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Samedi 5 juillet 2014
Le bug de l'an 2000
 

Quand nous étions petits l’an 2000 était une lointaine étape, une espèce d’eldorado promis contenant l’aura de ce qui semble inaccessible, il devait s’y passer des choses extraordinaires, des événements merveilleux et improbables. On disait tu verras en l’an 2000. Dès qu’une nouveauté se profilait mais semblait encore inaccessible elle était reléguée à l’an 2000, les progrès de la circulation, de la communication, le reste de confort qui manque toujours, en l’an 2000 on aura tout ça. Ce qui n’était pas encore disponible trouverait une solution après l’an 2000, les promesses qu’on savait ne pas tenir avaient un alibi puisqu’elles allaient se concrétiser en l’an 2000, cette époque tellement lointaine qu’on pouvait hypothéquer ce qui allait s’y passer.


Ces phrases que pourtant je ne retrouve pas ont aujourd’hui perdu leur mystère, elles évoquaient mes premiers livres d’anticipation plus que mon avenir, peut-être que leur charme était simplement du à mon âge, peut-être que les adultes qui m’entouraient ne partageaient pas cette tension, comme un frisson délicieux de la fête à venir, l’imprégnation d’un événement qui pouvait tout changer, la conscience que nous allions vivre un passage, quelque chose d’un peu magique, une exception.


Peut-être est-ce le propre de l’enfance ou de l’ignorance de se galvaniser de ces lieux communs, une date qui ne signifie rien si on y pense que le choix arbitraire d’un calendrier, une célébration illustrant la vanité humaine et le paradoxe entre l’étendu du temps, son passage et les minuscules points qui le jalonnent, l’infini et le partage planétaire de cette pathétique conscience, on ne peut pas rester seul face à cette aspiration vertigineuse, l’histoire, ce qui a été accompli, 2000 ans, se regrouper pour fêter son appartenance est une bonne méthode pour se rassurer, un signe de cohésion tel un pacte sans signature.


Peut-être pourtant que les adultes du moins la plupart sentaient aussi que nous participions à une chose peu commune dans le déroulement de cette histoire, qui nous ferait dire longtemps après avec fierté j’y étais, le genre d’événements dont on ne se fait pas prier pour raconter les anecdotes en gonflant le torse, nous l’avons vécu, témoins en pagaille et récits qui permettraient d’oublier pendant quelques instants, quelques secondes peut-être, l’humilité de la condition humaine.


Peut-être que le passage du millénaire, le deuxième de l’histoire humaine, canalisait les angoisses et les espoirs de la plupart des concitoyens, il était une limite, une bordure qui n’a existé que pendant un cours laps de temps.
A partir de quel moment les questions sans réponse ont-elles trouvé une solution dans cette échéance, était-ce juste après le passage de l’an 1000 un nouvel horizon nécessaire,  aux environs de 1515 un juste milieu ou beaucoup plus tard à l’orée du romantisme quand la distance est devenue mesurable ?
A quel moment l’an 2000 est devenu ligne de mire, à quel moment l’an 3000 le sera, soulageant du flottement dans lequel le franchissement du seuil nous a plongés, comme si le vide attendait derrière la porte ? 


L’an 2000 était cette bordure dont on se questionne de savoir ce qu’il y a derrière sans oser l’imaginer, une sorte de bout du monde, au-delà on verra bien, c’est ce qui arrive au bord d’un précipice on n’a pas idée de la vue avant d’y avoir précipité son regard, on n’a pas idée de ce que peut être une limite avant d’en avoir franchi une.
Quitter la route permet de se promener dans le décor, même si le hors-piste est dangereux il permet de faire des découvertes, se sentir presque comme les premiers hommes, les aventuriers, les explorateurs, ceux qui partaient droit devant, si on imaginait qu’il faut aller conquérir l’inconnu, chercher l’Ouest à nouveau, on se l’autoriserait, se persuader qu’il y a encore des territoires vierges, des endroits où on n’est pas allé, l’an 3000 serait la nouvelle frontière.
Qu’est-ce qu’il y a après la ligne d’arrivée ?


L’an 2000 est passé et j’ai oublié toutes ces petites phrases que l’on se balançait, ces blagues.
Un jour même le bug de l’an 2000 on n’en parlera plus.
Impossible également de me souvenir de ce jour de l’An 2000 mais j’ai gardé en mémoire la tempête qui l’a précédé, les souches des arbres déracinés dans lesquelles nous étions rentrés le temps d’une photo pour en mesurer l’ampleur, mon compagnon était plus petit que la circonférence d’une de celle-ci, la photo en témoigne encore. Le soir le vent s’était levé, nous avions regardé avec inquiétude par la fenêtre, soudain une porte de garage volait, le sapin devant le terrain de foot tanguait, Domi a demandé si il allait tomber, mon compagnon a dit mais Dom avant qu’un arbre comme ça soit déraciné ! Je me souviens du ton de sa voix, il rigolait de cette possibilité, c’était une bonne blague que Dom venait de faire. Le matin en se réveillant Dom découvrait son sapin à terre écrasant la clôture du terrain de foot, ce jour-là j’ai pensé notre crédibilité d’adulte va en prendre un coup, il n’y avait pas de meilleure façon de lui démontrer la fragilité de la parole et de ce qu’on croit rester debout, les évidences sur lesquelles on s’appuie, ce qui ne doit pas tomber et ce qui tombe pourtant.


Dom venait de fêter ses huit ans. Dehors les rues étaient envahis de troncs, de branches, le parc de la résidence était une désolation, nous y avons erré pendant un bon moment, étourdis.
Quelques jours après nous sommes allés dans le bois de Vincennes, un arbre déraciné surtout quand il est si grand – en 99, ce sont les plus grands arbres qui ont été balayés – soulève dans le cœur une sorte d’indignation, le sentiment d’une injustice, quelque chose qui normalement ne doit pas arriver. Ça arrive pourtant.
Il y avait des dizaines d’arbres à terre, certaines zones étaient tellement sinistrée que le passage était impossible même en escaladant les troncs à terre, un enchevêtrement de cadavres ligneux, un champ de bataille après la défaite, on marque l’arrêt quelques secondes, hébété, larmes au bord des yeux ou qui coulent même sur les joues quand on ose se laisser aller.
Ces arbres devaient nous survivre, passer l’an 2000, et bien au-delà.




myriam eyann

 

 

texte extrait du récit Ce que ça raconte

 
Posté à 15:45 - 0 commentaire



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