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Dimanche 22 novembre 2015
Allumettes
 
12 Octobre 2015 – 8h16, au moulin
 

Pendant mes études d’archi, lors d’un cours sur la couleur, nous avions eu un exercice de palettes, un classique. Il s’agissait de composer un dégradé de gris, une ligne de petits carrés de peinture du plus noir au plus blanc en mélangeant progressivement deux noisettes de peinture.
Le prof nous donnait à chacun ces deux noisettes initiales de blanc et noir, nous n’avions que cette matière à disposition, pas de rab, c’était l’un des buts de l’exercice. Après avoir divisé chaque noisette en deux parties, on rajoutait du blanc ou du noir sur un des deux échantillons en laissant l’autre intact, puis on retravaillait ce premier mélange, fonçant ou éclaircissant par étapes successives. En badigeonnant des échantillons on cherchait le maximum de nuances entre le noir et le blanc, dosant, reprenant la manœuvre pour obtenir la palette de gris la plus progressive.
L’exercice se prolongeait avec plusieurs couleurs, bleu, vert, jaune, magenta, violet. A la fin de la séance nous nous retrouvions avec de grandes feuilles d’échantillonnages de couleurs différentes.

Pendant le cours suivant, nous devions composer nos palettes avec ces nuances, il s’agissait de découper les gris sur nos feuilles puis de les échelonner. Des petits carrés de papier de la première étape étaient collés les uns à la suite des autres pour faire une ligne dégradée. On commençait avec la palette de gris puis chaque couleur pour une composition ligne par ligne.
Chacun respectant le même ordre dans le choix des couleurs, nous devions tous avoir le même nuancier. A la fin du cours, les planches étalonnées de chacun étaient affichées pour les comparer, chaque dégradé était unique, personne n’avait le même.
 
Le processus est particulièrement compliqué, il faut trouver la nuance médiane.
Au moment de l’échantillonnage - l’étape de peinture -  on croit que le premier mélange est déterminant, on décide qu’il représentera le milieu de la nuance mais il y a souvent trop de blanc, il est trop clair. On multiplie les mélanges en ayant soin de garder en permanence du noir et du blanc intact donc il ne faut pas épuiser trop vite cette réserve. Chaque dosage est précieux pour obtenir le maximum de nuances, chaque test contient des gris manquants. Au bout de trois mélanges qui ont produit environ dix teintes de gris chacun si tout se passe bien, on a environ une trentaine de tonalité différente de la même couleur, on ne voit plus rien, on ne cherche plus ce qui manque, on a perdu le fil du dégradé, on collectionne le plus de gris possible avant que le prof ne demande de laver les palettes. Quand tout le monde a mis à sécher sa première feuille de gris le prof distribue la couleur suivante noisettes par noisettes, de tables en tables, et on passe à la feuille des bleus, puis des verts et ainsi de suite.

Lors de la phase suivante -  l’échelonnage -  on reprend la palette de gris. Après avoir découpé une cinquantaine de carrés de gris on doit les classer, les trier, les choisir, puis disposer la sélection sur une ligne de 80cm de long. La table est recouverte d’un puzzle de gris, tout finit par se ressembler.

A la fin du cours, devant les résultats affichés et la minable planche mal dégradée qu’on a réussi à sortir dans le timing imparti, la plupart du temps on déteste les couleurs, ou au moins on ne veut plus en entendre parler pendant plusieurs semaines.

J’entends encore le prof vérifiant notre travail, il avait un accent prononcé, je ne me rappelle plus de quel pays il était originaire : As-tou fini ta palété dé grrrris ?
 
 
 


Pour mon travail, je note sur des carnets à toute heure du jour, la nuit parfois, des idées, des projets ou des pensées. A un moment j’avais organisé des boites à thèmes pour regrouper les carnets, les cahiers, les feuilles volantes, mais mêmes les boites ont fini par se multiplier : Boite à idées (du post-it aux feuilles volantes, carnets à thèmes pour infuser les idées non abouties, plans, croquis), Boite écrits (un carton entier de bouts de récits, des fictions plus ou moins abandonnées, carnets de titres, écrit en cours (j’en ai toujours un), etc. ), Boite de notes (notes sur mes lectures, résumés, répertoire de lecture, développements thématiques à partir de ces notes, etc. ), Boite personnelle (écrits autobiographiques, tentatives d’autoportraits, plusieurs années de diary, carnets de notes itinérantes (souvent des carnets pour la voiture…), Boite à images (photos, images découpées dans des journaux, reproductions, cartes postales), Boite à vrac (pour le reste, il y a toujours un inclassable). Et un Carnet de travail pour organiser cette organisation.

Une irrésistible progression exponentielle multiplie les entrées comme les cellules folles d’une tumeur qui n’ont plus de place. Pages oubliées à la fin d’un cahier qui n’était pas destiné à recevoir les phrases qui y sont écrites, sous classements, sous boite, boites dans les boites, idées dans l’idée.
Entre ce que je lis, ce que je pense et ce que j’écris il n’y a pourtant pas d’amalgame.
La créativité est une bonne chose, on s’habitue à ces petites détonations dans la tête, on finit même par aimer ces explosions mais parfois c’est comme une bombe. La créativité doit exploser à l’extérieur du cerveau sinon elle le fait imploser. C’est la seule solution, il faut que ça sorte, pour échelonner les échantillons éparpillés qui naissent dans mon esprit.
 
Tout ce qui perturbe le fonctionnement de ce qui fonctionne, les tempêtes qui détruisent les arbres, les malformations des êtres, les maladies, les progressions exponentielles et tout ce qui est tordu est légitime. Puisqu’on ne peut pas l’éradiquer il faut bien lui faire une place.

Association d’idées, frottement, jeu, serrure, décalage, déplier les idées, comprendre ce qui n’est pas droit. Je cherche une cohérence, une harmonie, un joli dégradé, une progression. Si on s’éparpille on devient insaisissable au point de se perdre soi-même mais on peut donner du sens à tout même à l’absurdité. Si on ne peut pas réparer un désordre il faut accepter sa raison d’être et ce qu’il implique.
Comment utiliser ce qui est cassé et le mélanger avec ce qui ne l’est pas pour que ce que l’on croit détruit ne se perde pas et ce qui est en bon état mais n’a plus de sens en retrouve. Qu’est-ce qu’on fait de ce qui est irréparable mais ne disparait pas ?
 
 



Relisant dernièrement La petite fille aux allumettes, un conte d’Andersen, je me demandais ce qui pourrais faire évoluer l’humanité maintenant, qu’est ce qui pourrait réparer en elle ce qui ne fonctionne plus. Le mécanisme a l’air grippé, le même cauchemar se reproduit, les petites filles aux allumettes ne disparaissent pas et au contraire se multiplient.

Quand on n’a pas les moyens d’un avenir on reste piégé dans l’instant, avec toutes les conséquences que cela implique. Le futur ne cesse jamais d’être une illusion, on ne possède qu’un passé fait de haut et de bas, le moment reste paradoxalement insaisissable et fondamental.
Un jour on finit par bruler les allumettes qui restent dans la boite, on brule la boite, non pas pour détruire les dernières cartouches mais pour utiliser jusqu’au bout l’énergie, quitte à l’épuiser. La raison pour laquelle on en aurait envie est à la fois un geste de désespoir, de colère et bizarrement aussi une espèce de détachement, une distance qui permet de dire à quoi bon garder ces allumettes.
Si j’étais la petite fille aux allumettes, l’indifférence finirait par m’être indifférente, je ferais ce que j’ai à faire et brulerai mes dernières allumettes.

Je me demandais si la gamine savait qu’elle n’allumait que des illusions. Pourquoi aurait-elle hésité à le faire comme on se jette à l’eau ou comme on monte à bord d’un bateau surchargé-qui-va-couler-de-toute-façon-mais-peut-être-pas, regarde la rive au loin, répète encore, il va se passer quelque chose, j’y suis presque. On se jette à la mer parce qu’on n’a plus rien à perdre, on donne sa vie en gage, la seule chose qu’on possède si on y pense.

Peut-être que la petite fille aux allumettes n’était pas si innocente qu’on peut le penser, elle savait très bien ce qu’elle faisait. Innocence, inconscience, avec une bonne dose de cynisme on échelonne le mélange sur l’échelle de la responsabilité, noisette de culpabilité en réserve pour foncer ou éclaircir le nuancier, coupable d’un côté, victime de l’autre.

De l’autre côté des vitres on sait l’existence de cette gamine grelotante et les illusions qui la nourrisse, l’indifférence continue à regarder sans voir, elle dit ça ne me concerne pas et qu’est-ce que je peux y faire, c’est peut-être un peu de sa faute aussi à cette gamine. Finalement l’indifférence fait semblant de ne rien voir et se protège, aux bouts des stratagèmes elle n’a même plus besoin de détourner son regard.
Côté allumettes, comme la petite fille, on fait apparaitre ce qui reste, l’essentiel, l’amour que l’on garde en soi c’est l’ultime énergie.

L’amour n’est pas une illusion et il n’est pas uniquement un sentiment. C’est aussi un acte comme il y a des actes de colère et de désespoir. On aime un enfant avec des gestes de tendresses, on le câline, on le berce, on sert ses amis à plein bras, on s’enlace, dans les bras les uns des autres à la moindre occasion.
L’acte d’amour est réel, c’est un truisme bestialement réel dans le sens le plus noble du terme, si on est capable d’entendre cette animalité d’où l’on vient, cette bête humaine en soi. On se colle contre un autre corps et tout simplement dans ce contact on lui dit qu’on l’aime, tous les êtres humains ont cette capacité, ou l’ont eu, ou viennent de cet acte et du désir qu’il soit un geste d’amour, même quand cet acte est raté, tordu, abimé, il n’est jamais indifférent.

Discuter du caractère inné ou acquis de l’élan d’amour chez les mammifères ne relève pas de ma compétence mais j’ai quand même ma petite idée, les oiseaux aussi élèvent et défendent leurs petits, on peut n’y voir qu’une mécanique. Est-ce le genre humain qui a inventé l’amour et les sentiments ?
A mon avis, l’amour est un constituant de la vie, de toute vie. Je suis capable d’aimer un arbre ou un insecte, il n’est pas plus absurde d’imaginer que la plante dans mon salon réagit à mes bons soins que de parler à un Dieu dans les nuages, lui confier ses espoirs et même son avenir, c’est par contre beaucoup plus réel.  En tant qu’infirmière j’en connais un rayon sur le réel, c’est pas que j’en suis fière.
 
 



Il me parait indécent de garder son calme. Ne pas être en colère dans ce monde me parait impossible. Mais entre tous mes sentiments celui que je préfère est l’amour. Je cherche la nuance.

Pour faire apparaitre une illusion il faut bien prendre l’énergie quelque part, une allumette ou autre chose, j’utilise ma propre histoire, l’énergie à ma disposition, quitte à me bruler les doigts et à chaque fois comme si c’était mes dernières cartouches.

Sur les pages blanches on peut tracer des mots à la place de ce qui manque, des grigris, des mots à ne plus perdre, des mots d’amour forcément.
Sur un plan on tend des lignes, on bâtit des illusions et puis un jour elles deviennent cathédrales.
Dans ma tête il y a des rêves, des gens, des partages et des rencontres, une nouvelle société, certains sont cassés mais n’ont pas rendus l’âme et si je me débrouille bien, si ma technique et mon organisation sont bonnes, et même si je ne vois plus les petits carrés de gris éparpillés sur la table, même si je ne comprends plus l’utilité d’échelonner ce dégradé, à la fin il y aura une ligne qui m’appartiens. A coté de toutes les autres tentatives, celle que j’ai étalonné existera. Je continue à la construire. Je n’ai pas d’autres allumettes.


myriam eyann

 
https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Petite_Fille_aux_allumettes
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