplats sans déborder, sans que le coup de feutre se voit. La ligne délimite des ouvertures, briques de couleurs, gribouillages. Le dessin fini, punaisé au mur pour le regarder encore permettait de replonger dans la sensation magique et la prolonger.
Ils n’étaient pas moches, tordus, farfelus certes, quelque chose à travailler, la prochaine fois j’essaye  de grouper les couleurs, et si je faisais un monochrome ?  J’ai pris conscience en les regardant de la force de cette ligne, elle ne disparaissait pas avec les aplats, continuait à exister, autonome. Différents graphismes reviennent, il y a ces boucles remplies que j’appelle aléatoires, les labyrinthes sont des courbes fermées sur elles-mêmes, les sans pourquoi sont des aléatoires très denses.
Suivant mon humeur l’une ou l’autre technique répond au besoin de l’instant. Il s’agit toujours du tracé d’une même ligne, un rituel qui s’invente à mesure avec des règles à ne surtout pas enfreindre. La ligne ne s’arrête que si je pose le crayon et en prend un autre, sinon elle n’a pas le droit de s’interrompre – dans les sans pourquoi elle est la plus longue possible, tant que je tiens, parfois 15 minutes avec un seul crayon.  Elle se croise dans les aléatoires mais jamais dans les labyrinthes, ouverte dans les aléatoires - une courbe avec un début et une fin -  et fermée dans les labyrinthes - le début rejoint la fin et ferme la courbe donc je dois faire attention en permanence à ce qui est à l’intérieur et ce qui est à l’extérieur pour ne jamais croiser la ligne.
Les règles sont magiques, jamais deux couleurs identiques côte à côte dans un aplat, pas de noir, pas de lignes droites, et que les traces du feutre ne soient pas apparentes. Avant de commencer le dessin, le choix des couleurs de la ligne - le squelette - et des aplats  - les briques, est méticuleux. J’ai élaboré des palettes, nuanciers qui facilitent mes décisions. Au fil du temps j’invente de nouveaux rituels, celui des couleurs devient important au-delà du geste, si je décide d’utiliser une gamme colorée, par exemple du bleu, je vide une à une toutes les nuances possibles, utilise les marqueurs dans l’ordre et ne les reprend pas une fois utilisés. Il  y a plein de petits rituels, je ne réalise pas toujours qu’ils m’entourent mais les exécute scrupuleusement.
Don’t cross the line, c’est ce qui rend la production de ces dessins possible et magique, si le rituel ne s’exécute pas correctement je ne peux pas dessiner.
 


Mes fils regardent mes dessins avec amusement, mon ainé surtout, pourquoi tu ne fais pas apparaitre des formes ?  Mais comment faire apparaitre quoi que ce soit là-dedans, ce n’est pas possible !
Il y a des périodes où le geste habituel se vide, feutres maladroits, fatigués, lassés. Un jour à nouveau ça ne fonctionne plus, pourquoi ne pas essayer ces formes, aller plus loin, juxtaposer les couleurs d’un même ton - ce que je ne devais pas faire normalement, peu importe, peu importe, pas grave, au pire ça sera moche, de toute façon tu n’es pas en train de faire un chef d’œuvre.
Quelque chose se passe, entre les lignes ces formes existent, les faire apparaitre n’est pas simple, elles se dérobent et le choix des couleurs est délicat. Mais le rituel permet à la forme d’apparaitre. Les trois techniques évoluent, les aléatoires deviennent figuratifs, les tons s’organisent dans les labyrinthes, sans pourquoi quand je ne sais vraiment plus comment faire. Mes dessins se construisent à mesure de ces franchissements de limites, quand on ne sait plus très bien ce qui se passe les barrières imposées tombent, les possibilités s’ouvrent. Et puis la crise passée, les règles reprennent, le rituel à peine métamorphosé, toujours à sa place, guide mon geste et le protège.
 


Petite j’aimais lire Olivier Rameau, cette bande dessinée d’un monde enchanté de l’autre côté du vrai-monde-où-les-gens-s’ennuient. Il y avait des histoires de miroir qu’on traverse, de monde parallèle, de transformation. Après j’étais passée à Philemon, une autre dimension un peu plus inquiétante sans doute mais encore plus captivante. Franchir la limite, quitter la piste, passer les caps, inverser le cours de son existence, dépasser la ligne blanche, sortir du cadre, la face cachée du miroir, il n’y a que ces endroits secrets qui m’intéressent.
Il ne s’agit pas de chercher la subversion, devenir hors-la-loi, fuck the system, toutes ces conneries. J’ai un rapport à la loi assez rigide, élevée dans un cadre précis, on reste dans la voie où on est censée rouler, on respecte les règles, on ne rigole pas avec elles, on ne triche même pas. Par un concours de circonstances je suis sortie du cadre, pas prévu, peu importe.
Quand on a fait une sortie de piste on en refait d’autres, on sait qu’il y a quelque chose au-delà du sentier, on y retourne, recherches permanentes, d’abord inconscientes, avec le temps de plus en plus assumées, qu’est ce qui peut m’arriver, ça n’a pas d’importance.
 


Retour à mes graphismes, mes lignes, mes règles, mon rituel magique. Il y a toujours un moment où ça ne suffit plus, il faut passer à une autre technique, recréer le moment peu importe pour que ça arrive, n’avoir plus que l’envie de cette ligne libre sous mes doigts, pas d’idées préalables, envie de déchirer le décor, peu importe ce qui se passera sur cette feuille, ça n’a pas d’importance.
A l’occasion d’un séjour parisien chez le fiston parti pour les vacances de Noël, je voyage léger, carnet de croquis, crayons, stylos, on verra bien. Retour à proximité de mon ancienne école d’archi dans le 19ème, le parc de la villette, les buttes chaumont où j’emmenais les enfants petits, envie de dépasser les bornes à nouveau, franchir la limite, Cross the line, qu’est ce qui peut bien t’arriver ?
Ce n’est plus un marqueur entre mes mains mais un crayon, une mine. Les lignes sortent toutes seules, c’est un peu douloureux, les passages le sont toujours, mais ça marche. Normalement je n’utilise pas de crayon noir, mais là il est temps, peu importe. Normalement je n’interromps jamais la ligne et je ne fais pas de lignes droites.
Il est temps de faire tout le contraire, l’impensable, ligne courte et sèche, intersections à angles droits, des sortes de petites croix se chevauchent. Un geste très ancien se répète, enfouis, je le croyais oublié, j’ai passé mon enfance, mon adolescence à le griffonner partout, il a rempli les marges de mes années de collège et de lycée, mes années d’études en architecture l’ont délié et structuré.  J’appelle ces moments catharsis. Elles reviennent avec de plus en plus de régularité, je commence à les apprivoiser.  
 


Le besoin de sortir du cadre, déchirer le décor nécessite d’en inventer un autre. Au départ l’idée n’est pas une création mais une destruction, effacer le monde qui m’entoure, je serais mieux sans lui, mais le néant n’est pas à ma portée tout le temps il faut sans cesse le remplacer, tourner autour, le délimiter, sur la ligne. Peut-être que mes rituels n’ont que le but de l’approcher, comme des cérémonies préparatoires qu’il faudra mettre à plat, régulièrement je renverse l’autel, je détrône les icônes, pas totalement, j’essaye au moins.  
 


Mois de juin, plusieurs événements récents m’incitent à dépasser les bornes, à répétition, ce n’est plus douloureux, le chemin est balisé, je me méfie des pièges de la lisière, il faut bien vieillir. Je reprends mes marqueurs abandonnés depuis quelques mois, il s’est passé quelque chose, cette fois impossible de faire comme si je ne savais pas. Je connais mes frontières et comment les franchir, il suffit de s’y mettre, peu importe ce qui se passera.
Commençant avec des feutres fins je me concentre sur la ligne, je sais qu’il faudra la franchir, abandonner mon rite, avancer. Cross the line ! C’est ce que je fais, la ligne se croise, ce qui permet de mélanger les aléatoires, les labyrinthes et les sans pourquoi.

Cette synthèse était inimaginable, il n’y avait pas de passerelles entre les différentes techniques parce qu’elles n’exprimaient pas la même chose et surtout parce que le rituel de chacune lui était propre. Cross the line ! Le verrou saute, les possibilités deviennent presque infinies, immédiatement pourtant le cadre réapparait, les aplats consacrent le rituel, ne pas juxtaposer les couleurs, intérieur, extérieur, suivre la ligne, d’un coté ou de l’autre, le temps de la franchir je suis passé dans le miroir.   
 


Les rituels accompagnent nos vies, les préparent aux passages, les protègent. Il ne s’agit pas de gestes désincarnés ou d’une succession de moments dénués de sens, au contraire, ils concentrent le sens et le font apparaitre, le sens de la ligne, la franchir ou non, pourquoi et à quel moment.
Dépasser les bornes n’a jamais été un jeu mais une nécessité. Quand le rituel est bien fait, quand il est respecté, les métamorphoses s’éclairent, on les voit enfin, on les accepte ou non, on peut choisir les nouvelles règles, croiser la ligne, l’interrompre, la fermer ou l’ouvrir, rester sur la crête ou remplir les creux, densifier ou éclaircir.
Et quand on le décide dire peu importe, peu importe ce qui se passera.



myriam eyann
 

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Vendredi 13 juin 2014
L'oeil du Tigre

Vendredi 6 juin 2014 – 6h15 – Au moulin

 
Le regard d’un tigre ne s’oublie pas. Normalement, dans la nature non protégée, dans la vie sauvage, si on croise ce regard c’est le dernier. C’était dans un parc animalier, les zoos modernes où on donne goût à la liberté à des animaux sans les y plonger totalement. Nous passions sous un tunnel de verre depuis lequel on pouvait admirer un magnifique tigre en sécurité. Entre lui et les spectateurs une épaisse paroi translucide autorisait les audaces telles celles de ces gamins lui tirant la langue, faisant les singes pour signifier Tu m’auras pas, jeu de gosse exutoire à l’occasion de la rencontre du mangeur d’hommes.
Le tigre était couché paisiblement à un ou deux mètres du tunnel et regardait ce qui s’y passait avec attention et un brin de condescendance. L’agitation qui avait lieu derrière la vitre le captivait visiblement, son regard détaillait un à un les petits bonhommes qui gesticulaient devant lui.

Qui a vu un chat se figer pour observer sa proie comprendra, la pupille qui se dilate, le corps tendu tel un arc bandé, la concentration qui semble effacer ce qui existe autour de lui.
Le tigre n’avait pas tout à fait cette tension, il savait ces silhouettes inaccessibles. La situation était à la fois grotesque et indécente, cet animal et sa puissance indomptable face à des enfants irrespectueux de celle-ci, paroi de verre entre deux mondes, qui se moque de l’autre ?
Je regardais ce tigre, fascinée par sa concentration, fascinée par sa fascination, son regard s’attardait sur chaque enfant et le voyait véritablement, l’expression manger du regard a du être inventer pour les félins. Nos yeux forcément ont fini par se croiser. Un regard de peur ne se voit pas, il se dérobe, fuit les pupilles étrangères peut-être bien pour ne pas être dévorer, du regard.
J’ai eu cette petite réaction, et puis non l’envie de le voir, plonger moi aussi dans ses yeux, est ce que nous n’étions pas là pour ça, découvrir, contempler le règne animal, tenter de le comprendre ?

Mes pupilles se sont-elles dilatées ? La sensation d’être à nue, aucun masque possible face à ce tigre, une présence incontournable, il me sondait, pas d’équivoque c’était le regard du prédateur. Si la vitre n’avait pas existé le mien aurait été celui de la proie.
Ce tigre m’hypnotisait, pensant à Shere Khan dans le Livre de la Jungle, tu mélanges tout c’est le serpent qui hypnotise, celui du Robin des Bois de Dysney Triste Sire, le conseiller Persifleur du Prince Jean, m’est revenu en mémoire. Sensation de paralysie et d’attirance, plus possible de faire un mouvement et l’envie paradoxale de me rapprocher, en tout cas de rester là dans les yeux de ce tigre, happée, toute crue.
La vitre n’était pas une mise en scène, elle était indispensable à la rencontre mais quand même c’était pas du jeu, il y avait usurpation.
J’aurai pu m’incliner de respect devant ce regard et puis j’avais honte, être du côté de ceux qui détiennent le pouvoir et le choper dans le regard d’un animal aliéné. Peut-être étais-je plus indécente et grotesque que les minots qui ne savaient pas ce qu’ils faisaient.
 


J’ai un rapport à la paralysie complexe, moments d’arrêt, pupille dilatée, la position de la contemplation est probablement aussi innée dans mon cas que chez n’importe quel félin.
Mon rapport au regard peut devenir abysimal, la nature a inventé l’œil pour qu’on l’observe, qu’on l’admire, qu’on l’aime, la voir, la regarder, la reconnaitre, toucher, rencontrer, atteindre, manger, dévorer, et comprendre.
Contempler est un sacre qui se renouvelle au quotidien.
Pour apprécier quelque chose il faut le regarder longtemps, l’œil se forme, au fil de ce qu’il voit le regard s’habitue, reconnait mieux, voit plus vite, sonde plus loin. En architecture le regard est ce qui construit l’espace. Perceptions sonores, auditives, olfactives, voir tactiles certes, la réalité d’un espace est d’abord visuelle. A force de croquis, observations, tracés, lignes, épaisseur de traits ou hachurage, on finit par aimer ce que l’on connait. Après avoir croqué tellement de ces formes sur le papier, l’obsession est dans mon regard.
 


Quand nous étions petits, parfois nous avions le droit de rester dans le labo de mon père quand il développait ses photos. Il fallait s’asseoir sur le tabouret, là et tu BOU-GES pas. Je ne faisais pas de bruit, il fait noir, Papa bricole sous la lumière rouge ou dans le noir complet quand il fait de la couleur. Je reste immobile, il ne faut pas le déconcentrer, parfois il sifflote, j’attends que les formes apparaissent sur le papier, des fois on a le droit de tenir la petite pince en plastique et de retourner la photo dans le bac, dou-ce-ment, d’autres fois c’est vraiment long et il a prévenu qu’on ne pourrait pas sortir tout de suite, il ne faut pas ouvrir la porte, ça peut durer une demi-heure, peut-être plus.
Quand on sort du labo, l’impression de se réveiller, sortie de sas et puis l’envie d’y retourner aussi un peu, c’était plutôt rigolo d’être dans le noir, se gratter le nez sans que personne ne voit, faire des grimaces ou prendre un air idiot sans y penser, croire que c’est comme la nuit et qu’on a le droit de pas dormir.

Pendant mes études d’archi à l’occasion d’un module photo, le labo de l’école rappelle mes souvenirs, bidouillage dans les bacs c’est marrant, il y a toujours un ou deux habitués qui donnent pleins de conseils et serrent la paluche à tout ce qui rentre, un coté sorcier qui me plait. Je fais des tests de révélateur, de solarisation, mais tout ça est quand même sacrément compliqué, un boulot de chimiste, peut-être pas trop ma partie en fait, les séances photos dans la rue me stressent un peu, être celle qui veut voir, les gens qui regardent ce que je fais, une boucle difficile à assumer, le regard, mon œil à travers l’objectif.
La photo d’archi est une spécialité, soit d’architecte, soit de photographe. Il était sans doute trop tôt.
La technique en photo est incontournable comme il est incontournable d’apprendre les matériaux, leurs résistances et possibilités, les règles constructives, les contraintes de terrain, d’ensoleillement quand on veut voir un bâtiment devenir réalité. Donc je ne suis pas devenue photographe.

Depuis petite je vois des photos, des expos, des installations, des objectifs et je n’y comprends pas grand-chose. Sans faire attention mon regard s’est formé, cadrage, détail, je regarde les photos de Papa, celles des autres, j’en ai plusieurs à la maison. Je ne sais pas comment on fait, je cadre comme Papa nous l’a appris, attention là tu as coupé la tête, la main, le pied, tu dois mettre la personne au milieu de la photo, c’est dommage le détail là, mais qu’est-ce que tu as fait c’est flou ! Je pense à mes cours, le prof critiquait nos planches contacts, là c’est bien cette petite bande, regarde c’est intéressant cette géométrie, ça c’est plutôt anecdotique, là tu as plusieurs lignes intéressantes. Avec un peu de concentration je trouve le cadrage, le bon angle, le bon endroit, la lumière qui va bien, le recul adéquat.
 
Le numérique a réactivé mon accès à la photo. C’est ludique, facile, précis, beaucoup moins long que l’argentique, beaucoup moins cher aussi. Je ne prétends pas au beau cliché, je veux une collection, une matériauthéque, une artothéque, continuer à plonger mon regard dans les lignes, les formes, textures, ombres, décrochés, détails, matières, trouver un point de vue, un graphisme, une abstraction, mes fascinations, contempler.
Je tourne autour des bâtiments, me rapproche, pendant les tournées je scrute, je cherche sans y penser, au détour d’un regard un pignon se dénude, volume saillant ici,  empilement de cubes, une courbe qui les accompagne, cheminées industrielles, tours de communication, forêts de souches sur les toits, brique et verre, encadrements, moulures, corniches, repérage, où se poster pour la bonne image, la bonne heure, je passe, repasse aux même endroits, finis pas descendre et sortir mon S3 mini. Finalement il fait de meilleurs clichés que mon appareil numérique déjà ancien.
Je sens mon regard en pleine métamorphose, il m’est arrivé de temps à autre d’avoir cette sensation, comme le résultat d’une indigestion qui a commencé à me mettre un peu mal à l’aise, l’obsession s’installe, une boulimie qui finit par m’écœurer. Je sais qu’il faut attendre quelques jours, laisser faire, digérer sans forcer, mon regard continue d’évoluer, la tête tourne un peu, inévitablement quelque chose évolue dans mon centre visuel.
 


Il faut aimer ce qu’on dévore, le regarder longtemps, se l’approprier, passage d’énergie d’un œil à l’autre, de l’objet à l’œil, depuis mon nerf optique, intégrer, absorber l’énergie, au moins il disparaitra pas.
Si vous ne dévorez pas votre rêve c’est la vie qui le dévorera, cette phrase de St Exupéry m’a apaisé, je l’ai découverte il y a peu de temps, elle raisonne telle une promesse, dévorer est un bon chemin puisqu’il a des bifurcations vers les rêves.
Quand je ne suis pas occupée à dévorer ce que je vois, j’engloutis les phrases à ma portée.
Quitter la contemplation est sans doute ce qui est le plus délicat, mais comment faire, on ne peut pas rester paralysée tout le temps. Ce qui se passe dans mon esprit, dans mon corps grâce à mes yeux, correspond à ce moment que décrit Elvis Presley en 1956. When you looked into my eyes - lorsque tu as plongé ton regard dans mes yeux - I stood there like I was hypnotised - je suis resté là comme si j’étais hypnotisé - You sent a feeling to my spine - tu as envoyé une décharge dans ma colonne vertébrale - A feeling warm and smooth and fine - une sensation de chaleur, douce et délicate - But all I could do were stand there paralyzed - mais tout ce que je pouvais faire était de rester planté là, paralysé.  Sans doute on ne parle pas de la même chose. Sans doute.
 


Ce qu’on voit dans un autre regard, dans une autre écriture, une autre contemplation, c’est peut-être uniquement soi-même.
Est-ce que deux regards peuvent se mélanger, échanger véritablement ce qui les composent, d’un côté ou de l’autre, passer au travers. Se mettre à la place du tigre, peut-être que c’est moi qui l’hypnotisait ?  

Objet, sujet, bien sûr que je mélange tout, mais l’important c’est le rêve qui se dévore.



myriam eyann



 
 

> Ici la chanson Paralysed - Elvis Presley
 
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Dimanche 25 mai 2014
La solitude de Tom Hanks


Vendredi 23 mai 2014 – 22h38 – au moulin
 

Fin de tournée à 19h45 ce soir, tournée de m...., journée de merde, semaine de merde, année de merde, vie de merde. Orages sur le retour, éclaircies entre les gouttes, clair-obscur de printemps, la lumière des couchers de soleil a été magnifique toute la semaine. Il est presque 21h sur l’A6, j’ai trainé, deux coups de fils avant de prendre la route. Rayon fluorescent sur les bâtiments, fond  gris bleu d’une profondeur d’abysse prés de Lisses.
Personne ne m’attend. Et si ma tour avait la bonne lueur, si je trouvais le bon angle ?
Et si je chopais un peu la lumière ce soir ?
Tours dans la zone commerciale déserte à la recherche de la bonne distance. Trois rond points plus loin j’y suis, elle est encore plus belle de prés. Depuis mes passages répétées devant cette tour de communication rouge au petit matin ou tard le soir, la promesse un jour de m’en occuper, l’approcher, prendre le temps de la regarder.
Si un jour les tours de télécommunication sont désertées, je me débrouillerai pour en squatter une.
Une grotte là-haut doit être une expérience inoubliable.

 
Il pleut, un rayon particulièrement têtu éclaire ma tour au moment où je trouve l’accès. Quelques clichés depuis la voiture avec mon S3 mini. Je m’apprête à repartir, au loin la route tourne, qu’est-ce que c’est cette lumière là-bas ?  Bas-côté accessible, je stoppe le moteur, c’est un arc en ciel en train de naitre.
Ma tour s’illumine, le crépuscule m’offre sa clarté, l’arc en ciel se déploie lentement jusqu’à dessiner un demi-cercle parfait.
Je n’ai vu qu’un seul arc en ciel entier en Provence il y a quelques années, il était doublé ce qui est rare, deux demi-cercles entiers c’est exceptionnel, ça arrive. Il est rare également de voir les pieds  des arcs en ciel qui rechignent à montrer leurs attaches terrestres et préfèrent les nuages. Aujourd’hui c’est là qu’il m’apparait, les pieds sur terre.
Au bon endroit, au bon moment, l’important n’est pas la façon dont les choses commencent mais comment elles se terminent. Un miracle de fin de journée, d’autres l’appelle extase, l’important c’est la foi.
Mon existence est remplie de ces miracles.
Demi-cercle parfait, naissance d’un deuxième arc, très timide certes mais il est là.
 

Il vaut mieux attendre la conclusion avant de statuer. La journée n’était pas finie, dernier mot à l’arc en ciel, semaines, années, la vie est devant moi. Depuis quelques heures un orage couvait de toute façon.
Recherches internet, découverte d’autres blogs, interviews, citations.
Il est question de solitude, ça m’énerve mais c’est rien de le dire, si j’arrivais même à comprendre pourquoi. Il y a des bonnes sensations à découvrir dans la solitude c’est vrai, mais la revendiquer, la créer, la rechercher comme un point de départ, la véritable existence, la seule part possible de création. Est-ce que la solitude est un choix ? Tom Hanks dans Seul au Monde ne choisit pas sa solitude.  De quoi on parle ?
 


On peut finir son existence sans pouvoir faire un geste, dans la solitude incommunicable de son propre cerveau, on peut commencer son existence par une paralysie ou atterrir sur une île déserte par hasard, ce qui est normalement invivable. Rencontrer le Réel est rarement une expérience collective, sauf pendant les guerres, les massacres et les deuils. Tom Hanks a son Wilson, une fillette paralysée invente des jolies extases et joue avec ses jolies histoires.
De quoi on parle ? La solitude ne s’invente pas, le partage non plus, qui est le premier de l’œuf ou de la poule ? Ce qui me met en colère est d’être inaccessible. Imaginer d’autres inaccessibles console à peine et finit par m’énerver de toute façon. De quoi on parle ?
Dans mon deuxième boulot, infirmière, la rencontre des solitudes est quotidienne, maladie, démence, plaies et cicatrisations, douleurs en tout genre, angoisses, peur de la nuit, du jour, sortir dehors ou ne pas pouvoir le faire, résister, se battre ou accepter, chutes, fractures, hématomes, ulcères à l’intérieur ou à l’extérieur, spasmes, sanglots, larmes retenues, décence, pudeur, constipation ou logorrhée, cynisme, apitoiement, mutisme, manque de volonté ou impuissance, illusion de la maitrise, lâcher prise, incontinence, échéances, acharnement, méfiance, teint gris, pâle, cireux, jusqu’à la fin la souffrance se partage aussi peu que la jouissance, c’est comme ça.
Dans mon deuxième boulot, infirmière  libérale, mes tournées ne rencontrent que les patients. Solitude de soignant, la mienne, la leur, je gère mes états d’âme, bien ou mal suivant les jours, le faire correctement ou dégager, si tu voulais pas fallait pas venir, tu as choisi, t’es payée pour ça, c’est ton boulot. De quoi on parle ?
 

Mon travail nécessite un exercice répété de solitude, lire, écrire, dessiner.
Mon travail, le vrai, celui me nourrit.
Mon premier boulot, avant d’être infirmière je suis architecte, construire j’ai appris, terrains mous, instables, rocailles, sable, immergés en pleine mer, on peut trouver des solutions de fondations dans n’importe quel sol.
Pas moyen d’avancer vers mes objectifs sans ce temps infini rempli de moi. Apprendre à éliminer les parasites sur la ligne et les bruits de fond est primordial.
Je cherche cet état de bien-être, extase, permanente probablement, pas besoin de la nommer je suis née dedans.
Solitude quotidienne, nécessaire comme le sont les lignes au bout de mes doigts, les couleurs, elle ne fait pas mal.
J’aime le silence et le bruit, le clair et l’obscur, entre les contrastes naissent les métamorphoses. Parfois il suffit d’attendre, être là au bon moment, au bon endroit, disponible, y être le plus souvent possible, au cas où.
Au fil du temps on évacue les présences, on vit avec l’absence.
Se persuader que cette solitude est un choix permet d’en évacuer l’origine, un arrangement avec la vérité, ça fonctionne bien, l’assumer est un aménagement remplie de jouissance, d’extases et de miracles, d’existence.
 

La possibilité de partage nait du trop-plein, du débordement, souffrance, jouissance, extase, il est humainement impossible de garder pour soi ces instants, le Réel ne se parle pas mais se dilue. On en dépose un peu là, un peu ici, la charge est trop lourde, il faut partager, porter à plusieurs.
Je suis née patiente, sans doute, statut refusé longtemps, l’action immédiate, réagir est quand même plus amusant, vivant, jouissif, c’est dans le risque qu’on trouve le plus de substances. Quitte à se planter, au pire on est mort, au moins on aura bien vécu. L’impulsivité est une clef, profiter de ce que le soleil montre, chercher le chemin vers la tour, arc en ciel imprévu, tant mieux. Ce qui est raisonnable ne m’intéresse pas.
Qu’est-ce qui pousse Tom Hanks à quitter son île ? We might just make it. Il faut trouver la voie pour vivre au loin de cette île, trouver le ton de la rencontre, la trace du désir est la seule à suivre, le bon angle, trois rond points plus tard, mon cadeau, un instant, les couleurs d’un arc en ciel dans la pénombre d’un soir qui s’installe.
 

21h18, l’arc en ciel s’estompe, désormais il habite en moi. J’ai rêvé à une vraie dispute toute la semaine qui ne soit pas un simulacre pour inventer une réconciliation, un fantasme, s’engueuler sans se déchirer. Ce qui m’a mis en colère c’est que personne ne soit là pour supporter avec moi cette journée de m..., année de merde, vie de merde. Une forte envie de me chamailler s’est emparée de moi. Raison suffisante pour atterrir devant ma tour de communication ce soir. De quoi on parle ? L’extase est une rencontre avec le Réel, par hasard, rayon lumineux, arc en ciel, la promesse du partage, un jour j’en parlerai, je le montrerai, je m’approcherai, je m’en occuperai.
 

Voilà, c’est le désir que je transmets
 

Il faudrait un murmure, une voix retenue, mesurée, presque éteinte de telle sorte que certains mots seraient à peine audibles telles les petites phrases qu’on dit en se cachant dans le placard pour pas qu’on nous trouve, quelque chose qui ne doit surtout pas faire écho et rester dans l’espace où il est prononcé, destiné uniquement à remplir une petite cavité d’air, la plus minuscule possible. Si on pouvait hurler en chuchotant je le ferais.


myriam eyann



 

> Arc en Ciel
 
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Samedi 10 mai 2014
Tant qu'il y aura des pelotes à déméler


Samedi 12 Avril 2014 – 14h38 – au moulin


Hier partage d’une vidéo sur Facebook, une artiste a crée une pelote emmêlée de trombones, un objet mou d’environ  vingt centimètres de circonférence mais ce n’est pas une sphère plutôt un amas, quelque chose qui n’a pas d’ossature, une structure aléatoire en mouvement, hybride entre le mollusque et le crustacé. Elle la manipule avec douceur, la jette mollement, on ne voit que la main qui prend ce paquet, elle hésite, cherche son geste on dirait avec perplexité, incrédule comme si elle se demandait qu’est-ce que c’est ça,  ou alors qu’est-ce que je peux bien faire de cette chose ou une fascination qui l’empêcherai de se focaliser sur un autre sujet. Fascinant en effet, je suis totalement happé par cette image, la main qui manipule cette chose, la chose elle-même, tout ce que cet acte de la tourner en tous sens réveille ou tente de faire émerger. Je décide de partager la vidéo sur ma page et la publie avec ce commentaire : tant qu’il y aura des choses à démêler, tout ira bien.  


Mon inscription sur Facebook date de quelques mois. Au début c’était un moyen pour me faire un réseau, j’ai lu sur un tchat que les réseaux sociaux sont les nouvelles social skills, c’est ce qui m’incite à participer, essayer au moins, voir ce qui se passe là-bas. Les débuts sont envahissants, ça va si vite, peut-on maitriser un tel flux, une si grande énergie ? C’est addictif, chronophage, intrigant. Je crée une page, découvre, partage, clique sur les j’aime, publie mon travail. Créations, graphismes, photos, textes, citations, musiques, la source semble intarissable. Au début guidée par la pulsion du moment mes publications vont dans tous les sens, le petit bal perdu de Bourvil comment laisser passer cette publication de l’INA, une citation rigolote prend place sur mon mur parce qu’elle m’a fait rire, une image qui me plait, un souvenir retrouvé de La Linéa ce petit dessin animé que nous adorions enfants, beaucoup d’œuvres d’art, des belles images, bien sûr. Il y a aussi tellement de causes dans lesquelles s’engager, sensibilisation à ce qui se passe dans le monde, prise de position, réaction à l’actualité politique, je surfe moi aussi, mal, l’impression de parler trop vite sans réfléchir, un jour un commentaire plus loin rappel à l’ordre, ce qui se passe ici n’est pas uniquement virtuel, c’est une représentation de la réalité, on y parle comme on est.


Entre temps ma liste d’amis s’agrandit, progressivement j’apprends qui est qui, qui fait quoi, des noms reviennent, certains se perdent pourtant inévitablement dans la masse. Mes publications se recentrent, mon profil, ce que voit les amis n’est pas entièrement maitrisable, il se forme en retour des réactions ou non réactions à mon attitude, à mes like, publications ou commentaires. Ce qui se passe dans cette communauté ressemble à la vraie vie, une façon de réagir, la vitesse de cette réaction, le mode communicatif, timide, intrusif, méfiant, généreux, la position des uns par rapport aux autres. Il y a des idoles, quelques figures médiatiques, les très actifs, ceux qu’on n’ose pas solliciter et ceux qu’on sait abordable. Des personnes changent leur avatar ou leur photo de couverture sans cesse, d’autres publient toujours la même chose, il y a de la versatilité, de la tenacité, de la frivolité et de la profondeur, des fils rouges, des propos décousus, de la sincérité et de l’hypocrisie, de la représentation et de l’échange. Certains profils me plaisent, leur façon d’utiliser l’outil correspond à  mes valeurs, humanisme, partage, diffusion du savoir, convivialité, respect.


Discussion avec mes fils sur l’utilisation de Facebook. Ils disent c’est comme une chambre, ok promis je rentrerais pas dans la vôtre. C’est un truc de jeune, ben non je rencontre pas mal de vieux. Tu peux pas maitriser, ok j’avais compris ça aussi. Mais cette manne d’infos, ces images, quelque chose m’attire, se laisser porter n’est pas désagréable mais je ne suis pas là pour m’éparpiller, le but était de rentrer dans le réseau, prendre place d’une façon ou d’une autre. Je publie moins, observe. Comment font les autres ? Internet est une grande arène où tout le monde a la parole, une espèce de rêve socratique, l’agora, enfin. Comment prendre part au débat, comment se faire entendre, ai-je quoique ce soit d’intéressant à communiquer d’ailleurs. Tout ça est tellement compliqué, je regarde la chose avec perplexité au bout de mes doigts, qu’est-ce qu’on peut bien faire de ça ? Comment se servir de ce truc, à quoi ça sert ?
 

Quand on s’acharne à démêler la pelote, elle devient inextricable. Un recul de quelques mois me fait du bien. Je reviens sur le net avec conviction, ce que j’ai aperçu là-bas est trop beau, je ne peux pas renoncer. Recadrage sur mes objectifs, l’outil est tellement puissant, le but est de faire mieux avec que sans. Facebook fonctionne sur le mode du partage, comme j’aime ce mot partager ! C’est ce que je veux faire. Les artistes découverts sont aussi bien une source d’inspiration, une émulsion propice pour mes créations qu’une promesse de ce partage. Mes préférences se dessinent autour de l’écrit en particulier, la calligraphie, la ligne, retour vers l’architecture également, je continue à m’engager pour certaines causes et mon réseau englobe tout ce qui gravite autour de ces thèmes. Cet outil est déroutant comme les relations humaines. Je suis aussi là pour partager mon travail, je le fais dans l’espoir d’un retour, les like moi aussi j’aime.
 

La confrontation à l’agora est une épreuve de sociabilité quoiqu’on en dise, on ne peut s’en servir que de cette façon, avec les ressources sociales et les skills qui nous habitent déjà, ce qu’elle renvoie en miroir est l’image pas si déformée de soi-même, dans le reflet une partie seulement de ce qui existe, une apparence condense l’essentiel. Pour comprendre quoique ce soit il faut le regarder pendant un très long moment, qui a dit ça ?  Il n’est pas étonnant que mes partages se constituent de vidéos dans le genre de celle qui présente l’amas de trombones, on aime chez l’autre ce qu’on est. Ce qui est crée est une représentation, ce qui est montré est une construction reflétant la personne à l’origine du montage, les murs ressemblent à leurs auteurs et internet à cette masse qui bouge sans cesse, une non forme possédant une ossature labile et insaisissable. Ce qu’on crée, ce qu’on montre, ce qui est perçu, ce qui diffuse, ce qui reste anonyme, ce qui revient, ce qu’on garde, ce qu’on partage....
 

A l’occasion de vacances provençales, soirée d’échange autour de ce qui existe, la matière, ce qui est perçu, tu vois cet objet, il existe parce que tu le perçois, la petite phrase mythique était erronée, il s’agissait plutôt de je vois cet objet, je le perçois parce que j’existe. Différence de perception, philosophie de la matière, nous sommes cette matière qui pense, la possibilité de conscience préexiste dans ce qui nous constitue, c’est ma façon de résoudre les mystères, ma religion, mon animisme.  Quand je fais un feu au moulin, regarder le bois se consumer est un spectacle magnifique, la braise est vibrante, vivante, joyeuse, elle transmet son énergie, réchauffe mon corps et mon âme. A force de retourner les buches dans l’âtre, des formes, profils et visages apparaissent dans la fournaise. Parfois le feu s’éteint, la buche en partie calcinée échappe aux tas de cendres et va rejoindre au petit matin la collection de textures qui peuple mon foyer. Ce que j’ai vu dans le bois, cette buche si différente, est une projection de mes perceptions, un avatar d’elle-même, transformation, changement de destinée, la buche ne deviendra pas cendre mais une image, une contemplation, Vishnou se réincarne c’est la définition de l’avatar. Purni m’explique les trois divinités hindoues, les stades de réalisation, nirvana, détachement, suivre la voie du milieu, never ever think of the goal to reach it, la voie de l’amour seule a un sens, aimer la matière la fait vivre, regards et partages, canaliser et définir le point précis d’un propos, d’une réalisation, the most beautiful flower doesn’t exist in the desert because nobody can touch it. La vérité existe-elle, peut-on la partager, ce qu’on perçoit, ce qu’on projette, ce qu’on en dit, ce qu’on en fait....
 

J’en sais un peu plus aujourd’hui, mes socials skills se développent et la pelote reste emmêlée, tant mieux.
Je ne sais pas comment on fait mais je le fais quand même. Cette phrase est devenue mon mantra. Elle ne signifie pas qu’on doit faire sans savoir le faire, ni que ce qu’on fait quand on ne sait pas le faire est une bonne chose, ni que l'important est l’action et faire à tout prix même si on ne sait pas. Ce qu’elle exprime est ma pelote emmêlée et mon étonnement de la trouver en permanence en chantier. Je ne sais pas comment on fait mais je le fais quand même.


samedi 10 mai 2014 – 6h48 – au moulin
 


myriam eyann


 

> A propos de l'artiste Sandra Portto
 
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Mercredi 7 mai 2014
Si je tombe

Jeudi 7 Février 2013 – 17h23

Il m’est arrivé au cours d’une période de délire de me croire au bord d’un gouffre immense, hotte aspirante entourée de vertiges. Ma chute semblait inévitable, une multitude de gens en passe de se faire happer, prêts à tomber, poussaient, poussaient sans faire exprès, incapable de se retenir, amenés là par une force plus grande que leurs masses réunies, impossible à contrer. Une sorte de bulldozer géant en effet ratissait tout ce monde vers le précipice. Aucune personne n’avait envie de tomber.

C’est alors que l’idée a germé. Si le gouffre pouvait nous avaler un à un il n’aurait plus de pouvoir si nous tombions ensemble liés les uns aux autres. Si on donne un gros morceau de viande à une bête même incroyablement vorace, féroce et avec des dents pointus, elle peut étouffer d’en ingurgiter trop ou si elle a déjà avalé une partie et que celle-ci ne se découpe pas et reste collé à celle qui n’est pas encore dans son gosier, elle manquera d’air tôt ou tard, même un gouffre a besoin de respirer pour rester en vie. Ainsi liés, si je tombais, tous tombaient, si un seul tombait, tous nous le suivrions. Ce n’est pas que moi qu’il s’agissait de sauver mais tous par l’intermédiaire de mon propre lien.


Si je tombe tu tombes, si tu tombes je tombe.


Tisser mes liens est une mesure de survie, si un jour le gouffre tente à nouveau de m’aspirer ou si quelqu’un me pousse, une réaction en chaine fera que quoiqu’il arrive nos liens empêcheront la chute. Peut-être même que comme ça on arrivera à tuer le gouffre.


Si tu tombes je tombe, si je tombe tu tombes


Myriam Eyann



 

> Vers St Augustin et Charles Peguy
 
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Lundi 7 avril 2014
Jusqu'au péril, la blessure Braque


Lundi 30 décembre 2013 - 12h00 - au café Le père Tranquille (quartier des Halles à Paris)


Arrivée aux halles, l'opération de rénovation grandiose se poursuit, depuis plus de 50 ans ce coin se restructure, le projet semble démesuré, le résultat sera peut-être à la hauteur. Ce besoin de laisser sa trace, de marquer son temps, faire oeuvre, depuis quand l'humanité est-elle happée dans ce tourbillon ?


Retour de l'expo Braque ce matin au Grand Palais, trop de monde, bousculades, aucune intimité pour découvrir ce que au fond je sais peut-être depuis longtemps. Traits nets, secs et précis, quelque chose de cassant qui m'a toujours subjuguée, plus loin des courbes, qu'est ce que je suis en train de faire, une envie de pleurer malgré la promiscuité, il y a ici une confirmation qui ne fait plus peur, plus moyen de s'échapper je le sais moi, ces dessins devant moi ne peuvent le nier aussi, quelque chose en moi existe donc sans faire exprés. Comprendre ce qui s'est glissé dans mon inconscient, les premières reproductions de Braque vues à l'époque de mes débuts en archi, au moment des premiers traits, les intersections, les contrastes, les dégradés, rien lu sur lui ou de lui, un fantôme dans mes doigts, comment faire maintenant pour reprendre le cours des choses, avant, aprés, peut-être que rester dans ma bulle serait mieux, continuer à ne rien regarder permettra de ne rien voir.


Dans la librairie du musée, un monsieur dit c'est trop dur, j'en ai compris un, le reste est trop abstrait. Il est jeune, moins de 40 ans, je ne comprends pas à mon tour. Rien de plus simple, de plus limpide, qu'est ce qu'il faudrait comprendre, il n'y a pas à comprendre, comment faire pour ne pas voir ces graphismes, qu'est ce qu'ils pourraient comporter d'incompréhensible? L'impression d'une harmonie, un ordre tellement évident, logique. Minuscule, je suis juste une chose insignifiante, peut-être vais-je me taire jusqu'à la fin, arréter de dessiner, on ne peut rien dire, rien faire aprés ça. Malgré tout comme aprés une lecture de Romain Gary ou d'autres auteurs parfois, le besoin irrésistible de prolonger la conversation, passant devant plusieurs dessins, me mettre au boulot, il faut que je bosses, n'arrétes plus, plonge dedans. A d'autres moments, écrasée, cette masse de gens autour de moi, qui suis-je pour prétendre dire quoique ce soit, dessiner ?


Citation de Braque sur le livret ramené de l'exposition : l'artiste doit nourrir la peinture, la nourrir de sa chair, de son esprit, quasiment jusqu'à ce qu'il en perde connaissance, qu'il en perde son sens profond, s'engager jusqu'au péril dans la voie de la fidélité totale. L'art est une blessure qui devient lumière.


Au plus profond il ne me reste rien d'autre, l'essentiel, ce que je suis censée ne pas pouvoir perdre, le seul moyen est de le donner on dit mais les regards sur moi, qu'est ce qui fait si peur, tomber dans le piège, croire à une grandeur qui m'habiterait, perdre ma poule aux oeufs d'or, autant ne pas la trouver. Comment les graphismes de Georges Braque mort depuis 50 ans pourraient-ils légitimer les miens, pourquoi mes gestes reproduiraient sans le savoir, pourquoi rien de neuf ne peut advenir?



myriam eyann


 

> à propos de Braque et de la restrospective au Grand Palais
 
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Lundi 7 avril 2014
Grotte et le jardin d'hiver de Dubuffet
Peu de temps avant de commencer à dessiner, j’ai fait un rêve.
J’étais coincée dans une grande grotte beigeasse, pas effrayante, mais plutôt insipide et sans surprise, et je cherchais à en sortir. Je trouvais un escalier qui avait toutes les promesses d’une sortie. Forcément, il montait ! En haut des marches pourtant, une porte fermée. Le passage avait existé, il y avait sa trace encore, d’ailleurs je me souvenais avoir emprunté cette issue maintenant condamnée.
Je savais ce qu’il y avait derrière cette porte, une grande terrasse pour regarder au loin, du soleil, du vent, un ciel bleu, de l’espace, beaucoup d’espace. J’étais passé par là, avant, mais je savais que ce n’était pas vraiment une issue. Un leurre tout au plus.
Je suis redescendue. L’atmosphère était pleine d’ennuis, si fade, je n’avais aucune envie de rester dans la grotte. Les murs étaient arrondis, en coque, comme dans la maison des Barba papas. Il y avait, éparpillées, des papillotes pleines de couleurs montées sur des tiges en bois, je ne sais pas comment on appelle ces jouets qui tournent dans le vent (ni si ils ont un nom).
Il n’y avait pas de vent, mais les jouets tournicotaient. Je n’ai même pas regardé ces couleurs, ou je ne me suis pas rendue compte que je les voyais, qu’elles existaient malgré mon indifférence. Ces jouets étaient la seule partie vivante, la seule chose qui pouvait accrocher mon regard dans ce no man’s land. Pourtant, ce n’est pas ce que je scrutais, mais l’espace disponible, la forme et l’essence du lieu, le sens que je pouvais y donner.



L’issue n’existait pas, je devais faire avec ce qui se trouvait là. J’avais condamné la porte de l’escalier, moi-même, longtemps auparavant, dans un autre espace-temps, car elle menait à un endroit où je ne voulais plus me rendre. La terrasse est un autre espace, une autre possibilité, dont il est également impossible de s’échapper. C’est une dernière étape qui ne mène à rien, tout juste à un peu de contemplation. On ne peut en partir qu’en faisant demi-tour, ou alors en enjambant le parapet, on peut sauter dans le vide. Mais il n’a jamais été imaginable que mon histoire soit happée par le néant, même pas en rêve…..



Je me suis mise à dessiner, oubliant momentanément mon rêve de grotte.
Une légende familiale tenace raconte que mon grand plaisir était de ranger, petite, mes crayons de couleurs et feutres d’écolière par nuances et de les aligner devant moi comme un trésor. Parfois on croit que le cours d’eau se tarit, mais parfois aussi, il réapparait à quelques distances de là après un passage oublié sous la terre. L’utilisation et la contemplation des couleurs devinrent à cette époque la source de mes dessins.



Quelques années plus tard, j’ai découvert Le Jardin d’Hiver de Dubuffet, lors d’une visite au Musée National d’Art Moderne, à Paris. C’est une sorte de caverne blanche, bariolée de grosses lignes noires, toute cabossée. On y pénètre par une lourde porte qui restant ouverte, éclaire l’ensemble. Le socle est léger, les pas résonnent, on a la sensation de marcher sur du creux. Tout est bosselé, sol et murs, inégal. Irrésistiblement je m’assois sur un rebord, il y en a plusieurs aménagé de ci delà. Je regarde le plafond de la grotte, encore plus aléatoire que le toit terrasse de la Casa Mila à Barcelone. Tout est blanc, laiteux, il n’y a aucun bruit.
Je n’arrive plus à partir. Et pourquoi le ferais-je ?  Pourquoi ne pas rester là le plus longtemps possible ?  L’apaisement ressenti en me reposant dans cette architecture sculptée n’a jamais eu d’équivalent ailleurs.
Si j’avais pu y rester j’y serais encore.
En rentrant dans mon petit appartement,  je regardais la penderie, seule pièce apte à se transformer. Pour commencer me disais-je, ça sera bien, quoiqu’un peu à l’étroit, mais je trouverais bientôt une maison où loger ma grotte.
Trois déménagements plus tard, mon projet de reproduction (de plagiat, oui ! je l’avoue) est encore en suspens. Il est parfois plus difficile que l’on croit de réaliser ses rêves.



De rêves de grottes en rêves de grottes, tel Robinson dans son boyau immaculé, je finis par dessiner ce que je nomme, bien sûr :   Grotte. Ce titre n’est sans doute pas bien original, mais il ne s’agit pas ici d’un singulier qui me démarquerait de mes semblables, plutôt de mettre en scène une régression nécessaire, ressentir au fond de moi une origine atavique indissociable de mon humanité : quoi de plus originelle qu’une grotte pour se mettre à dessiner ?
On dira : Quelle prétentieuse ! D’autant plus que l’humaine en question est ici une femme, mais après tout rien ne prouve que Lascaux a été peinte pas un homme (un garçon je veux dire !).
On dira : Quel Orgueil !  Prétendre retrouver le geste artistique embryonnaire, et pourquoi pas le geste créateur démiurgique !!!
Je n’ai pas tant d’intentions. Je lance quelques courbes comme à mon habitude, décèle une forme féminine dans la partie gauche, la développe, et ne sachant comment finir le dessin, je lui colle des couleurs au bout des bras, au bout des doigts, parce que je ne sais pas faire autre chose.
Exécutant le dessin je me suis à nouveau raconté mon rêve de grotte, j’ai évoqué la sérénité sacrée ressentie dans le jardin de Dubuffet, et sans m’en rendre compte, inventé une légende à mon dessin, toute personnelle et secrète alors.
L’histoire n’existe que si  je la raconte, et je ne peux imaginer autre chose en regardant ce dessin.
L’envie de construire, répandre les couleurs dans mon abri, le besoin de rester là et de ne plus abandonner mon refuge, quitte à calfeutrer les fuites, de toute façon il n’y a pas d’autres issues.



Le récit est maintenant inscrit dans mon cerveau, indélébile, comme la couleur de mes marqueurs, censés être permanents -on se rassure comme on peut - telles les lignes noires des sculptures de Dubuffet.
Tout ceci pourrait être pathétique, mais ça ne l’est pas, parce que je continue à rêver de la grotte sur les parois de laquelle je dessinerais un jour.



myriam eyann , 14 Mai 2012
 
 

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