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Mardi 13 janvier 2015
Mise à nue
Vendredi 9 Janvier 2015 – 20h46 – Au moulin
 

On a presque honte de parler, on préférerait se taire, et puis on veut réagir.
Aller trop loin, j’en ai envie moi aussi.

Depuis deux jours, je m’accroche à mes crayons, c’est la seule chose qui me redonne confiance, espoir en l’avenir. On a envie de laisser tomber, dire Non, ce monde ne m’intéresse pas.

Depuis deux jours, la seule chose qui a du sens est un crayon au bout de mes doigts, non pas pour le symbole ou pour un combat, même pas pour rendre hommage, pour dire quoique ce soit ou exprimer une douleur, mais pour chercher ma ressource, ma protection, atteindre mon abri.

Depuis deux jours, malgré les obligations quotidiennes, avec frénésie j’ai dessiné. 
 



 
Il y a six jours maintenant, ce qui faisait masque à mes yeux ne masque plus. Il n’y a plus que ma peau et mes crayons, nue, mon corps sans artifice, je me suis dépouillée. Il ne s’agit pas de possessions dont on m’aurait spoliée, ce n’est pas tout à fait une humiliation, et il serait malhonnête de parler d’illusions perdues, à 46 ans même moi je n’y croirais pas. Il semble que le souffle de l’explosion ait arraché mes vêtements.

On peut aliéner mon corps, mais rien ne voile mon esprit. En pagaille, en liberté, mes cheveux frisés. Quelqu'un que vous avez privé de tout n’est plus en votre pouvoir, il est de nouveau entièrement libre[1]. Cette phrase de Soljenitsyne me hante comme un trésor. 

Les anges se marrent, peau blafarde, kilos superflus, et si je laissais tomber, si on ne comprenait pas, si on se moquait ? Mouais, c’est pas le ridicule qui me tuera. J’imagine la bande réunis en train de rigoler. Les premiers clichés sont grotesques, hideux, mais l’idée ne part pas. Le regard de Wolinski n’exprime aucune malveillance, il aimait les femmes, Cabu prend son bloc de dessin et profite des poses successives, j’ai appris qu’il allait toutes les semaines s’entrainer sur modèle dans un atelier parisien, les autres ont pris leurs crayons et caricaturent, les rires qui viennent de là-bas ne sont ni bêtes ni méchants.

Cachant mon nombril, mon carnet de croquis noir est la seule concession à ma pudeur.

L’autoportrait est une tradition d’expression française depuis Montaigne, Rousseau, Chateaubriand, Simone de Beauvoir. Il n’est pas plus facile de manier sa propre matière que celle des autres, accéder à ma propre nudité est mon recours. Personne d’autre que moi ne peut prendre cette photo de moi.

Le principe est simple, la liberté d’expression est mon droit, dire ce que je pense, prendre une position, je ne sais même plus pourquoi je dois le faire, l’idée ne part pas.

Je me suis dessapée, le reste c’est ce qui insiste. Les crayons dans mon poing. Liberté, fraternité, mes témoins intérieurs l’ont brandi bien avant moi, No Pasaran ! Vous ne passerez pas ! You Shall not Pass ! Vous ne passerez pas ! VOUS NE PA-SSE-RREZ PAS ! NO PASARAN ! NO PASARAN[2] !
 
 
 


Le but de Charlie Hebdo et de ses dessinateurs n’a jamais été d’armer une bombe.

On peut laver le cerveau de jeunes qui n’ont rien à mettre à la place de ce que la malveillance peut y pondre, quand ils laissent quelqu’un prendre en main leur destin[3]. Pourquoi on ne pourrait pas faire le contraire, conditionner les gens à l’humour. On enseignerait l’humour à l’école depuis tout petit, des cours de blagues, on se moquerait les uns des autres, on apprendrait sous l’œil des adultes sans haine à encaisser la critique ou comprendre ce qui blesse, on apprendrait le désamorçage des bombes que nous pouvons tous devenir, on ferait des exercices quotidiens d’autodérision.

Tu fais quoi en cours de blague ? 
J’ai Imitations et caricatures cette année, putain, c’est dur !!

Je sais ma naïveté.

Tuer pour un dessin humoristique. Comment peux-ton manquer d’humour à ce point-là ?
 
L’humour s’apprend, comme toute chose, le rire est une contagion, une mise en condition, l’état d’esprit qui y mène est un entrainement. Le regard se forme à force de voir, quand on veut apprendre l’architecture on regarde l’architecture, pour la peinture regarder la peinture, de même pour la photo, la littérature, le cinéma, ou tout ce qui démarre par un crayon, de l’imagination, une pensée. Tant qu’à faire, dans une société dominée par l’image, un cours d’images, depuis tout petit, ça serait bien aussi, art, photo, architecture, BD, graphisme, publicité.

Quand on veut comprendre une image il faut la regarder longtemps et le souvenir de toutes celles qu’on a vu avant imprègne la rétine.

Ici il n’y a que des mots, des images, des photos. Chacun sait qu’ils n’ont pas le pouvoir des fusils.

Ceci n’est pas une provocation [4].


myriam eyann
























[1] Alexandre Soljenitsyne, le Premier Cercle 
[2] Slogan des madrilènes pendant le guerre d'Espagne en 1936
[3] Référence aux paroles de Téléphone La bombe Humaine
[4] Référence, malicieuse certes, au tableau de Magritte La trahison des images
Alexandre Soljenitsyne, Le premier Cercle
http://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Premier_Cercle_(roman)

No pasaran, le slogan des madrilènes pendant la guerre de 1936
Il est assorti du geste devenu un symbole de lutte pour les libertés, poing gauche brandi
http://fr.wikipedia.org/wiki/No_pasar%C3%A1n_%28slogan%29

René Magritte , La trahison des images, 1928, célébre pour sa légende, "Ceci n'est pas une pipe"
http://fr.wikipedia.org/wiki/La_Trahison_des_images

Téléphone, groupe de rock français
La bombe humaine, chanson de l'album Crache ton venin, sorti en 1979
http://www.youtube.com/watch?v=RtbALQ48u7A

Je veux vous parler de l'arme de demain
Enfantée du monde, elle en sera la fin
Je veux vous parler de moi , 
De vous
Je vois à l'interieur des images, des couleurs
Qui ne sont pas à moi, qui parfois me font peur
Sensations, qui peuvent me rendre fou

Nos sens sont nos films
Nos pauvres marrionnettes
Nos sens sont les chemins
Qui mènent droit à nos têtes

La Bombe Humaine
Tu la tiens dans ta main
Tu as l'détonateur
Juste à côté du coeur
La Bombe Humaine
C'est toi elle t'appartient
Si tu laisses quelqu'un
Prendre en main ton destin
C'est la fin.... mhm la fin
mhm la fin mhm la fin

Mon père ne dort plus
Sans prendre ses calmants
Maman ne travaille plus
Sans ses excitants
Quelqu'un leur vend
De quoi tenir le cou-ou-ou-ou-oup

Je suis un éléctron
Bombardé de protons
Le rythme de la ville
C'est ça mon vrai patron
Je suis chargé....... d'éléctricité

Si par malheur
Au coeur
De l'acccélérateur
J'rencontre une particule
Qui mène aux allumeurs

Mh noooon, ' faudrait pas que j'me laisse aller 
' faudrait pas que j'me laisse aller 
' faudrait pas que j'me laisse aller 
....................................................

 
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