Retour


Mercredi 5 novembre 2014
Soulevage de mots

Samedi 25 octobre 2014 – 21h00 - Dans ma grotte, au moulin
 
Ce qui est sous les mots est très fragile et très fort sans que cela soit une contradiction, ce qui se cache fait en sorte de ne pas être découvert même si ça ne se cache pas par faiblesse. Il y a un voile, qu’on peut dans certains cas déchirer un peu, avec beaucoup de précautions.
 
Dans une phrase il y aurait une trappe, on lirait un mot et tout d’un coup on serait ailleurs, dans la même phrase et en même temps dans une autre, cachée à l’intérieur, une face B audible sans changer la piste, on verrait les sillons gravés de l’autre côté du disque, on saurait lire à l’envers en plus de savoir lire dans le bon sens. Il y aurait un autre monde, où des gens se racontent d’autres vies, sans crainte, l’accès serait inaccessible à la malveillance.
 
Il faudrait lire avec une excessive lenteur, repasser sur les phrases plusieurs fois de suite, écouter sous les mots, les soulever un par un doucement et les redéposer délicatement après pour être sûre de les retrouver si on avait envie de voir encore dessous - si on ne se rappelle pas très bien ou parce que c’est irrésistible -  sans qu’on les fasse fuir, sans les effrayer.
 
Soulever les mots pour voir ce qu’il y a dessous n’est pas une de mes inventions, il y a des spécialistes du soulevage de mots. Les mots que vous soulevez ne sont jamais les vôtres - le but du soulevage de mots étant le partage et la découverte d’autrui - donc on soulève les mots précisément pour voir celui ou celle qui se cache dessous. Toute notion de voyeurisme, d’exhibitionnisme, de perversité, de manipulation, est déplacée ici, puisque par nature je le répète, la malveillance n’existe pas chez les écouteurs de mots.
 
Peut-être qu’on soulève les mots parce que c’est la seule façon d’accéder à ce qui est absent. Pour aller sous les mots on est obligé de s’absenter, on devient soi-même absent. Peut-être qu’on soulève les mots à cause de l’absence. Sous les mots il y aurait les présences des absents, tous les absents pourraient se rencontrer là et se reconnaitre.
 
Si c’était vrai, on pourrait s’absenter ensemble, évoluer sous les mots, y habiter.
 
L’absence serait comme une patrie. Dans l’absence on est un peu invisible, mais les habitants de l’absence se croiseraient, sans se rencontrer vraiment. A force pourtant, par hasard, on ferait une vrai rencontre, une rencontre réelle. La présence du hasard est une pure supposition. A mon avis, dans l’absence il n’y a plus de hasard, c’est précisément l’endroit où il disparait. On n’est pas absent à cause ou grâce au hasard, peut-être même qu’on est absent malgré lui, ou parce que le hasard vous a oublié.
 
Je ne suis pas une spécialiste du soulevage de mots, dire que je suis une spécialiste de l’absence serait prétentieux, et puis je préfère ne pas être spécialisée du tout, même si ça énerve les gens qui aime les engagements clairement énoncés et ne comprennent pas qu’on puisse aller dans tous les sens, encore moins qu’on le revendique. Aller dans tous les sens est ma ressource, mon fonctionnement et mon identité, ce qui implique une méthode de recherche rigoureuse et d’évacuer la moindre versatilité, la seule façon de trouver un sens est de le chercher partout, il n’y a aucune direction qu’on peut interdire dans ce cas. Pour trouver un sens, un véritable sens à ce qui nous entoure, aucune piste ne peut être négligée. L’exploration méthodique du sens serait ma spécialité, les explorer tous, un par un, pour pouvoir les éliminer au fur et à mesure, et à la fin trouver le bon.
 
Dans le monde des spécialités, le nombre d’individus se rapetissent. Par exemple les anatomo- cyto pathologistes spécialistes des cellules épithéliales glandulaires des muqueuses buccales suivent les mêmes congrès et s’y retrouvent d’années en années, se voient pour partager des infos intéressantes entre les congrès et parler de l’évolution des cellules et de leurs pathologies. De la même façon, les spécialistes de l’absence, de la recherche du sens et du soulevage de mots, se rencontrent avant de se chercher. A force de regarder sous les mots, ils soulèvent les mots de la rencontre.
 
Les phrases sous les phrases révèlent qu’on fait partie de l’imagination de quelqu’un d’autre. On existerait parce que cette personne vous imagine, on serait apparu sous ses mots, en dehors de ceux-ci, en toute logique, on disparaitrait. Sous les mots de cette unique personne, on comprendrait comment résoudre ce qui ne marche pas, de la même façon qu’on lit un guide, un livre de recette personnel. On garderait ses mots à proximité en permanence, en cas de besoin, on ne pourrait plus vivre sans ces phrases.
 
On aurait toujours un peu peur d’être surpris, ou de ne pas être d’accord, de ne pas se comprendre, ou de ne pas se rencontrer finalement, en vrai. Le temps de s’habituer à ne plus être seul, on se poserait pleins de questions très compliquées et inutiles, comme tous les absents. Normalement les absents ne rencontrent personne pour de vrai, et sont accompagnés par une multitude de personnes pour de faux. Il faudrait un temps de transition, pour que la présence apprivoise l’absence.
 
Le soulevage de mots, l’absence, la recherche de sens, sont des activités assez dangereuses, comme l’espionnage, le saut en parachute, ou la folie. Les régions traversées demandent des réserves d’énergie personnelle en abondance, capacité d’adaptation, réactivité,  attributs et garanties, et même de l’empathie, ce qui fait renoncer tout individu inapte.
 
Peut-être qu’un souleveur de mots peut être également souleveur de lignes. Quelqu’un qui aurait la capacité à voir sous les traits un coup de crayon anonyme, le mouvement et son intention, les pensées qui allaient avec le geste au moment du tracé. Un vrai geste ne cache rien, comme une vraie phrase. Pour rejoindre ce vrai geste, l’atteindre ou le voir, l’absence serait nécessaire à nouveau. Est-ce qu’un geste peut être présent et absent ?
 
Après, à force de soulever des mots et leurs phrases, des lignes sous les dessins, peut-être que les souleveurs de mots deviennent aptes à soulever n’importe quoi, la parole et les phrases en vrai, les vrais gestes qui se voient, n’importe quelle création, n’importe quelle transmission, un livre, un film, une musique, une peinture. Peut-être que les souleveurs de mots soulèvent tout, questions, coins de rideau, jupes, foule, doutes.
 
A la fin sans doute, on ne saurait plus vraiment ce qui est important, ce qu’on a trouvé sous les mots, les lignes ou la musique, ce qui est vraiment exprimé, sans qu’on ait besoin de soulever un truc ou un autre. On arrêterait de soulever toutes ces choses aussi souvent parce que ça serait devenu absurde, on ne croirait plus qu’il y a en dessous un trésor si important.
 
Un jour peut-être on en aurait un peu ras le bol d’être absent, même sans bien connaitre ce qui peut remplacer cette absence. On s’absenterait de l’absence pour retrouver les présences. Il suffirait de s’approcher, dire bonjour ou autre chose pour ne pas avoir l’air complétement idiot. Peut-être que ça ne marcherait pas parce qu’on a été absent trop longtemps, qu’on est trop vieux, les carottes sont cuites, il est trop tard, le rythme n’est pas bon, le temps inapproprié. Mais peut-être que ça marcherait.
 
A mon avis, un ancien habitant de l’absence qui s’en est sorti gardera toujours quelque chose d’indécrottable qui y reste attaché, un accent, des manies, une façon de ne pas écouter et d’écouter quand même, une capacité à la fuite, en quelque sorte. On accepte de quitter l’absence quand on sait qu’on pourra la retrouver où qu’elle soit, dans n’importe quelle condition, n’importe quel état.
 
La présence et l’absence sont comme les deux faces d’un miroir. Etre un absent présent ou une présence absente, pour toujours, on dirait que ça revient au même. Est-ce que quelqu’un qui est là sans y être, c’est mieux que quelqu’un qui n’est plus là mais qui remplit tout ? Quand le hasard est distrait, quelque fois, quand il ne fait plus attention, on peut vivre avec les deux, la présence et l’absence.
 
 J’ai relevé mes mots sans honte, pas de risque que je baisse mon froc, aucun risque de malveillance si un souleveur de mots était là. 

myriam eyann

 
Posté à 13:57 - 0 commentaire



Ajouter un commentaire


Votre commentaire sera validé après vérification.

Les champs en gras seront visibles sur mon site

Prénom ou Pseudo (*)
Email (*) 
Site web : http:// 
Message  (*) 
Adresse IP : 54.227.6.156
(*) champs obligatoires

 
Article précédent
Les gouttes de l'arc en ciel  
Article suivant
Les régles de l'Art  

Humeur

Clopin-clopant tout bascule en son propre contraire, et c'est grâce à cela que le monde ne cloche pas.

Bohumil Hrabal, Une trop bruyante solitude

 

Vidéos commentées

Onglet Dessin, sous onglet vidéos

Travaux récents

onglet dessin

Archives du blog

2017
2016
2015
2014
   décembre (2)
   novembre (2)
   octobre (2)
   septembre (2)
   aout (4)
   juillet (2)
   juin (2)
   mai (3)
   avril (2)