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Mercredi 22 octobre 2014
Les gouttes de l'arc en ciel

Jeudi 25 septembre 2014 – 19h55 – au moulin
 
Le martin pêcheur est un oiseau assez petit et très sauvage, qui se fait remarquer essentiellement par la couleur de ses ailes, d’un bleu si vif qu’il doit briller dans la pénombre. Ses apparitions sont furtives, inattendues, il passe tel un éclair, laissant dans son sillage des phosphorescences bleutées.
Très peu de temps avant de le voir pour la première fois, sur les berges du Loing,  j’avais participé à un vernissage, l’artiste peignait des toiles très colorées pleines de visions, profils, paysages, papillons, barques, oiseaux. Elle m’avait expliqué que voir un martin pêcheur est un bon présage, et raconté l’histoire qui le liait à elle par l’intermédiaire de son père.

Quand je l’ai aperçu, y voir un signe, à mon habitude, était complétement normal.

Aujourd’hui il s’est posé sur une branche, il se chauffait au soleil, trifouillait dans ses ailes. Derrière la fenêtre je surveillais son envol, avide d’éclairs bleus. Mais non, il restait là, à attendre. J’ai pensé d’accord, si c’est comme ça je vais attendre aussi. Au début je me suis un peu énervée, à cause de toutes les choses passionnantes en suspens, dans l’atelier ou ailleurs, il n’y avait pas de temps à perdre – il n’y a jamais de temps à perdre. Il bougeait un peu, comme pour me retenir on dirait, il va s’envoler d’une minute à l’autre, ça vaut le coup de rester encore.

Il profitait du Loing, à son rythme. Laisse faire, profite, tant qu’il est sous tes yeux. Je lui parlais, à l’intérieur de moi, lui racontant un tas d’idioties, pensant au renard de St Exupéry dans le Petit Prince, s’apprivoiser, le même endroit, tous les jours, la même heure, devenir unique, responsable l’un de l’autre. Est-ce qu’il sait que j’existe et le regarde ? Entre mes hypothèses et de jolies histoires, la possibilité que notre rencontre soit un pur hasard, maintenant et dans l’avenir, même si elle ne me plaisait pas vraiment, je l’acceptai.

Il a tournoyé dans le soleil, faisant miroiter son bleu, il doit charmer les poissons, telle une sirène des airs, virevoltant autour de l’eau pour attirer les plus beaux à la surface, ceux qui ressemblent à son bleu. Mon souffle était court, mes yeux écarquillés, mon cœur battait.
 
 
 


Après, flâner dans les magasins était nécessaire, envie de m’occuper de moi sans doute. Une photo parisienne m’a rassurée, tour Eiffel en arrière-plan, vue sur le pont des Arts, découpe des toits. Le souvenir d’un flottement sur ce pont,  une quinzaine d’années plus tôt, quelques minutes assise à côté de mon compagnon, sans paroles nous regardions la Seine, attendant côte à côte que l’un de nous deux réagisse.
Je lui avais dit, secrètement, tout ce qui ne se prononce pas et se pense avec une précision de mots non retenus, entre le rêve, la prière, la parole, le désir. Je ferais un roman de notre histoire sur le pont. C’est long d’écrire, nous nous sommes éloignés, je me suis mise à dessiner avec assiduité, il revient parfois me visiter, les jours de blé, le plus souvent l’oubli le remplace.
 
Le pont des Arts menace de s’écrouler, à cause de l’amour mis sous écrous par les amoureux qui le traversent, symbole parisien des promenades romantiques, une sorte de pont des soupirs où il est de bon ton de sceller son amour, ou le cadenasser, ce qui revient au même.
Mes conversations avec le martin pêcheur s’envolent avec lui aux antipodes de n’importe quel verrouillage, elles ne s’attachent pas plus aux berges du Loing qu’aux bancs du pont des Arts, personne ne les attrape, ni lui ni moi. Le temps passé loin de lui l’a rendu important.





Vagues dans mon âme, regarder des films d’amour est un passe-temps important pour tout individu féminin de base, c’est un classique incontournable. Je sais de quoi ça à l’air, mais il s’agit de toute autre chose. Rien de mieux pour stimuler les rouages que des images, des émotions, contagion, mimétisme, réconfort, Bruce Lee dit N’utilisez que ce qui fonctionne, partout où vous le trouvez.

Je commence avec Upside Down, un film de Juan Solanas, régal d’architecte et d’amoureuse. Peut-être que quelqu’un peut annuler ma gravité, ou prendre le risque d’inverser la sienne pour me rencontrer, peut-être que vivre dans un autre monde rend léger et inflammable, mais qu’on peut partager même à l’envers et contre les lois de la pesanteur.
Je m’achève avec Sailor et Lula, le célèbre film de David Lynch. S’affranchir des rôles définis, ne suivre que les traces choisies, quitte à prendre tous les risques. Les mots de Lula sans contraintes racontent l’arc en ciel, Sailor sourit et dissimule son âme de poète, cœurs sauvages, aucune phrase ne galvaude la liberté et l’amour.
Le désir ne se partage que librement, aucune promesse ne peut l’aliéner. Un instant, un cadeau, regards derrière la fenêtre, se parler même en cachette, en secret, sur un pont, une rivière, au fil de l’eau ou de la route.

Le martin pêcheur reviendra sur les berges du Loing, ce qu’il vient y chercher lui appartient, peut-être que les êtres les plus sauvages sont les plus libres. Les ponts s’écroulent quand on les surcharge de tout ce qui ne doit pas les encombrer, cadenas, pensées trop lourdes, espoirs bornés. En ralentissant son pas, si on est assez léger, on se croise, entre les rivages, suspendus sur les flots, deux berges, deux êtres, un chemin.

Jadis on construisait des maisons sur les ponts, ce qui ne concernait que très peu de gens de toute façon, habiter sur l’eau ne convient pas à tout le monde.
La partie du moulin qui me concerne - l’ancienne salle des machines - est sur pilotis, une rivière coule sous mes pieds, et délimite la surface exacte de mon logement. L’idée de flotter en permanence se faufile dans mes pensées, nuit après nuit, entourée d’eau, l’habitude s’installe. Ce n’est pas un pont, peut-être un navire à quai qui charge les provisions, inévitablement impatient, préparant le prochain départ, attendant le dernier passager. Un jour je larguerai les amarres, probablement, pour passer sous les ponts, comme l’eau.
 
 
 


Mardi 14 Octobre, exposition La disparition des Lucioles à la prison St Anne en Avignon. Un instant de grâce et de légèreté dans la cour des isolés, une œuvre de Miroslaw Balka appelé Heaven, des tubes en plexiglass tournent avec le vent et difractent la lumière. Il y a des éclats bleus, jaunes, violets, verts, mon reflet dans les lueurs orangés monte et descend, mon œil se perd. Des séquences se découpent sur les leurres de plastiques, les filaments flottent autour de moi comme un banc de poissons, à l’arrière-plan l’inertie des pierres froides et humides de la prison qui s’accrochent à la paroi du rocher à cet endroit de la ville. 
Le contraste  est si fort entre cette beauté et le contexte, des poches de densité minuscules m’éclatent au visage, petits trous noirs miniatures, hurlements dans un silence rempli d’échos. Les gouttes d’arc en ciel dansent et s’amusent d’avoir capturé de moi une image floue et déformée. Je fais la promesse de trouver un moyen de capturer à mon tour, moi aussi, cet instant.
 
Malgré la clarté des buts à atteindre, concrétiser son désir ressemble parfois à la traversée d’un nuage opaque, sans visibilité, on préfère garder la ligne d’arrivée dans un coin de son imagination, ça évite de la franchir, je ne comprends pas très bien pourquoi. Je voulais retrouver l’instant avec le martin pécheur, celui du pont des Arts, les moments flottants de désir, les moments d’amour et de partage.
Le roulis est léger sur le Loing, mais quand même, toute cette eau.
 
 



Désir, amour, liberté, entre la contrainte et la fuite, l’équilibre est à peine plus viable que les extrêmes, la frustration de ne pas être juste là où on voudrait être, ou au moment que l’on souhaite, est parfois insupportable. On fait sauter les derniers verrous, plus rien ne retient l’envol des gouttes d’arc en ciel, éclats bleus et violets, la réalité se dilue le temps d’une concentration.
Tu n’es plus là depuis longtemps, mais je te parle encore, dans ma tête, l’entonnoir minuscule d’un objectif, les mots se déforment, se difractent, boomerangs en échos, tes mots ou les miens peu importe, franchir les lignes d’arrivée dépasse l’imagination.
Les gouttes de l’arc en ciel dansent en  liberté dans mes poches.



myriam eyann

 
Le petit Prince  , Antoine de St Exupéry

Upside Down , film de Juan Solanas, 2012
http://fr.wikipedia.org/wiki/Upside_Down_(film,_2012)


Sailor et Lula, de David Linch, 1990
http://fr.wikipedia.org/wiki/Sailor_et_Lula

Heaven de Miroslaw Balka
voir arthothéque pro_page.asp?page=19084&sm=15670&galerie=36538&lg=
Oeuvre visible jusqu'au 25 novembre 2014 à Avignon

 
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