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Dimanche 19 mars 2017
Segond souffle
21 février 2017 – 6h07 à la Comelle
 
On croit que le début est plus facile à atteindre que la fin même si on vérifie pourtant chaque jour au moment de n’importe quel démarrage que ce n’est pas véritablement le cas. Pages blanches, voiture bloquée, ordinateur en panne ou procrastination, muscles froids, premier cri, vous rappelez vous au moins comment tout ça a commencé ? L’origine échappe, ce sont les lignes d’arrivée que la mémoire garde, les podiums victorieux, les échecs cinglants, les véritables fins, l’endroit où on se tient dépend de celui qu’on a quitté. Sans doute est-ce la raison pour laquelle on cherche sans cesse à en savoir plus, comment j’en suis arrivée là ? Dans le meilleur ou le pire ce sont les origines qui orientent mais quand la fin et le début coïncide peut-être qu’on devient apte à passer par les petites portes secrètes celles qui emmènent aux mystères sans les dévoiler, au milieu du merveilleux, plongée dans le chaos, c’est pas pour ça qu’on le comprend.
Le monde s’est retourné je sais pas pourquoi, tu es là, tu n’es plus là, je continue à tout mélanger. Il y a eu comme un ouragan, un genre de tsunami à moins que ça soit plutôt un tremblement de terre avec raz de marée titanesque, à force de forcer le vent en tous sens je t’ai ramené et dans le même temps presque au même moment on dirait le cadre a explosé, il est parti, tu le rencontreras jamais. Il me semble que nous nous sommes quittés il y a un instant et qu’une éternité s’est écoulé depuis notre rencontre mais parfois aussi loin de toi c’est l’inverse, notre rencontre vient de se produire et il me semble qu’une éternité espace nos retrouvailles. Avec le temps[1] la douceur inlassable de l’amour se mêle à la mélancolie de l’avenir perdu. J’ai écouté cette chanson de Ferré en boucle, passage après passage rien n’émousse ce qu’elle contient. Loin on a l’impression parfois d’aimer avec une force décuplée comme si l’amour devenait pur, avec le temps au contraire on aime de plus en plus.
Je croyais en avoir fini avec ces textes, les zigzags et les allers retours, c’était logique. Mais on se méprend sur les véritables débuts et les fausses fins, on malaxe tout jusqu’à ne plus rien savoir. Je continue à te deviner, à chercher le rythme, peut-on raconter les miracles ? Faut-il laisser faire ou prendre le taureau et comment ne pas tout à fait le saisir ? Il doit exister un monde au-dessus de notre monde où les gens perdus attendent qu’on trouve les passages, alors ce serait nous les errants qui osons à peine espérer les rejoindre. Là-bas il y a peut-être tout le monde mais je ne voudrais pas d’un Paradis peuplé de crapules, peut-être qu’il n’y a que les personnes qu’on aime déjà qu’on retrouve. Dans tes pas, mes trois ingrédients bancals dans la main, continuer à flotter, c’est ta musique que j’écoute maintenant, en plus de la mienne. Pourquoi tant de ressemblances entre l’amour et cette mélancolie parfois Jusqu’au bout, jusqu’au trou[2] ? Entre deux chansons un brouillard givrant sur la route de Vermenton je bifurque à Cravant, soleil sur les berges de l’Arroux, les rues enchevêtrées de La Machine, grottes du père Leuleu le long de la Cure, je passe à côté des sources de l’Yonne à Glux et je longe la rivière quand elle était petite, lunes d’été, nuits étoilées, grâces aux éoliennes et la lumière du Morvan, le repos du guerrier, au bout de mes doigts tes mains, tes bras m’entourent enfin. Peut-être que moi aussi à force, de n’y rien comprendre un jour je réussirais ma sortie d’artiste. Au Cirque du Bout du monde les chemins sentent la noisette, ensemble plus besoin d’envoyer les mots dans le vent, tout près de ta poche désormais, à portée de ton cœur, au bout de ta voix, à côté de moi mon ange. Sur la route les poids lourds défilent, je croyais qu’un gouffre allait s’ouvrir, rose fluo dans le crépuscule, je vais continuer à chuchoter mes secrets, à force de partages de rêves le puzzle se reconstitue. La poésie est réelle, elle n’est pas lointaine, elle ne s’évanouit pas quand on l’a trouvé.
Le miracle on voudrait le décrire mais raconter le vertige c’est le détruire. On aime comme on a été aimé, peut-être que pour se reconnaitre on a été aimé pareil, peut-être que pour se connaitre il fallait s’aimer de cette même façon, c’est probablement mon prétexte pour expliquer tout le mystère, tout ce que nous avons appelé des coïncidences, le merveilleux, joie et bonheur. Même quand tu me raconteras je continuerais à farfouiller en tous sens, il n’y a plus d’absurdité.
Il arrive qu’on gagne et perde en même temps et que le bonheur vous fasse sangloter avec la même intensité que les plus grandes douleurs, je le sais maintenant, certains soirs à se noyer l’amour et la plaie coexistent dans le même instant. Je m’endors dans tes bras, mes rêves ne t’effraient plus, j’invente que je rejoins les tiens. Je répète N’aies pas peur mais il semble à certains moments que rien ne puisse empêcher mon esprit de s’affoler, tout ce qu’on ne change pas, la prochaine fois. Je ne peux pas renoncer à ma colère mais peut-être qu’un jour ton calme l’aura complétement absorbé. Grâce à toi, grâce à moi, le chainon ne manque plus. La silhouette des vieux châtaigniers solitaires est un peu floue à travers mes larmes, une brume bleutée envahit les collines, les amas de végétation dentelée dessinent des courbes parfaites et les cimes noires se découpent à perte de vue dans les champs. Cette année les couleurs de l’automne m’ont crevé le cœur, le soleil de cet hiver glacial contient pourtant dans le sien les germes du printemps[3], je continuerais à son retour d’admirer les fleurs de mon jardin avec mes yeux d’amoureuse, et l’été reviendra, forcément. Je vais reprendre mes dessins de labyrinthe, mes plans inutiles, peut-être même que j’oserai prendre quelques photos maladroites, ce n’est pas pour le souvenir ou pour me rassurer, ni un hommage, peut-être que c’est ce que j’ai appris, ma façon de voir le monde, la beauté transmise au fond de mes yeux. Entre les excès et les nuances, trouver le bon angle, le dégradé, on croit que le cœur vieux et fatigué lâchera le premier et puis non, c’est l’estomac qui  échoue. On le dit ou pas même en le pensant à longueur de journée, mais les mots ne remplissent pas tout, il y a ceux qu’on tarde à formuler et ceux qu’on prononcera autrement, ta place ne bougera jamais, je porte notre nom maintenant.
 

Je suis incapable de renoncer à comprendre le monde, même si il me déroute de plus en plus comme si les chemins maintenant effacés étaient devenus vus de l’esprit. Je ne peux que retourner à l’écoute, ce sont les autres qui vous guident et vous redonnent espoir. Dans les librairies, à mon sens le dernier lieu véritable de liberté, les voix reviennent. On a toujours le choix, ça n’a jamais été simple, on peut faire de cette complexité quelque chose de passionnant pourtant. Et si les pires atrocités persistent, le cynisme et la malhonnêteté, le miraculeux fait face désormais. 


myriam eyann
 

[1] Avec Le temps, chanson de Léo Ferré
https://youtu.be/ikV05gDPSSI
[2] Jusqu’au bout, de Arno chanteur belge, album Jus de Box
[3] Si l’hiver disait le printemps est dans mon cœur qui le croirait ? Khalil Gibran








 
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Vendredi 13 mai 2016
Compte à rebours
Dimanche 20 mars 2016 – 22h17, au moulin
 

Une même route apparait différente suivant le sens dans lequel on l’emprunte. Au début, l’aller se parcours comme s’il était un tout autre chemin que le retour. Puis soudain on identifie ce qui est semblable dans les deux sens, on reconnait une station-service ou un supermarché, une église, une grande bâtisse, un pont ou une voie ferrée, un arbre, un détail du paysage, un repère, on se souvient avec étonnement du sens inverse puisqu’à cet instant ce n’est pas à lui que l’on était attentif, on recolle ensemble des petits morceaux d’aller-retour. Cet étonnement est une jubilation de gamine sans doute, il donne envie de route à l’envers, de contre-courants. A mon avis, le bon chemin est celui qu’on explore dans toutes les directions. Loin de la perfection il s’agit de ce qui fonctionne, les erreurs sont des panneaux indicateurs rappelant la direction au moment des bifurcations. Les contraires m’attirent à chaque instant, les opposés sont vertigineux quand ils montrent que ce qui est bancal fait également partie d’une symétrie.
C’est ainsi que Là où est le danger croit aussi ce qui sauve[1] et que nous sommes baignés en permanence dans la dualité, haut et bas, face A et B, la contradiction contient une possible explication. J’évoque souvent cet effet miroir qui nous entoure comme une loi de la nature et je le pense avec conviction, on choisit les miroirs dans lesquels on veut se voir, on brise les autres ou on les évite.
Les métaphores - et les symboles qu’elles contiennent - que j’utilise en permanence pour m’exprimer, sont des raccourcis pour contourner l’abstraction. Contrairement aux apparences je suis très maladroite avec les abstractions, je les comprends mal, je les manipule sans précaution. Tout ce dont je parle proviens d’un Réel. Mais on ne peut pas raconter le Réel, au pire on l’évoque, quelque fois on le transmet partiellement grâce à l’empathie d’un lecteur, un geste évadé dans le dessin, je tente encore d’isoler plusieurs choses en même temps. C’est tout à fait contradictoire, il n’y a pas mieux qu’une abstraction pour exprimer un Réel qu’on a vécu. Je pensais à cette spirale dans laquelle se termine tout ce que j’écris sans que cela soit une volonté, à mes dessins abstraits derrière lesquels se cachent une figuration[2], à ma réticence à décrire les faits et les actes tout en les épluchant, mais je le redis : même si ça ne se voit pas mes aller retours entre le Réel et la réalité sont permanents.



En tant qu’humain, nous sommes complétement piégés dans le temps, l’horloge tourne, le calendrier défile, l’histoire s’écrit. Nous voulons pourtant tous y échapper, pas pour un temps épisodique et reproductible, mais dans un véritable état, un changement de paradigme. Je me remémore souvent une chanson qui m’évoquait cette possibilité individuelle, Il est libre Max[3]. Je rêve encore d’échapper aux contingences et devenir comme Max, il semble que rien ne peut me convaincre d’y renoncer. Max a raison, c’est les comptes à rebours qu’il faut court-circuiter.
Quand on prend conscience que quelque chose va prendre fin, on peut décider de la façon dont on va aborder cette fin, organiser, planifier, dans le but de rester le chef d’orchestre. Dès qu’un compte à rebours commence pourtant, il semble que je devienne un peu fainéante et inefficace, exactement comme quand on décide de s’arrêter de fumer par exemple, repoussant le moment de la dernière cigarette, trouvant les milles prétextes pour que ce ne soit pas la dernière. Au fur et à mesure de l’échéance qui approche, impossible d’évacuer totalement le recul, il ne s’agit pas de mieux sauter mais d’oublier qu’il va falloir le faire, la volonté m’échappe. Peut-être est-ce de savoir que quoiqu’on fasse la maitrise est une feinte, une sorte de fuite devant le seuil et qu’une véritable fin n’est pas un renoncement mais un abandon.



A propos de la fainéantise, mon fils dit les fainéants, en vérité ça n’existe pas. J’aime bien cette phrase, il dit aussi y’a que des gens malades qui n’aiment pas travailler, en vrai tout le monde veut travailler, s’occuper et faire avancer ses propres projets.
Plus on travaille, plus le temps est long on dirait, certains soirs après une vérification inopinée sur agenda, on pense : ça a été si long. Je ne peux pas dire le temps passe vite, les trois ans écoulés me semblent une éternité. Plus que les autres années une boulimie m’a occupée, heures interminables passées à dessiner, prendre des vidéos et les monter, explorations photos, écriture bien sûr, bidouillages sur le site, lectures, mises en forme et classements. Je me plains régulièrement du manque de temps, les journées de 24h, le temps perdu à dormir, manger, faire les courses, gagner sa vie, se reposer, grignote mon énergie on dirait. Mes heures de travail sont gardiennes du sens, le reste s’est perdu, ou reste absurde. Crayon à la main, ne comptant plus rien, ni plus ni moins, quand les heures disparaissent on dirait que le temps s’étire.
L’horloge se remet à tourner avec les obligations, et avec la peur, l’anxiété, l’angoisse, toutes émotions de la même famille que le temps revenu et qui l’accompagnent. Ma fainéantise de compte à rebours intervient au moment de ces retours d’horloge, la conscience du moindre des comptes est totalement vaine et inutile, entre mes mains. Dernièrement, devenue envahissante, cette fainéantise m’empêchait toute concentration, le temps s’était remis à compter. J’ai rangé mes crayons, il m’était devenu impossible de ne pas penser au moment où le dessin en cours devrait s’arrêter, à la façon dont je devais le finir et l’obsession du produit qu’il allait devenir en gâchait l’exécution. Je pensais en permanence à stopper mes gestes pour un motif quelconque, le plus souvent vague ou carrément indéfini, alors que je ne voulais pas m’arrêter, alors qu’il n’y avait aucune raison pour le faire. Je pensais au moment où il faudrait me consacrer à autre chose qu’à dessiner, à surveiller le truc sur le feu, l’impression permanente d’attendre ce qui allait arriver, et qui n’arrivait pas pourtant.
Quand on se déplace beaucoup, quand on déménage sans cesse, on vit au rythme de ces comptes à rebours, j’avais oublié. Mais c’est curieux, les chemins où on refuse de s’aventurer sont exactement les seuls à pouvoir nous guérir, la route vers laquelle on se dirige choisit nos blessures comme s’il n’était pas possible de prendre en toute conscience les voies de la guérison alors c’est elles qui nous choisissent. Les endroits où on ne veut pas aller on les croit ennuyeux, on croit ne rien avoir à y faire, qu’il ne nous concerne pas et on s’imagine que c’est par hasard qu’on les croise, mais même loin en prenant toutes les mesures pour ne pas les voir, leurs lueurs finissent par se réfléchir exactement dans le fond de ma pupille. J’ai fini par accepter que ces endroits me sont probablement destinés. Pourquoi veut-on toujours être ce qu’on n’est pas ? Le déterminisme est insupportable, si on ne le refusait pas un peu comment pourrait-on se croire libre, et humain ? Peut-être qu’un jour on accepte d’être soi et qu’on ne peut être libre que dans ces limites, on consent à renoncer au champ de bataille où l’on forge une personne que l’on n’est pas pour chercher l’individu que l’on croyait étranger, soi. Peut-être qu’il est trop cruel de se soumettre seul à cette finitude et qu’il faudrait toujours le faire avec l’aide d’une autre finitude, une autre personne, trop différente et trop semblable.



On ne peut oublier le but, ce sont les instants qui y mènent qu’on perd le plus souvent. Un bon résultat se construit par l’enchainement de belles séquences, pour une bonne musique chaque son doit se lier aux autres, oublier le produit fini en préservant une volonté imprégnée dans chaque geste, être à l’écoute ne peut se faire que dans la présence. Un instant isolé n’existe pas même si à mon avis l’efficacité est meilleure quand on laisse murir chaque partie indépendamment l’une de l’autre, chaque moment est fait de tout ce qui le précède. Le point zéro est un leurre pour faire croire que les horloges existent pour de vrai, dans une présence on est toujours une somme et grâce à cela un potentiel avenir. On compte dans un sens ou dans l’autre, à force on finit par savoir parfaitement se perdre. Mais c’est ce qu’on ne connait pas qui est seul explorable, à l’aide des outils bricolés aux moments des solutions, à l’occasion on finit par se découvrir quelques compétences.
Il parait que la nature est paresseuse et choisit les chemins qui sont à la fois les moins couteux et les plus efficaces. Sa complexité, ses richesses exubérantes et ses beautés insondables sont pourtant le plus souvent inexplicables, et à mon avis tout ce qui compose notre monde est construit comme les labyrinthes les plus compliqués. Les êtres vivants gardent des particularités, des traits de caractère dont on ne sait plus à quoi ils peuvent bien servir, des fonctions obsolètes pour leur survie les ornent et les déterminent pourtant. La nature ne jette rien, elle recycle. Si ça ne gêne pas autant le garder, on ne sait jamais ce que l’avenir réserve.
 


En préparant ce texte, entre deux allers retour dans le Morvan, vers mon ultime maison, j’écoutais la chanson de Polnareff, On ira tous au Paradis[4]. Je réfléchissais à la moralité qui complique tout, entre deux Paradis, à ces allers retours que l’on refuse de reconnaitre, aux endroits qu’on quitte et aux Paradis que l’on s’autorise. A mon avis, le Paradis est un équilibre, un ajustement entre ce qui était bien et le mal, les joies et la douleur, ce qui a détruit et ce qui s’est construit. On ne devrait jamais renoncer au Paradis. A mon avis le Paradis n’est pas un cadeau, une rémunération ou une récompense mais se sculpte comme une victoire. Personne ne peut l’offrir à personne, il n’est ni gratuit ni parfait, susceptible de corrections comme tout ce qui n’est pas fini. Il n’y a pas de raison que l’Enfer existe et pas le Paradis. Pas besoin de connaitre l’Enfer en personne pour savoir qu’il n’est pas une illusion, et je suis persuadée maintenant que tous les habitants de l’Enfer le savent, il y a un Paradis.
Arrivent les moments où les comptes sont à jour, on ne doit plus rien à personne et dans le même temps, puisque les soldes de tout compte sont faits, plus personne ne vous doit rien. Un équilibrage se fait dans chaque partie du corps, dans chaque cellule on dirait, dans le cœur et l’esprit, une inversion, une sorte d’opération annule les débits, entre plus et moins plus aucun ne l’emporte. L’équilibre n’est pas tiède, il se compose de colère, de jouissance, de force et de faiblesse réunies, du doute, de beauté, de mélancolie. Il n’oublie jamais avoir été bouillant, il peut toujours basculer dans la glace. C’est avec soi-même qu’on règle ses comptes. On ne choisit pas ses Paradis, on les accepte en perdant ses illusions.



A mon avis il y a trois ingrédients pour construire un Paradis, un bon boulot qui aide à vivre et une bonne grotte sont les prérequis indispensables. Le premier ingrédient pourtant l’essentiel m’échappe sans cesse. Un guide à Marrakech je l’ai raconté, m’a fait comprendre qu’on doit être discret sur le sujet, respecter les mystères. On croit attendre derrière des portes fermées mais cette histoire de porte parfois s’inverse, on essaye les ouvertures, au cas où. On ne se tient pas de la même façon devant une porte ouverte. Si les murs parlent, peut-être qu’ils raconteront. Quelque fois la panique me prend, Compte jusqu’à cinq, l’attente n’existe pas, tu n’as pas peur, qu’est ce qui peut se passer, au pire le calme reviendra. Un, Deux, Trois, Quatre, Cinq, c’est mon deuxième Paradis que je vois en premier, la porte en haut du petit escalier est ouverte, je n’entre jamais seule, l’espace et l’obscurité m’entourent, tout devient si clair. Il y a des moments où l’envie de bruler les mots me prend. Le deuxième Paradis le devient quand on sait qu’on n’en partira plus, quand il n’est plus un lieu symbolique ou imaginaire mais devient le repaire, le lieu matériel de stockage de tout ce qui l’est. Cinq, Quatre, Trois, Deux, Un, Zéro, c’est une maison il faut le dire, il y a un jardin, des rosiers mal taillés, des arbres recouverts de lichen et de gui, des moutons s’égarent, les oiseaux gazouillent et tout un tas de bestioles gesticulent, les murs de pierre sont forcément épais, des vieilles tomettes rouges rendent les sols irréguliers et même ils semblent un peu instables par moment, il y a une grosse porte en bois toute moche, des poutres de chêne - rien n’est droit, ni les planchers ni les murs, mais ça tient debout depuis plus de 150 ans - il y a un vrai grenier, des toiles d’araignée gigantesques et poussiéreuses, une grange pleine de foin, une échelle branlante, des clapiers vides, du silence. Je n’ai pas vu de mésanges bleues mais hier un couple d’hirondelles est rentré par la fenêtre ouverte, cherchant l’endroit idéal où nicher. J’ai entendu des pépiements stridents, ils étaient trop proches pour venir de l’extérieur alors je me suis rapprochée de ce joli son comme une chatte insoupçonnable, jusqu’à les voir voler dans mon nouvel atelier. Dehors d’autres hirondelles ont commencé à zigzaguer autour de la maison, leurs sifflements et leurs jeux m’ont rappelé la Provence, Manosque et Oraison où j’observais leurs escadrons danser autour des toits, formations groupées en piqué, rase motte sur les façades et la joie communicative de leurs petits cris en rafale qui rend ma respiration haletante.



Depuis cet endroit, habiter en même temps avec les moments de bonheur et ceux qui ont été cruels n’est plus une contradiction, une maladie ou une absurdité. On devient par hasard la personne que l’on désirait être, peut-être que par hasard aussi on rencontre la personne dont on s’ingénie à fuir le désir. Puisque le temps disparait à nouveau, le compte à rebours va s’inverser aussi. L’équilibre ne dure qu’un instant, le faire tenir le plus longtemps possible est le seul travail qui compte. Un jour je sais il sera là, en entier, à portée de cœur, à portée de voix, à portée de moi. Le début, le milieu et la fin se mélangent. Crayon à la main. C’est de cette façon que j’embrouille le temps, pour que comme dans le Réel il disparaisse. Le bon chemin est peut-être plus court que je le crois. A l’intérieur de ses propres limites n’en avoir aucune.



myriam eyann



[1] « Wo aber Gefahr ist, wächst das Rettende auch» Friedrich Hölderlin (1770-1843), poète et philosophe allemand. Cette citation est extraite du poème Patmos. Elle m’a souvent redonné le courage de poursuivre ce que je cherche parce qu’elle contient une véritable réponse. Un patient souffrant de schizophrénie que nous suivons me lit parfois quelques lignes de ses textes et j’ai retenu une phrase qui exprime le désarroi dont il peut être question : Comment faire le bien quand le mal vous atteint ?
[2] J’ai parlé de ce balancement entre le besoin de repères figuratifs dans mes dessins, l’ennui que me cause le cadre de cette figuration pourtant et ce qu’elle m’aide à construire, dans la vidéo Silhouette pro_page.asp?page=21434&sm=8910&galerie=39597&lg=
[3] Il est libre Max est une chanson d’Hervé Cristiani (1947-2014) sortie en 1981, dans laquelle il compose le portrait d'un être imaginaire regroupant toutes les qualités qu'il affectionne et qu'il prénomme « Max ». Cette chanson emblématique vendue à plus de 500 000 exemplaires a connu d'innombrables adaptations. Après ce succès et la sortie d'albums qui ne rencontrent pas la même fortune, Hervé Cristiani vit sa vie d'artiste avec flegme et discrétion et continue régulièrement à produire livres et albums. En 2003, l'auteur donnera encore une fois le même nom à un livre qui se donne pour défi d’expliciter la philosophie du personnage imaginaire qui l'a rendu célèbre. Reprenant les paroles de la chanson, il évoque ses goûts, retrace son propre parcours, se souvient de ses fans et lève le voile sur ses inspirations.https://www.youtube.com/watch?v=adWBQyBtZgs
[4] Michel Polnareff, auteur compositeur interprète français né en 1944. On ira tous au Paradis (même moi), sortie en 1972 sur l'album Polnarévolution.https://www.youtube.com/watch?v=DBXaKjMsTbI
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Samedi 27 février 2016
Les mésanges du Loing
Samedi 16 Janvier 2016 – 21h47, au moulin
 

Quand on se décide enfin à voir la vie autour de soi, des petits miracles se mettent à crépiter pour attirer l’attention comme un tonnerre qui chuchoterai. Je ne suis pas sûre d’avoir décidé de devenir animiste, je crois plutôt avoir découvert que je le suis. Mais si on y réfléchit, c’est quand même tout à fait logique. Même en essayant de trouver un commencement, je ne ferais que raconter une histoire.
Mon animisme n’est pas une histoire et ne s’appuie sur aucune légende, je ne l’ai pas trouvé par hasard, il fait partie de moi. Aucune des explications sur les croyances ou la foi n’est suffisante pour légitimer les mystères. La matière contient ce qui existe en nous, existe avant nous, existera après, elle se transforme mais rien ne peut la détruire. Ce que deviendra la table sur laquelle j’écris et dessine, si son bois sera brulé et réduit en cendre, ce que deviendra l’arbre qui est devant ma fenêtre ou la mésange bleue qui tapote contre le carreau, je ne peux pas le savoir.
Où iront les cendres et en quoi se transformeront-elles ? D’où vient la matière dont nous sommes faits, à quel endroit du monde a-t-elle voyagé pour se changer en mésange, en arbre, en table ? Présente depuis toujours, elle ne disparaitra pas. Etre animiste est un hymne permanent, chaque chose est digne d’intérêt, rien n’est anodin. Rien de plus idiot là-dedans, de plus fou, que de vénérer un homme imaginaire omniscient, avec ou sans barbe, un dieu dans les nuages je dis. C’est par contre beaucoup plus concret.
Ta vie est aussi précieuse que la mienne.
 
Les miroirs réfléchissent ceux qui les regardent, les lueurs se transmettent, et si on est bien forcé pourtant de rester à sa place, rien ne peut empêcher cette interaction permanente. A l’intérieur des limites, des lois de la nature et de la forme que l’on a, il règne un infini. On peut décider d’avoir peur, on peut décider la confiance, s’imaginer inatteignable ou atteindre l’absurdité, on peut vivre en paix aussi.
Dans un miroir on n’est pas forcé de ne regarder que sa propre image, on peut regarder le miroir, oubliant ses reflets, même si les miroirs sont rusés et refusent qu’on les voit. C’est peut-être ce qu’on appelle passer au travers du miroir, s’approcher tellement prêt, le reflet disparait, la matière qui est dedans on peut la voir.
Ta vie m’est bien plus précieuse que la mienne.
 
Etre animiste m’aide à accepter qu’on maitrise mieux l’instant que le résultat, même si le plus souvent c’est l’inverse qu’on voudrait. En regardant les arbres qui ne bougent pas et respirent pourtant, la prétention de vouloir laisser quelque chose de moi-même me devient détestable. Vivre de toute autre façon que dans l’instant est une illusion.
Les arbres sans paroles transmettent quelque chose, une sorte de joie. Il y a un monde parallèle où on devient capable de parler arbre, où on les voit. L’infiniment grand ressemble à s’y méprendre à l’infiniment petit, on est toujours au milieu du plus grand et du plus petit que soi. Peut-être qu’en tant que partie du tout on peut l’imaginer si on accepte d’être à sa place, cette petite partie infinie qui ne sera jamais un centre.
Ta vie est plus précieuse que la mienne.
 
Les mauvaises choses arrivent souvent en même temps, comme un paquet indémêlable sans qu’on puisse comprendre pourquoi le sort s’acharne à ce moment précis, un enchainement en cascade impossible à freiner. Les bonnes choses on dirait font la même chose et s’agglutinent au même moment comme pour dire Es-tu au moins capable de gérer tant de bonheur, toi qui le demandes ?
Quand toutes les portes s’ouvrent, on a un peu peur, le plus souvent c’était les cauchemars qui se cachaient derrière, mais peut-être qu’il faut ouvrir la porte de tous les cauchemars parce que les rêves se blottissent derrière eux et que pour les découvrir il faut accepter les uns et les autres. Peut-être qu’ils sont un peu indissociables, tels les doigts d’une seule main, qu’ils habitent ensemble dans les mêmes maisons et que les plus beaux rêves choisissent de partager leur vie avec les plus beaux cauchemars.
Etre animiste m’aide à trouver la place pour mes cauchemars, je croyais qu’ils disparaitraient complétement et que mes rêves devaient les remplacer complétement mais sans doute pour protéger le plus beau des rêves il faut un énorme, gros et grand cauchemar qui fait peur.

Mon Ami Ils reviennent. Dans l’univers tout entier, par les voies sacrées, regarde, Ils reviennent, tout l’univers bouge d’un mouvement sacré. Regarde, là-bas, du monde des esprits, Ils reviennent. Dans l’univers tout entier, regarde, Ils reviennent[1].
 

Dans le jugement permanent, suspicion, méfiance, et de fait de plus en plus souvent dans le dédain et la condescendance, on croit que l’égoïsme serait inhérent à la nature humaine et même à la moindre vie. L’éthologie démontre pourtant la recherche permanente de contact, de bienveillance et d’amour. La capacité à développer l’espoir, à construire non pas pour se protéger les uns des autres ou pour un profit personnel mais dans le but d’un partage est une logique indéniable de la vie. L’amour est le piège qu’elle a tissé pour l’efficacité des rencontres[2].
Je ne connais rien de toi, uniquement que ta vie é été une suite d’épreuves et de catastrophes et malgré tout tes rêves t’ont amené jusqu’ici. Tu ne connais rien de moi, uniquement que je vis dans le rêve que tu veux habiter et malgré tout c’est une suite de glissement de terrain et éboulement en tout genre qui m’ont guidé jusqu’à ton chemin. Peut-être qu’à nous deux nous avons tous les ingrédients pour construire les fondations d’une vraie vie.

La force d’un handicap, d’une mutilation, d’une difformité, d’une infirmité, c’est ce qu’ils donnent en supplément par rapport aux personnes qui ne les possèdent pas, comme un truc en plus plutôt qu’un truc en moins. La force d’une vie est ce qu’elle possède, la place où elle se tient, par rapport à toutes les autres vies qui ne sont pas elles.
 
Nous sommes de moins en moins responsable des actes que nous commettons. Les conséquences de nos actions ne sont plus lisibles depuis que nous vivons hors sol. Nous ne savons plus cultiver la terre, ni construire nos maisons, il est interdit de faire du feu, on peut manquer de respect sans en subir les conséquences immédiates, dire n’importe quoi sans en être responsable.
L’égoïsme ne protège de rien, il fragilise, c’est l’amour qui est un abri. Nous faisons semblant de ne plus savoir ce qu’est la bienveillance, ou nous l’amalgamons à l’immaturité, on dit le monde ne peut pas ressembler à ton rêve, réveille-toi, on ne vit pas chez les Bisounours, il faut grandir, tu es ridicule, mais la majorité des mourants vous le rappelle et vous le disent parfois Mise tout sur l’amour[3].
Nous faisons semblant de ne connaitre que le profit, obtenir la satisfaction et la rentabilité, devenir le plus fort, celui qui vaincra, et pour nous persuader, nous disons suivre une loi essentielle de la nature, celle de la survie. L’idée de la survie légitime ainsi nos actions, bonnes ou mauvaises. Pourtant hors sol, loin des réalités de ce qui vit autour de nous, nous croyons que c’est la nature qui guide nos actes et l’instinct qui conduit le plus fort à écraser le plus faible.
C’est comme si tout était inversé maintenant. Les pires escrocs de la nation appellent cyniquement à réprimer la fraude, on peut développer des phobies administratives quand on occupe une haute fonction administrative, on n’en a pas le temps quand on se débat avec les certificats, les attestations, les papiers qu’on a ou qu’on n’a pas encore, les retards et les délais, les autorisations et les rejets, les chemins vers les préfectures, les caisses d’allocations, les agences pour l’emploi ou les boites intérim, ce à quoi on a droit, les privilèges qu’on n’a pas ou qu’on n’a plus, les pensions, les retraites, le chômage, RSA, CAF, ASSEDIC, CPAM, APL, OFPRA, minimums. Dans le désert ou sur la mer, on ne peut pas se permettre une phobie du sable ou de l’eau.

Se soucier de l’impact de nos décisions sur la cinquième génération de nos descendants est devenu la préoccupation de ceux que l’on nomme irresponsables, oisifs qui ont le temps de rêvasser, la tête ailleurs, sans doute. Les mots sont détournés comme dans la novlangue de Georges Orwell[4] pour les vider de leur signification première et leur ôter tout ce qu’ils contiennent de force afin de réduire les discours à des jouets pour les inconscients. On retourne le sens des choses en permanence pour en faire le contraire de ce qu’elles représentent. Hors sol, le sens même s’échappe, on peut rejoindre le discours des fous, ceux qui disent tout et son contraire, comme s’il n’y avait plus de sens. Hors sol tout se mélange, rien n’est plus attaché, on mange de la nourriture emballée loin de la réalité des abattoirs, de la terre retournée, des racines qu’on déterre, des mains sales, loin des signes, des autres vies que la nôtre.
 
Ami, Ils reviendront. Sur la terre entière, Ils sont de retour. Les enseignements ancestraux de la Terre, les chants ancestraux de la Terre, Ils sont de retour.

On ne peut pas supporter d’être hors sol quand on est animiste. Etre animiste m’oblige à me reconnecter à chaque instant. Est-ce que tu crois qu’on peut être responsable de son irresponsabilité ? C’est une question que je me pose souvent. Plus personne n’est responsable de la situation, ni les hommes politiques, ni les économistes, ni les grosses fortunes, ni les pauvres, ni les riches. Plus personne ne sait comment aider l’humanité. Mais tout le monde pense à sauver sa peau. Au Moyen Age même les animaux étaient jugés responsables juridiquement. Maintenant les pauvres payent ce qu’ils n’ont plus. Le système économique capitaliste ne laisse pas le choix de la révolte à la pauvreté mais lui donne le statut perpétuel de mendiant. Quand on est mendiant tout ce qu’on peut faire c’est demander merci[5]. La pauvreté est devenue inoffensive, finalement on l’a désarmée.

Je ne connais pas le véritable désert, et je n’ai pas traversé la mer, mais il y a des endroits maudits où on voudrait pourtant parfois retourner sans comprendre pourquoi, comme si l’enfer là-bas, tout compte fait, valait mieux que l’enfer d’en être sorti. Tu me demanderas peut-être un jour comment je le sais, peut-être que j’ai oublié ou que c’est le chemin des accélérations, les virages, les glissades que le cerveau détruit, peut-être qu’il ne stocke véritablement que les bons moments, les partages, les étreintes, les rires, les étincelles, si on lui fait confiance. Ce que tu vis, je le comprends.
 
Le but de n’importe quelle vie est de partager et de se lier. Une vie qui existe toute seule, ça n’existe pas. Je comprends pourtant qu’on soit prêt à tout pour éviter les moments de lucidité. On peut vouloir le beurre, l’argent du beurre, la crème, la fermière et la bite du fermier, mais même aux dieux il manque quelque chose car ils ne sont ni des êtres vivants, ni des êtres humains.

Les mésanges tapent sur le carreau de la fenêtre pour me réveiller, ou parce que je tarde à remettre des graines et de la graisse dans les mangeoires vides, ou parce qu’elles sont curieuses, ou parce qu’elles sont joueuses. Je peux inventer leur bienveillance ou leur joie, leur cupidité ou leur dépendance à mon égard, je peux projeter sur elles mes humeurs bonnes ou mauvaises, décider qu’elles ne me voient pas ou ne sont que des mécaniques inconscientes, je peux les regarder, les observer, voir jour après jour qu’elles se méfient et restent à distance, qu’elles se battent entre elles parfois, et d’autres jours me regardent, m’observent, restent sur la branche, de loin. Je peux imaginer qu’un contact est possible, non pas les toucher mais établir un lien primaire, leur montrer, moi aussi je sais que tu es là.
Ça n’engage que moi, regarder les mésanges m’est bien plus doux que n’importe quelle prière, toucher la matière, ramasser des pierres et les tourner en tous sens, bien plus présent que n’importe quelle absence, prendre soin de la matière qui m’entoure, inerte ou vivante, plus réconfortant que n’importe quelle image dite divine, lointaine, froide et plate, aussi abstrait et complexe, sans doute.
 
Les capitaux désormais voyagent sans entraves et sans frontières, il est plus facile de délocaliser une entreprise que de produire avec les personnes qui veulent travailler, parce que ces personnes coutent chers et que les enfants asiatiques sont dociles. Des milliers d’êtres humains restent bloqués derrière nos frontières, les vêtements cousus au bout du monde passent les douanes, les jouets électroniques amusent les enfants de l’occident, les stocks de désinformation en surplus endorment les ignorants. 
Je porte les mêmes habits que tout le monde, je me nourris dans les supermarchés, je profite de la technologie de pointe de l’humanité, et je ne sais pas quoi faire, je n’ai pas les leviers pour agir sur le monde, à ce qu’on dit plus personne n’a véritablement les commandes, ni ne comprends comment résoudre les contradictions humaines. Pour créer un monde il faut une souveraineté technologique, la volonté de le faire, et une bonne légende[6].

Le murmure existe encore, après une phase de sidération devant l’état du monde, quand on le regarde en face, on fait tout pour oublier l’impuissance, parfois la colère s’installe, finalement le mieux est de trouver un moyen pour une action tangible, quitte à changer complétement de vie[7].
En dehors des liens virtuels que je lance ici sans savoir qui les attrapera ou s’ils peuvent l’être, la seule action à ma portée était d’ouvrir ma porte, c’est à la fois très concret, matériel, symbolique, laisser entrer malgré tout ce qui fait peur, les doutes, et la confiance[8]. C’est toi que j’accueille dans ma maison, c’est toi qui me remercie, c’est toi qui a traversé le désert et laissé les corps glisser dans la mer, c’est toi mon secours. Peut-être que pour sortir du réel il faut être au moins deux. Mais il parait qu’il faut être fou pour provoquer l’avenir. Le murmure existe encore, sous les morceaux de lune les mésanges bleues au creux de mon oreille racontent des histoires d’amour.
 
En France quand on aura déchu quelques personnes de leur nationalité, histoire de dire que tout ça ne nous concerne pas, peut-être qu’on accueillera ces apatrides à l’OFPRA. Ici, comme d’habitude, il n’y a que des mots, des dessins, une tentative de transmission de pensées, une communication, hors sol.

Ami Ils sont de retour. Je te les donne. Et grâce à eux tu comprendras, tu verras. Ils sont de retour, sur la Terre.


myriam eyann



[1] Chant de Crazy Horse, rapporté et traduit par Archie Lame Deer dans Le Cercle sacré, mémoires d’un homme médecine Sioux, Albin Michel , 2000
[2] L’amour est un piège tendu à l’individu pour perpétrer l’espèce, Arthur Schopenhauer
[3] Vidéo Bon Entendeur François Cluzethttps://youtu.be/diKNJvQYwmg
[4] Georges Orwell, 1984, publié en 1949, dans ce roman phare de la littérature de dystopie, le novlangue est la langue officielle d’Océania. Le principe est simple : plus on diminue le nombre de mots d'une langue, plus on diminue le nombre de concepts avec lesquels les gens peuvent réfléchir, plus on réduit les finesses du langage, moins les gens sont capables de réfléchir, et plus ils raisonnent à l'affect. La mauvaise maîtrise de la langue rend ainsi les gens stupides et dépendants. Ils deviennent des sujets aisément manipulables par les médias de masse tels que la télévision. C'est donc une simplification lexicale et syntaxique de la langue destinée à rendre impossible l'expression des idées potentiellement subversives et à éviter toute formulation de critique de l’Etat, l'objectif ultime étant d'aller jusqu'à empêcher l'« idée » même de cette critique. (source Wikipédia)
[5] Bernard Lavilliers, Ecoute, album les Barbares, 1976 https://youtu.be/VNcG5IXKL38?list=PLTBctZr_O09pPeOz0f2gi-Poz3M0PUIB7
[6] J’emprunte cette idée au livre Demain, un nouveau monde en marche, Partout dans le monde des solutions existent, Cyril Dion, Actes Sud, Domaines du Possible, 2015. Il invite à réfléchir sur un récit futur positif pour l’humanité en cherchant des exemples concrets à travers le monde d’initiatives et de créations porteuses de sens. J’en extrait quelques phrases d’introduction : « On sait bien que c’est la catastrophe, et à la fois qu’est-ce que tu veux qu’on y fasse ? […] Personne n’a envie de faire des efforts pour rien. […]  La fiction est une fonction élaborée par l’être humain pour assurer sa survie. (A l’appui d’une citation de l’ouvrage de Nancy Huston, L’espèce fabulatrice, Actes Sud, 2008)
[7] Comment tout peut s'effondrer, petit manuel de collapsologie à l'usage des générations présentes, Pablo Servigne, Raphaël Stevens, Seuil, 2015. Les auteurs décrivent le processus psychologique d'une prise de conscience face à la déchéance du monde et le comparent à un processus de deuil, voir leur site http://www.collapsologie.fr/
[8] Singa est une association d’aide aux réfugiés présente à Paris, Lyon, Lille, Montpellier. Elle est porteuse d’initiatives créatives et vivantes, rencontres, animations, entraides. Le projet CALM (comme à la maison) propose de faire se rencontrer accueillants et réfugiés pour un hébergement et une insertion familiale et personnalisée. En dehors du dispositif CALM il existe un nombre incalculable d’actions qui dépendent de la disponibilité et de l’état d’esprit de chacun. http://singa.fr/

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Dimanche 22 novembre 2015
Allumettes
 
12 Octobre 2015 – 8h16, au moulin
 

Pendant mes études d’archi, lors d’un cours sur la couleur, nous avions eu un exercice de palettes, un classique. Il s’agissait de composer un dégradé de gris, une ligne de petits carrés de peinture du plus noir au plus blanc en mélangeant progressivement deux noisettes de peinture.
Le prof nous donnait à chacun ces deux noisettes initiales de blanc et noir, nous n’avions que cette matière à disposition, pas de rab, c’était l’un des buts de l’exercice. Après avoir divisé chaque noisette en deux parties, on rajoutait du blanc ou du noir sur un des deux échantillons en laissant l’autre intact, puis on retravaillait ce premier mélange, fonçant ou éclaircissant par étapes successives. En badigeonnant des échantillons on cherchait le maximum de nuances entre le noir et le blanc, dosant, reprenant la manœuvre pour obtenir la palette de gris la plus progressive.
L’exercice se prolongeait avec plusieurs couleurs, bleu, vert, jaune, magenta, violet. A la fin de la séance nous nous retrouvions avec de grandes feuilles d’échantillonnages de couleurs différentes.

Pendant le cours suivant, nous devions composer nos palettes avec ces nuances, il s’agissait de découper les gris sur nos feuilles puis de les échelonner. Des petits carrés de papier de la première étape étaient collés les uns à la suite des autres pour faire une ligne dégradée. On commençait avec la palette de gris puis chaque couleur pour une composition ligne par ligne.
Chacun respectant le même ordre dans le choix des couleurs, nous devions tous avoir le même nuancier. A la fin du cours, les planches étalonnées de chacun étaient affichées pour les comparer, chaque dégradé était unique, personne n’avait le même.
 
Le processus est particulièrement compliqué, il faut trouver la nuance médiane.
Au moment de l’échantillonnage - l’étape de peinture -  on croit que le premier mélange est déterminant, on décide qu’il représentera le milieu de la nuance mais il y a souvent trop de blanc, il est trop clair. On multiplie les mélanges en ayant soin de garder en permanence du noir et du blanc intact donc il ne faut pas épuiser trop vite cette réserve. Chaque dosage est précieux pour obtenir le maximum de nuances, chaque test contient des gris manquants. Au bout de trois mélanges qui ont produit environ dix teintes de gris chacun si tout se passe bien, on a environ une trentaine de tonalité différente de la même couleur, on ne voit plus rien, on ne cherche plus ce qui manque, on a perdu le fil du dégradé, on collectionne le plus de gris possible avant que le prof ne demande de laver les palettes. Quand tout le monde a mis à sécher sa première feuille de gris le prof distribue la couleur suivante noisettes par noisettes, de tables en tables, et on passe à la feuille des bleus, puis des verts et ainsi de suite.

Lors de la phase suivante -  l’échelonnage -  on reprend la palette de gris. Après avoir découpé une cinquantaine de carrés de gris on doit les classer, les trier, les choisir, puis disposer la sélection sur une ligne de 80cm de long. La table est recouverte d’un puzzle de gris, tout finit par se ressembler.

A la fin du cours, devant les résultats affichés et la minable planche mal dégradée qu’on a réussi à sortir dans le timing imparti, la plupart du temps on déteste les couleurs, ou au moins on ne veut plus en entendre parler pendant plusieurs semaines.

J’entends encore le prof vérifiant notre travail, il avait un accent prononcé, je ne me rappelle plus de quel pays il était originaire : As-tou fini ta palété dé grrrris ?
 
 
 


Pour mon travail, je note sur des carnets à toute heure du jour, la nuit parfois, des idées, des projets ou des pensées. A un moment j’avais organisé des boites à thèmes pour regrouper les carnets, les cahiers, les feuilles volantes, mais mêmes les boites ont fini par se multiplier : Boite à idées (du post-it aux feuilles volantes, carnets à thèmes pour infuser les idées non abouties, plans, croquis), Boite écrits (un carton entier de bouts de récits, des fictions plus ou moins abandonnées, carnets de titres, écrit en cours (j’en ai toujours un), etc. ), Boite de notes (notes sur mes lectures, résumés, répertoire de lecture, développements thématiques à partir de ces notes, etc. ), Boite personnelle (écrits autobiographiques, tentatives d’autoportraits, plusieurs années de diary, carnets de notes itinérantes (souvent des carnets pour la voiture…), Boite à images (photos, images découpées dans des journaux, reproductions, cartes postales), Boite à vrac (pour le reste, il y a toujours un inclassable). Et un Carnet de travail pour organiser cette organisation.

Une irrésistible progression exponentielle multiplie les entrées comme les cellules folles d’une tumeur qui n’ont plus de place. Pages oubliées à la fin d’un cahier qui n’était pas destiné à recevoir les phrases qui y sont écrites, sous classements, sous boite, boites dans les boites, idées dans l’idée.
Entre ce que je lis, ce que je pense et ce que j’écris il n’y a pourtant pas d’amalgame.
La créativité est une bonne chose, on s’habitue à ces petites détonations dans la tête, on finit même par aimer ces explosions mais parfois c’est comme une bombe. La créativité doit exploser à l’extérieur du cerveau sinon elle le fait imploser. C’est la seule solution, il faut que ça sorte, pour échelonner les échantillons éparpillés qui naissent dans mon esprit.
 
Tout ce qui perturbe le fonctionnement de ce qui fonctionne, les tempêtes qui détruisent les arbres, les malformations des êtres, les maladies, les progressions exponentielles et tout ce qui est tordu est légitime. Puisqu’on ne peut pas l’éradiquer il faut bien lui faire une place.

Association d’idées, frottement, jeu, serrure, décalage, déplier les idées, comprendre ce qui n’est pas droit. Je cherche une cohérence, une harmonie, un joli dégradé, une progression. Si on s’éparpille on devient insaisissable au point de se perdre soi-même mais on peut donner du sens à tout même à l’absurdité. Si on ne peut pas réparer un désordre il faut accepter sa raison d’être et ce qu’il implique.
Comment utiliser ce qui est cassé et le mélanger avec ce qui ne l’est pas pour que ce que l’on croit détruit ne se perde pas et ce qui est en bon état mais n’a plus de sens en retrouve. Qu’est-ce qu’on fait de ce qui est irréparable mais ne disparait pas ?
 
 



Relisant dernièrement La petite fille aux allumettes, un conte d’Andersen, je me demandais ce qui pourrais faire évoluer l’humanité maintenant, qu’est ce qui pourrait réparer en elle ce qui ne fonctionne plus. Le mécanisme a l’air grippé, le même cauchemar se reproduit, les petites filles aux allumettes ne disparaissent pas et au contraire se multiplient.

Quand on n’a pas les moyens d’un avenir on reste piégé dans l’instant, avec toutes les conséquences que cela implique. Le futur ne cesse jamais d’être une illusion, on ne possède qu’un passé fait de haut et de bas, le moment reste paradoxalement insaisissable et fondamental.
Un jour on finit par bruler les allumettes qui restent dans la boite, on brule la boite, non pas pour détruire les dernières cartouches mais pour utiliser jusqu’au bout l’énergie, quitte à l’épuiser. La raison pour laquelle on en aurait envie est à la fois un geste de désespoir, de colère et bizarrement aussi une espèce de détachement, une distance qui permet de dire à quoi bon garder ces allumettes.
Si j’étais la petite fille aux allumettes, l’indifférence finirait par m’être indifférente, je ferais ce que j’ai à faire et brulerai mes dernières allumettes.

Je me demandais si la gamine savait qu’elle n’allumait que des illusions. Pourquoi aurait-elle hésité à le faire comme on se jette à l’eau ou comme on monte à bord d’un bateau surchargé-qui-va-couler-de-toute-façon-mais-peut-être-pas, regarde la rive au loin, répète encore, il va se passer quelque chose, j’y suis presque. On se jette à la mer parce qu’on n’a plus rien à perdre, on donne sa vie en gage, la seule chose qu’on possède si on y pense.

Peut-être que la petite fille aux allumettes n’était pas si innocente qu’on peut le penser, elle savait très bien ce qu’elle faisait. Innocence, inconscience, avec une bonne dose de cynisme on échelonne le mélange sur l’échelle de la responsabilité, noisette de culpabilité en réserve pour foncer ou éclaircir le nuancier, coupable d’un côté, victime de l’autre.

De l’autre côté des vitres on sait l’existence de cette gamine grelotante et les illusions qui la nourrisse, l’indifférence continue à regarder sans voir, elle dit ça ne me concerne pas et qu’est-ce que je peux y faire, c’est peut-être un peu de sa faute aussi à cette gamine. Finalement l’indifférence fait semblant de ne rien voir et se protège, aux bouts des stratagèmes elle n’a même plus besoin de détourner son regard.
Côté allumettes, comme la petite fille, on fait apparaitre ce qui reste, l’essentiel, l’amour que l’on garde en soi c’est l’ultime énergie.

L’amour n’est pas une illusion et il n’est pas uniquement un sentiment. C’est aussi un acte comme il y a des actes de colère et de désespoir. On aime un enfant avec des gestes de tendresses, on le câline, on le berce, on sert ses amis à plein bras, on s’enlace, dans les bras les uns des autres à la moindre occasion.
L’acte d’amour est réel, c’est un truisme bestialement réel dans le sens le plus noble du terme, si on est capable d’entendre cette animalité d’où l’on vient, cette bête humaine en soi. On se colle contre un autre corps et tout simplement dans ce contact on lui dit qu’on l’aime, tous les êtres humains ont cette capacité, ou l’ont eu, ou viennent de cet acte et du désir qu’il soit un geste d’amour, même quand cet acte est raté, tordu, abimé, il n’est jamais indifférent.

Discuter du caractère inné ou acquis de l’élan d’amour chez les mammifères ne relève pas de ma compétence mais j’ai quand même ma petite idée, les oiseaux aussi élèvent et défendent leurs petits, on peut n’y voir qu’une mécanique. Est-ce le genre humain qui a inventé l’amour et les sentiments ?
A mon avis, l’amour est un constituant de la vie, de toute vie. Je suis capable d’aimer un arbre ou un insecte, il n’est pas plus absurde d’imaginer que la plante dans mon salon réagit à mes bons soins que de parler à un Dieu dans les nuages, lui confier ses espoirs et même son avenir, c’est par contre beaucoup plus réel.  En tant qu’infirmière j’en connais un rayon sur le réel, c’est pas que j’en suis fière.
 
 



Il me parait indécent de garder son calme. Ne pas être en colère dans ce monde me parait impossible. Mais entre tous mes sentiments celui que je préfère est l’amour. Je cherche la nuance.

Pour faire apparaitre une illusion il faut bien prendre l’énergie quelque part, une allumette ou autre chose, j’utilise ma propre histoire, l’énergie à ma disposition, quitte à me bruler les doigts et à chaque fois comme si c’était mes dernières cartouches.

Sur les pages blanches on peut tracer des mots à la place de ce qui manque, des grigris, des mots à ne plus perdre, des mots d’amour forcément.
Sur un plan on tend des lignes, on bâtit des illusions et puis un jour elles deviennent cathédrales.
Dans ma tête il y a des rêves, des gens, des partages et des rencontres, une nouvelle société, certains sont cassés mais n’ont pas rendus l’âme et si je me débrouille bien, si ma technique et mon organisation sont bonnes, et même si je ne vois plus les petits carrés de gris éparpillés sur la table, même si je ne comprends plus l’utilité d’échelonner ce dégradé, à la fin il y aura une ligne qui m’appartiens. A coté de toutes les autres tentatives, celle que j’ai étalonné existera. Je continue à la construire. Je n’ai pas d’autres allumettes.


myriam eyann

 

> La petite fille aux allumettes
 
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Lundi 5 octobre 2015
Heures bleues
Samedi 12 Septembre 2015 – 13h36, en tournée à Sens
 

Une bonne patate ce matin, la radio diffuse « La fête » de Fugain, je suis raccord, sentiment de victoire et de toute puissance, la vie est une éternelle répétition. Voir la vie en rose çà doit être bien mais j’ai dans l’idée qu’on ne choisit pas la couleur de l’iris qui colore nos propres yeux. Les miens sont bleus, mon existence est plutôt bleue que rose.


Jusqu’à récemment comme Lucky Luke a son Jolly Jumper une jolie petite voiture bleue m’accompagnait, on partageait les mêmes crépuscules après tout, les mêmes matins roses, les aller-retours, les aires d’autoroutes. Je roule beaucoup, tournée, ballades, échappée, voyages, il n’y a que des prétextes.

Idées en roue libre, pourvu que la route soit interminable et la destination floue. Conduire est un plaisir esthétique, trajectoires précises et courbes élégantes, rythmes intérieurs et extérieurs se mélangent, je monte le son, une seule chanson peut m’occuper pendant une bonne semaine, avec les meilleures je tiens une quinzaine, avec un album plusieurs mois.
Dehors les images défilent, dedans la bobine s’enroule et tour à tour se déroule, je laisse faire. J’ai appris très tôt, très petite, à me suspendre derrière les vitres. Sur la route il n’y a que des surprises. Un bon moyen pour fuir.

On se réfugie dans l’habitacle d’une voiture pour s’abriter, pluie, froid ou n’importe quelle intempérie, chauffage à fond. Parfois il ne s’agit pas de routes, sans raison pour démarrer autant rester à l’arrêt. Régressions lovée sur le siège avant rabattu au maximum, même la foudre ne peut plus m’atteindre.  Quand on ne peut pas maintenir le mouvement, une bonne tactique consiste à s’attacher à ce qui bouge tout le temps, aux lieux indéfinis toujours changeant, à tout ce qui n’a pas de forme. No man’s land ou n’importe quelle étendue de bitume désertée, sous les arbres parfois, les ponts, aires d’autoroute encore.
 
Le souci avec le morcellement c’est qu’il est globalement contre-productif, c’est un mécanisme de défense qui ne sert qu’à prendre la fuite. Mais les puzzles contiennent déjà l’image même si les pièces sont disjointes ou s’il en manque, chacune n’est intéressante que parce qu’elle fait partie d’une solution plus grande qu’elle. On peut faire plein de choses absurdes avec les morceaux d’un puzzle, une autre création qui pourrait avoir du sens ou rester absurde, laisser les pièces en vrac et les admirer une par une indépendamment les unes des autres, les disperser, en garder quelques-unes dans une boite qui porterait la mention petits bouts de puzzle qui ne servent plus à rien, collectionner des morceaux épars qui ne vont pas ensemble, ou plein d’autres choses probablement.

Parfois je sors un stylo, feutres de couleurs dans la portière, je trace, rature, je regarde les lignes.  Au pire en reprennant la route, il y a toujours moyen d’enclencher le pilotage automatique.

Je ne peux pas raconter tout le trajet. Il y a eu des heures bleues, des moments roses et des nuances d’arcs en ciel, des confidences entre deux patients, des phrases hautes, des cris je l’avoue, poing serré au-dessus de l’embrayage, je tapote celui-ci trois ou quatre fois pour célébrer mes victoires, j’ai mes rituels.  
 
 
 


L’heure bleue est celle qui s’étale entre la fin du jour et la totale obscurité, ce n’est pas moi qui la nomme, véritablement c’est son nom. Cette année, le retour Sens-Nemours était programmé le soir dans la série crépuscule, pile le bon axe, vue grand angle, séquences longues et courtes, la fréquence est bonne, la réception impeccable, j’ai fait la saison quasi complète.
Les lignes droites permettent d’apprécier la finition, canicule et sécheresse colorent les stratus effilés dans les hauteurs, léger moutonnement de cumulos sur l’horizon, rose bonbon et bleu de chine sont très loin de la réalité, mes propos manqueront toujours la nuance.

L’heure bleue est aussi insaisissable que fascinante, le jour mourant offre ce qu’il a de plus beau et de plus émouvant. Ça donne envie d’être là le lendemain pour voir la suite, encore.
Ça dit un truc dans ma tête, des tas de trucs en fait.
Donne tout, ne cède rien, quelque soit l’instant même le dernier du jour il n’y a pas de limites à ce qui peut être accompli, du moment qu’on dépasse ces limites. L’heure bleue chaque soir au même endroit se renouvelle différente.

Le matin c’est l’inverse comme dans un miroir, Nemours-Sens à l’heure où le soleil se lève. Le tableau est éphémère, il change secondes après secondes.
 
 
 


Les mêmes rouages invisibles que ceux qui font tourner le monde sont ceux qui font tourner nos cœurs, choper les phrases adéquates au bon moment est un conditionnement, il y a toujours une bonne phrase, une bonne mélodie, une belle image pour accompagner les divers moments d’une existence. Ici il s’agit encore d’un film, Cloud Atlas, « la carte des nuages », une grande naïveté provoque mes découvertes et tout à la fois les prolonge mais je laisse faire, avec la confiance de belles choses se produisent.
Mes collections s’accumulent, matin ou soir, tôt ou tard, il suffit d’attendre le bon moment, suivant les saisons, les trajets, profiter du crépuscule ou de l’aurore.

C’est bien d’avoir une bonne musique pour accompagner une obsession, de trouver une chanson quand on n’a plus les mots, des paroles un peu compliquées, une boucle blanche qui a forcément un sens. J’écoute jusqu’à connaitre chaque modulation du son, intonations, changements de rythme, Les frontières entre le son et le bruit sont des conventions. Toute frontière est une convention qui attend d’être transcendée. Une convention peut être transcendée pour peu qu’on conçoive que c’est possible. (Cloud Atlas à nouveau)

C’est une chanson de Julien Doré, elle s’accorde à merveille avec les crépuscules, les départs, les victoires et les souvenirs. Elle s’appelle Corbeau Blanc et me rend la légende. Je m’amuse à interpréter les paroles comme si elles m’étaient adressées, elles deviennent limpides si mon référentiel les décrypte. Mon monde intérieur est une clef pour ouvrir les mondes extérieurs, une clef différente existe à l’intérieur de chaque personne, on peut comprendre n’importe quoi du moment qu’on a la clef même si pour la trouver il faut l’espace d’un instant se croire omniscient.

Je lis un essai de Brian Greene, La réalité cachée, exposant les recherches des physiciens, mathématiciens, astronomes ou autres scientifiques sur les mondes parallèles. Il est écrit par un astrophysicien des plus sérieux, je me laisse aller, à la confiance donc. Il explique la théorie des cordes, la théorie des branes, certaines intuitions d’Einstein, les multi univers inflationnaire et les univers bulles, les univers cycliques, il parle de répétition, de gravité, de particules, des onze dimensions de l’espace-temps, de l’ordre du cosmos.
Les images que cette lecture me suscite et les informations qu’elle me donne font naître ces mondes dans mon esprit, je me concentre sur leurs apparitions. Chaque minute contient un infini et tout un univers de possibilités, tout est à la fois relatif et interconnecté. Les dimensions sont tout autour de nous mais simplement trop petites pour que nous les voyions.

Tourner en rond n’est certainement pas une mauvaise chose. La vie se répète, les jours se succèdent, on passe son temps à faire les mêmes erreurs. La répétition est nécessaire pour une belle boucle. Brian Greene, détaillant la théorie des branes, explique que comme les boucles n’ont pas d’extrémité, les branes ne peuvent pas les piéger.
Les branes sont des mondes, des univers ou de minuscules entités.
En suivant le chemin des boucles, mes idées flottent, mes rêves tournent, les images repassent les unes sur les autres, se superposent, se masquent ou se mélangent, tourbillonnent.
Seule une jolie boucle permet de s’échapper, boucle musicale, boucles de lignes, boucles sémantiques, boucles de temps et heures bleues. L’amour est probablement une sacré boucle, une boucle de sens.
 
 
 


On n’a pas tous les mêmes boucles, on ne vit décidément pas dans les mêmes mondes c’est sûr, mais l’important c’est d’en trouver au moins un pour se rejoindre, même si il est plus petit, plus éphémère que ce qu’on espérait au départ. Peut-être que dans ces histoires d’un autre monde, on en veut toujours trop.

Ma voiture bleue portait un nom comme toute mes voitures, c’est mon coté Oui-Oui. Elle peut témoigner d’une multitude de mots aussi bleus que sa carrosserie, rêves en spirale et idées en orbite, quelques satellites naturels ne gravitant qu’autour d’elle, elle gardait les traces de galaxies lointaines tel un petit monde, un univers, une membrane intacte, une bulle.

J’ose avouer que je m’endormais mieux dans cette voiture que dans mon lit et que mon sommeil y était plus doux que n’importe où, quelque soit l’endroit où elle était, rase campagne ou parking de supermarché, bords de Marne, Bourgogne, Provence ou ruelle parisienne, canicule ou matin gelé, autoroutes et bords de mer, et les lacets bas-alpins.
Quarante cinq mois, cent trente deux mille kilomètres, quand j’y pense, un bout de brousse.
Outil de travail, bureau, grotte ambulante, ma meilleure cachette.
 




Quitter son île c’est comme annuler l’attraction de ce qui vous y aimantait, il faut inventer un aimant contraire, loin, à défaut de son existence véritable il faut y croire. Inverser sa gravité c’est comme un acte de foi. On veut que la douleur disparaisse et en même temps on veut qu’elle reste là. Une nuit sépare la beauté d’un crépuscule de celle d’une aurore boréale.

La nudité qu’on donne n’est certainement pas un cadeau, elle n’est pas non plus une réponse. Mais ça arrive de temps en temps comme dans la chanson de Julien Doré, pour être quitte.

Dans ma tête il reste un espace de la couleur du ciel, dans ma main un souvenir de la même exacte couleur. Peut-être qu’on ne peut pas garder les souvenirs entiers et que pour leur survivre on doit les couper en petits morceaux qui tiennent dans la poche, accepter de n’en garder qu’une partie, un éclat du puzzle, un bout de bleu et croire que chaque morceau de l’ensemble est au bon endroit désormais.


 

myriam eyann

 

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Mardi 4 aout 2015
Autant le dire
Dimanche 28 Juin 2015 – 5h31, Bruxelles
 

Que l’on recherche le danger pour lui-même, l’adrénaline tel un stimulant comme les sauteurs à l’élastique, me laisse perplexe. D’un autre côté la quête du funambule sur son fil est limpide à mes yeux, l’équilibre qui lui permet de ne pas tomber sachant que la chute peut signifier la mort suivant la hauteur du fil et en l’absence de filet. Je préfère être funambule que sauteur à l’élastique, bien que je ne sois pas sûre que l’on choisisse d’être de l’une ou l’autre catégorie, ou d’une troisième encore plus différente, d’une quatrième, cinquième...

Il y a quelques années un artiste m’a dit à propos de mes dessins n’hésite pas à te mettre en danger. Cette sentence n’a plus jamais cessé de me tourmenter parce que je ne l’ai jamais comprise exactement comme si les capacités à le faire n’étaient pas à ma disposition, comme l’infini est une limite à la modélisation du cerveau humain, mon esprit ne peut pas intégrer ce concept. Il ne s’agit pas d’une incapacité ou d’un handicap mais d’une caractéristique de ma construction psychique.

J’ai essayé, non pas de me mettre en danger - je suis incapable de me mettre consciemment en danger -  mais de décrypter ce propos. Dessiner est mon refuge, dessiner ne peut pas me mettre en danger même si je le voulais. Dessiner me permet de franchir les limites, d’aller voir derrière les lignes, c’est ce qui me protège.
Le funambule qui prépare minutieusement ses traversées ne peut pas pénétrer le vide s’il s’y sent en danger. Sur le fil on est obligé d’être entier, sur le fil on n’a pas le droit d’être morcelé, c’est probablement pour cette raison qu’on ne peut s’y sentir en danger.

Le dessin, l’écriture et la lecture sont mes outils pour découdre les énigmes et chercher les clefs en permanence, parfois j’envoie à mon tour des dédales à la volée c’est vrai, même dans le vide on aimerait une compagnie. Marcher sur mon fil ne me met pas en danger même si ça me fait prendre des risques. Il n’y a pas d’autres choix d’habiter ce fil en permanence, quand résoudre cette situation devient insoluble le danger refait surface.
 


 
Philippe Petit est un funambule de renom, particulièrement connu pour  la traversée entre les sommets des tours du World Trade Center en 1974. Il dit Je n’ai pas peur de tomber, parce que je ne peux pas tomber.
Peu importe les raisons pour lesquelles on décide de pénétrer le vide, braver le danger ou habiter sur un fil quand l’important est ce qui s’y trouve.

Il est évident que les risques que prend Philippe Petit pour traverser le vide sont dérisoires face à ce qu’il va y chercher.  Il est la preuve physique s’il en fallait une qu’évoluer dans son propre vide n’est pas une virtualité à condition de trouver le vide auquel on appartient ou celui que l’on possède, ce qui revient au même.
On ne peut transmettre de telle sensation que par mimétisme, depuis son chemin sur le fil sans qu’il me parle j’entends Garde le courage d’aller explorer ton fil.
 
 


Autant le dire je sais parfaitement où est mon vide, je suis consciente de son danger. Comme Philippe Petit je ne me lance pas sur mon câble sans savoir ce que je fais, sans avoir travaillé ma technique et mon installation jusqu’aux points ultimes de précisions, sans entrainement ou échauffement. De temps à autre pour progresser il faut être un tout petit peu au-delà de sa propre capacité pourtant chatouiller le danger peut-être on s’en rend à peine compte et on prend alors le risque d’échouer.
 


 
A New York en 1974, menotté à la descente du câble, au policier américain qui lui demandait pourquoi il avait pris un tel risque, Why ? Philippe Petit a répondu There is no why.

Marina Abramovic, experte en vide, a encore d’autres mots.
J’ai noté ses propos en visionnant une vidéo You have to be ready to fail, go to the unknown territories. If I’m really afraid of ideas this is exactelly the point I have to go. If you don’t taste your mind you’ll never change, always in the same sheet again and again. If you do things you don’t know, something different happen. This is about how you occupied physically the space and why [1].

Il y a une multitude de façon de pénétrer le vide, avec des phrases à l’envers dans la même direction, artistes, créatifs et funambules m’aident à progresser et trouver la cadence. Dans le vide il y a plusieurs versions d’une même chose, d’un même mot ou d’une même pensée. Pour s’en convaincre il suffit de remplacer le mot par un autre, on peut nommer le vide et le fil différemment, amour, ça, moi, toit, merde, à la fin vous voyez bien ce que je veux dire !
 


 
Autant le dire, même si je décidais de redescendre sur terre la capacité de certains à me remettre en orbite dès qu’ils s’expriment frise le scandale et autant le dire honnêtement, après une phase de sidération, aurait tendance à me mettre un peu en colère. Parce que autant le dire, certains mots ont la capacité à faire de moi un puzzle, et mis bout à bout, de phrases en phrases, me disloquent aussi efficacement qu’une explosion, m’éparpillant dès qu’ils me trouvent comme si ils savaient exactement où je suis toute entière. Je ne sais où je suis chaque fois que ces « lettres en zigzag » me trouvent et surtout quand je recommence à croire que c’est moi qu’elles cherchent. Le morcellement peut être incroyablement douloureux mais ce dont je parle ne l’est jamais.
 
 


Pas après pas, marcher correctement en dehors des fils est devenu de plus en plus compliqué. Hors du vide je perds l’équilibre, mon grand tourment est de le quitter, mes craintes quotidiennes concernent les dangers qui m’attendent à la descente.
Certains jours pas fait comme les autres pourtant, il faut bien l’avouer, j’évite n’importe quel vide, incapable d’y tenir. Mon esprit le voudrait, mon corps refuse, ça n’est pas soluble, traquer la solution n’y change rien. Il m’est impossible de comprendre pourquoi, si je le savais je ferais en sorte que ces moments n’existent plus. Ce n’est pas la solution qui est intéressante mais le problème. A force de patience de toute façon, la solution me trouve.

La peur et les démons du vide existent en même temps que le danger que l’on ne fait jamais disparaitre, mais je retiens encore un propos de Philippe Petit on n’a pas peur de ce qu’on aime, si j’ai peur d’une tarentule je vais chercher à mieux la connaitre, on ne doit pas permettre à la peur de nourrir notre esprit.

Autant le dire, en ce qui me concerne il est difficile de ne pas marcher dans ce genre de vide.
 



Malgré les injonctions contradictoires et les interdits morbides, n’y vas pas, fonce, protége-toi, ne te mets pas en danger, il faut prendre des risques, réfléchis, arrête de te prendre la tête, tu te la pêtes, grimpe sur le toit du monde, sois sérieuse, ne te prends pas au sérieux, une force vitale pousse à l’exploration.

On ne devrait « rien dire contre l’équilibre ».

Philippe Petit dit de son art qu’il lui permet de joindre deux rives, de rapprocher les gens finalement, d’établir un dialogue, to link, l’image est pleine de poésie.
En rêvassant sur ce pont entre deux rives, je pensais à toutes les choses improbables qui adviennent quand on cesse de les contourner. Je me suis souvenue d’une jolie histoire, ce qui lie, les fils, les lettres, l’amour et le vide. 
 



Pendant la première guerre mondiale, des jeunes filles envoyait des lettres sur le front aux soldats, on les appelait marraine de guerre, le but était de soutenir un soldat au front sans le connaitre préalablement. Mes grands-parents paternels se sont rencontrés au travers de cette correspondance et ont décidé de se fiancer sans s’être jamais rencontré. Ce qui pouvait rapprocher le cœur d’une bretonne de la petite noblesse de celui d’un bourguignon d'une famille de mineur à la fin de la grande guerre restera leur mystère, la magie de leur rencontre est un héritage.
Depuis 1917 les progrès de la communication ont multiplié les portes d’entrée, surveiller ma boite aux lettres, mes mails, sms ou messages sur le répondeur est une activité quotidienne à laquelle je m’adonne avec une concentration presque religieuse. Construire un pigeonnier est une alternative intéressante à laquelle je songe avec de plus en plus de détails, multiplier les abris et mangeoires pour tout type d’oiseaux un placement d’avenir sans doute incontournable.
Au cas où, mon petit balcon sur le Loing en est rempli.
 



Dans le vide je glane les mots qui m’appartiennent, ceux que les autres habitants du vide ont laissé pour moi et j'en sème pour qu’ils ne concernent qu’une personne. Dans le vide je trace des mots qui ont perdu leur sens, j’invente des lettres et des syllabes qui ne se prononcent pas.

Autant le dire, pour garder un secret il faut qu’il devienne de plus en plus secret, de tel façon que même les anges qui écoutent aux portes ne soient pas au courant mais le plus grand drame quand on joue à cache-cache c’est que personne ne nous trouve.

Autant le dire, je ne suis la muse officielle de personne, c’est-à-dire que personne ne m’a revendiqué comme muse et je ne vois pas pourquoi quelqu’un le ferait.

Dans le vide « on ne sait plus rien, sinon qu’on ne veut pas cesser » d’y être.

« Expliquez-moi ça !  Expliquez-moi ça ! »




myriam eyann
 
 
 

[1]  ma traduction libre des propos de Marina Abramovic  (voir vidéo en référence) : Vous devez être prêt à échouer, aller en les territoires inconnus. Si je suis vraiment effrayée par une idée, c’est exactement le point où je dois aller. Si vous ne tester pas votre esprit vous ne changerez jamais, toujours dans le même schéma encore et encore. Si vous faites ce que vous ne savez pas faire quelque chose de différent se passe. Il s’agit de la façon dont vous occupez physiquement l’espace et pourquoi.
 

> Les références du texte
 
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Vendredi 19 juin 2015
Angel
Dimanche 7 juin 2015 – 10h49 – à Sens... ou pas loin
 

Je ne sais pas ce qui m’a pris. L’envie d’en parler s’impose, pas pour me justifier ou me disculper mais afin de prolonger la sensation.

Je ne suis pas sure d’avoir un ange gardien, peut-être que j’ai décidé que je n’en voulais plus. Peut-être que je voulais mettre mes témoins intérieurs à l’épreuve ou les foutre à la porte tout simplement, trouver un moyen facile de m’en débarrasser, ou les décevoir.

Peut-être était-il question de casser quelque chose de beau ou de faire apparaitre un truc moche ou que ces deux intentions se rejoignent dans un même résultat.

Ça n’a pas été difficile, je ne vois pas pourquoi ça aurait dû l’être.

Si on pouvait faire deux fois ce genre de choses, je voudrais recommencer.
  
 


Dans les magasins on trouve des petits angelots partout, des chérubins plus ou moins attendrissants qui ne vous regardent même pas, des poupons qui incarnent la tendresse et l’amour le regard dans le vague, des bibelots en résine dans des bulles de verre. J’en ai trouvé quelques-uns pour mon intérieur, la plupart du temps ils dorment ou prient les yeux fermés. Les regarder m’apaise, eux qui ne me voient pas.

Il y en a un posé sur le meuble qui me sert de chevet, il est lové à l’intérieur de deux mains en résine, jointes pour former un creux, ça ressemble à ce geste que l’on fait pour recueillir de l’eau dans sa paume, l’ange est protégé sans être enfermé, ça lui fait un abri, un nid, il y dort totalement désarmé. On peut allumer une petite lumière bleue qui fait une auréole derrière ses ailes.
Je l’aime bien, ce petit bibelot me calme, j’éteins la lumière certains soirs et le regarde avant de moi-même m’endormir. Il m’a plu tout de suite, on dirait que rien ne peut lui arriver, ça me rassure de le savoir là ou de constater que rien ne lui fait peur. Il dort certes mais il me prend  à penser que dans ses rêves c’est lui qui veille sur moi. Parfois je prends ces mains dans les miennes, elles sont exactement à ma taille, c’est doux. La sensation de paix devient physique.

Qu’est ce qui m’a pris alors ?
  



J’écoutais une chanson de Massive Attack en boucle, Angel, en faisant mes dessins il m’arrive souvent de passer ainsi plusieurs semaines avec la même chanson jusqu’à l’obsession. Après parfois, je regarde les clips sur YouTube.
Dans celui-ci, un homme est dans un parking désert, il marche inquiet, se retourne. Puis un autre surgit derrière lui, rapidement deux, trois. L’homme hâte le pas, les autres aussi. Il en vient de partout maintenant, il s’est mis à courir dans le parking et ils le suivent de plus en plus nombreux, il en sort de tous les coins. Il se met à fuir à toute jambe, une poursuite commence, une horde à ses trousses, ils ont l’air fâchés, déterminés, certains crient. L’homme est effrayé, il court désespérément, tout un tas de clichés surgissent dans mon esprit à la vue de ce clip, vont-ils le lyncher, cet homme a l’air fragile, seul, ça pourrait être moi. Ils sont sortis du parking maintenant.
Je ne vais pas dévoiler la chute, ça ne se fait pas, et puis ça réduirait l’impact.
Quand tout espoir est perdu il en reste encore.

On regarde ce dont on a besoin au bon moment et on passe à côté du reste sans y prêter attention. A mon avis le hasard c’est comme de gagner au loto, on ne peut pas nier que ça arrive mais c’est plutôt rare. J’ai pensé qu’est ce qui t’empêche de te révolter à part ce que tu crois ou ne crois pas.
  
 


Peut-être que les petits anges des magasins ont commencé à m’agacer. J’aime bien mon ange et les sentiments qu’il fait naitre en moi ou ceux qu’il me rappelle. En tenant les mains qui le protègent, je pensais que la seule chose à chérir quoiqu’il arrive est ce sentiment d’amour et peu importe l’image qu’il prend, un ange, un autre être ou une idée de l’humanité, un objet ou une action que l’on aime et qui elle-même est une protection.
Je pensais il y a plein d’autres choses qui pourraient prendre la place de cet ange au creux de ces mains, des images me venaient à l’esprit, une maison, des crayons, une terre, un arbre, un oiseau, un chat même si il a disparu. J’ai pensé à des gens qui ne sont plus là forcément, à mes héros aussi, on pourrait y mettre un livre, deux ou une bibliothèque entière, des monuments, des œuvres d’art, des cathédrales.
Tout d’un coup j’ai réalisé que c’est ce qu’il y a de plus sombre en moi, ce qu’il y a de plus moche et d’inavoué qui est le plus vulnérable, qui aurait le plus besoin de la protection de ces mains. Il y a eu d’autres images, pas forcément celle qu’on veut voir, je pensais à mon métier d’infirmière aussi, au soin, à ce que je fais et vois tous les jours, à ce que je protège en n’en parlant pas.
J’ai pensé à mes enfants et à leur avenir, à notre société et à ce que d’autres gens choisiraient de protéger dans le creux de ces mains de résine, à ce qu’ils déposent à leur chevet. Et cet ange innocent est devenu une insulte à tout ce qui doit rester caché au nom de la survie.

Je ne veux pas détruire l’amour ou ce sentiment en moi. Ce que je voulais pulvériser c’est la façon dont il me manipule chaque jour. C’est un peu comme Gollum et Smeagol dans le Seigneur des Anneaux de Tolkien. On croit un moment que l’un peut vivre sans l’autre, on croit savoir qui mérite de vivre et qui doit être anéanti, quel est le bon et quel est le méchant, qui doit guérir de l’autre, il suffit de tuer la part malsaine pour retrouver le bonheur et la santé. Mais dans l’histoire de Tolkien, Golum et Smeagol sont la même créature, inséparables ils vivent ensemble et meurent ensemble, une histoire de schizophrénie on dira, histoire d’être sure que tout ça ne nous concerne pas.
 



Je suis pleine d’eau comme un vase trop rempli prêt à verser, un liquide à l’intérieur est  sur le point de bondir en jet, pour quelle raison aucune goutte pourtant ne perle, d’où vient cette accumulation ?  En général il y a une fuite quelque part, par exemple un robinet mal fermé, juste quelques millionième de mètre cube de n’importe quel liquide, au bout de plusieurs heures, quelques mois ou même plus et c’est l’inondation. Ça doit faire plusieurs années on se rend pas compte, on dit ça va s’évaporer ou la terre absorbera, ça va sécher, on épongera,  et puis non, une grosse flaque se forme en sous terrain, une mare, une mer intérieure et quand on sent le poids de l’eau c’est que la cavité est sous tension sur le point de céder, au-delà de sa limite d’élasticité. Je ne sais pas d’où vient la fuite, encore moins depuis combien de temps je prends l’eau, peut-être depuis toujours. Ce n’est  pas tout à fait honnête ok, mais c’est mes oignons et puis ça change quoi connaître l’origine d’une malformation, c’est pas pour ça qu’on devient exempté de vivre avec. 
  
 


J’ai acheté deux autres répliques du même ange pour ne pas faire de mal à celui qui dort à mes côtés. J’ai pris un petit marteau et j’ai tapé, dans les têtes, dans les ailes, dans le creux des mains. Ça n’était pas difficile je le répète, au contraire plutôt intéressant, sauf que la résine est dure comme de la pierre et il a fallu y mettre toutes mes forces, trouver les points faibles pour briser ces anges et leur arracher les ailes tout en préservant les mains et la lumière bleue.
Il s’agissait de détruire les anges mais pas le geste qui les protège, ce geste peut continuer à exister même si l’ange disparait, du moment que la lumière bleue est encore là on peut inventer tout un tas de choses à protéger, il fallait protéger le geste.

Je ne suis pas une victime, mon ange blessé continue de rêver et se recroqueville dans le creux de mes mains. On ne peut pas passer son temps à fuir pour protéger ce qu’on aime de la destruction, sa propre vie, son abri, une personne ou plusieurs personnes, des idées ou un projet, la douleur qu’on veut garder intacte, la souffrance que l’on chérit. Arrive un moment où on arrête de reculer.

Dans l’atelier j’ai posé les deux mains blessées, l’une contient les restes d’un ange mutilé et l’autre un vide à remplir. J’ai fait des tests avec des petits objets, des jolies choses, des affreuses, des symboles, ce qui fait peur ou ce qui rassure, ce pour quoi je suis inquiète et que je ne pourrais peut-être pas protéger, ce qui fait ma force et mes ombres secrètes.




J’ai trouvé cette phrase de Ralph Waldo Emerson La vie a cette façon de nous apprendre le merveilleux qui n’est accessible que par l’abandon. J’avais vraiment envie de déposer les armes dans ces mains ouvertes. Mais l’intuition que ce n’est pas l’endroit pour le faire me retient.
S’agit-il de ce que nous protégeons ou de ce qui nous protège ?
Je voulais faire exactement l’inverse, accueillir ce qui me met en danger, ce qui fait peur et peut faire mal, surtout pas pour l’apprivoiser mais pour faire une place à toutes ces choses terrifiantes, tout ce qu’il ne suffit pas d’oublier pour le faire disparaitre, ce qui existe indépendamment du bon accueil que je lui fais dans ma conscience, ou de mon indifférence.

Un jour viendra où totalement désarmée en effet, forcément, d’autres mains me protégeront, je serai comme le petit ange qui ne s’inquiète plus de rien et il faudra bien leur faire confiance.
Peut-être suis-je incapable de détruire l’espoir, c’est vivre avec qui me tue.




myriam eyann


 

> Ici le clip de Massiv Attacks et la série photo Angel
 
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Vendredi 22 mai 2015
Ralenti
Lundi 13 avril 2015 – 13h04, parking du 2ème MacDo, ZUP de Sens
 

Odeurs de frites et de gras me suffisent, à la place de manger. Bourdonnement léger autour de moi, les voitures se garent et repartent, j’ai failli m’endormir.
Etre au milieu du monde et se sentir transparente tel l’homme invisible, regards sans attention, rien à contempler, c’est de cette façon que le ralenti s’est installé, avec le retour des souvenirs dont on ne peut plus rien faire. Est-ce qu’on choisit les changements de rythme ? Peut-être que l’important est en train de dormir. L’énergie n’est plus occupée à se déplacer, elle est sûrement utilisable.

Est-ce que certaines choses deviennent visibles si on va moins vite ? Est-ce qu’on peut faire deux choses exactement opposées au même moment sous le prétexte du ralenti ? Couper les liens et les renouer, apparaitre et disparaitre, vivre sa vie de rêve tout en acceptant la réalité, faire la paix et se battre, avoir le corps en mouvement et l’esprit paralysé ?
Le propre de l’homme n’est pas de rêver mais de croire que réaliser ses rêves est possible, quelle que soit la démesure du rêve et son décalage avec la réalité.

A l’occasion de mon ralenti, une plongée dans les graphismes d’Escher et ses perspectives détournées m’emmène dans un monde parallèle, il voulait rendre possible l’impossible. Pour ça on est obligé de franchir les lois du possible, penser différemment est un conditionnement, sinon on n’aurait pas volé, on ne serait pas allé sur la lune, on n’aurait pas envoyé des objets tourner autour de la terre, on n’aurait même pas pu croire qu’elle était ronde. Il disait Je ne crois pas qu’il soit possible d’atteindre la perfection qui vit dans notre esprit et que, à tort, nous croyons « voir », ce qui parait très pessimiste au vu de ses créations et de ce qu’il a transmis de son univers.
Escher disait également Celui qui s’étonne se rend compte d’un miracle.
 
 
 


La Déclaration des droits de l’homme m’accompagne depuis plusieurs années. J’avais été étonnée de la lire en entier âgée de plus de trente ans et de découvrir qu’elle est l’incarnation de la liberté, écrite ici sur notre sol il y a plus de 200 ans. Je ne voulais pas m’occuper de toute ces choses, je ne voulais pas croire que j’en faisais partie, Liberté, Egalité, Fraternité, tout ça ne me concernait pas.
A qui profitent les crimes ? Après avoir réuni des millions de personnes autour de la liberté d’expression, au nom de la sécurité, on vote des lois liberticides, pour le bien de tous, dans le consentement général. Les oppositions binaires ne rassurent que les méchants, en vrai il est plus compliqué de se faire une opinion que de prendre position pour ou contre un humoriste. Ça prend plus de temps, celui qui veut pas se prendre la tête qu’il se la prenne pas.
Les rêves de paix sont plus intelligents que les cauchemars qui engendrent les guerres.
 

Fraternité : mes fils sont métis, leur père turc incarne depuis notre rencontre la fraternité. La force de l’amour est un terreau de fertilité qui engendre l’empathie, la compassion, la compréhension, l’entraide, la fraternité, l’humanisme. On ne fait rien naitre de la haine, on n’y construit rien, elle est une impasse sur elle-même.
En Turquie, deux hommes adultes dans la rue fréquemment se tiennent la main sans ambiguïté, les femmes turques votent depuis 1923, le voile est interdit à l’université depuis que Atatürk a laïcisé le pays à la même époque, la première aviatrice est turque. Là-bas le drapeau est une fierté, comme il l’est dans la plupart des nations, l’appartenance turque n’est pas une revendication identitaire jugé dangereuse mais un lien. La fraternité turque n’est sans doute pas le propre des français, ce serait plutôt l’autocritique, le dénigrement, tous pourris.
Au moins chez nous, on est politiquement cohérent.

La fraternité française est un universalisme, incarné dans l’idéal républicain. On ne vit pas à coté les uns des autres mais ensemble et vivre ensemble est une volonté, c’est notre contrat social, inscrit au fronton des mairies, notre effigie jadis gravé sur la monnaie. La logique communautaire est le plus souvent ethnique, elle conduit à des logiques de ghettos, de territoire, d’émeute raciale et d’apartheid. Le contrat social est cette volonté de vivre ensemble sur un même territoire, il n’existe pas de frontière sur le même territoire. Ce qui le fonde n’est pas une appartenance ethnique ni religieuse mais un idéal commun et une langue commune. La langue française, la francophonie, s’incarne dans toutes les couleurs, cultures et religions. Le langage est un contrat social, à l’image des Grecs anciens la parole peut retrouver sa valeur de contrat.

L’anti-républicain patenté valide les communautés, parle aux français de souche, effectue des voyages diplomatiques dans les pays non démocratiques où la liberté est bafouée, rend hommage à la mort des rois dictateurs et exprime ainsi de la façon la plus opaque à la nation que le contrat social n’existe pas, en tout cas qu’il ne l’a pas compris malgré l’instruction couteuse qu’il a reçu dans les écoles de la République. On brise le contrat social quand on ne vit que dans sa communauté.  
 
 
Egalité : dans mon métier d’infirmière, on apprend vite que l’égalité est une notion qui n’a de sens que pour les personnes qui le sont effectivement. Handicapés, malades, démunis, apprennent vite leur inégalité et qu’elle est irrémédiable. Femmes, gens de couleurs, analphabètes et toutes les personnes dépourvus de pouvoir d’achat le savent aussi. On ne nait pas égaux.
Ce que dit notre devise il faut y croire, si on ne nait pas égaux devant la maladie, la condition physique, la richesse et l’éducation, on doit naître égaux en droit.
La mondialisation nous fait croire que nous pouvons tous être pareil d’une façon linéaire, l’universalisme dit qu’une valeur peut se transmettre aux hommes du monde entier en respectant leurs nuances et leurs différences nationales.
Français de souche ? Lesquels ? Gaulois, Gallo-romains, Francs pour remonter au plus loin, ou s’agit-il des suites du brassage des peuplades au fils des époques, forts nombreuses et diversifiées ? L’universalisme dit Nous allons vivre ensemble, le choc des civilisations est impossible dans l’universalisme. Le drapeau français, comme tous les drapeaux, est le symbole de notre nation, la couleur des sans-culottes (bleu blanc rouge à l’époque de Jeanne d’Arc, ça n’existait pas)

Qu’est-ce qu’on apprend à l’école ? La question est-elle de rétablir des cours de morale, des cours de politesse ? Et pourquoi pas des cours de citoyenneté, expliquer aux enfants ce que signifie leur drapeau, la république, éplucher la Déclaration des Droits de L’homme née dans notre pays, l’universalisme, le contrat social, des cours où on apprendrait aux gamins à prendre la parole et à s’écouter quand ils ne sont pas d’accord, à se laisser parler et ce que signifie vivre ensemble. Que quelque soit sa couleur de peau, sa communauté d’origine ou son appartenance religieuse, on a le droit au débat et que la laïcité garantie cette promesse. Tout le monde n’a pas des parents présents, un milieu, une communauté affective qui explique comment ça marche de vivre ensemble, l’école républicaine doit être l’écrin de cet apprentissage, le visage de l’universalisme, pour tous les enfants. Quand on fait croire que la citoyenneté n’est contenu que dans un vote, on a une logique comptable, un ne se divise pas, il contient une infinité (0.01, 0.983, 0.00008594859645, 0.0........  0.07 ! .... si si, même lui !).
 
Au lieu du cours de morale une petite phrase chaque jour sur les tableaux noirs des écoliers. Vous souvenez vous de celle-ci : « En France on n‘a pas de pétrole mais on a des idées » ?
 
 
Liberté : si j’avais un bourreau j’essaierai de le détruire une première fois, dans ma tête, je ne penserais plus qu’à ça. Si ce bourreau arrête enfin de me torturer, je le détruirai encore plus fort, dans ma tête. Si le bourreau ose me soigner, je le repousserai à coup sûr, dans ma tête, de toutes mes forces. S’il s’éloigne je pourrais recommencer à penser. A force de se venger de toute façon on devient bourreau soi-même. Si à la place de ce que le bourreau a mis dans ma tête j’arrive à replacer l’amour, la fraternité, la liberté, je me soignerai. Enfin si le bourreau ose venir me trouver longtemps après, très longtemps après, s’il me parle, sans aucune envie je l’écouterai et peut-être que si l’amour a pris la place de tout le mal qu’il a fait, si je ne suis pas devenu bourreau à mon tour pour le massacrer, si j’ai eu la force de ne pas me venger, si je suis arrivé à ne pas le détruire, si par ailleurs la justice a été rendu, si il a été reconnu bourreau, si il a payé pour ses crimes, s’il a lui-même reconnu ses crimes, s’il le demande, peut-être que je penserais à négocier la paix. Peut-être que j’aurai envie de comprendre. Peut-être que j’essayerai de pardonner.

La vengeance ne fait revivre aucun mort, la vengeance est l’opposé de la justice, elle ne répare rien et n’engendre qu’elle-même. Les prédictions de catastrophes sont les vrais dangers, si les rêves humains existent pour se concrétiser les cauchemars malheureusement se réalisent aussi. Etre libre c’est choisir ses contraintes. Par définition être libre doit être inaliénable.

Comme Francis Cabrel mon rêve est polychrome, les métis de plus en plus nombreux sont des mélanges improbables et la preuve que vivre ensemble est possible, plusieurs couleurs à l’intérieur de soi, parfois même celle de l’ancien bourreau et de sa victime. Le chemin de la paix est une réconciliation, du moment que l’ennemi a commencé à reconnaitre ses torts, écouter, même ce qui est interdit, même ce qu’on n’est pas censé entendre, communiquer, parler. Nelson Mandela l’a fait, la moindre des choses pour lui rendre hommage, il faut essayer, oser rêver comme Martin Luther King. C’est uni que nous sommes forts, le morcellement affaibli, la division permet l’avènement des rois de la mesquinerie.
Ou alors ralentir, peut-être. Changer de rythme ?
 
Internet est un réseau, un outil, ni bon ni mauvais. Il est un espace démesuré de liberté. L’humanité n’avait jamais bénéficié d’un tel outil.
 
 
 
 

Il est apparemment prouvé qu’on ne peut pas rire de tout, sous peine de mort.
Mais tant pis, on le fait quand même.

Le rire c’est comme le cul, il y a toujours un curé autoproclamé pour vous imposer ses propres limites. L’amour dans le zizi, oui, mais pas dans les fesses. Je crois que vous en serez d’accord, il faut lâcher une enclume sur le pied de ces théoriciens du rire en gardant son sérieux. Amen.
Charb, Petit traité d’intolérance

 
En résumé donc, on a la Commune, la Déclaration des Droits de l’Homme, la plus belle devise du monde, l’idéal républicain, la laïcité, la communauté de la francophonie, les manifs, l’autobiographie, l’autocritique, Desproges, Charb et Dieudonné.
Au royaume de la bipolarité il faut choisir un nombre entre 0 et 1.
Au plus, chez nous, on sait parfaitement être politiquement incorrect.



myriam eyann
 
 

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Jeudi 2 avril 2015
Poucette

Samedi 14 mars – 3h30 – au moulin

 
Depuis quelque temps, des trous sont apparus dans mes dessins. Ce ne sont pas tout à fait les zones blanches ou vides qui équilibrent les compositions - l’équivalent de l’espace en architecture -  ce sont plutôt des fenêtres permettant entrées et sorties, de voir au travers, laisser passer quelque chose d’indéfinissable, mélange de lumière, vent et poussière, peut-être de l’eau, un liquide, une sorte de fluide, une énergie négative ou positive, ou les deux à la fois.

Dans mes dessins les traces se superposent, se chevauchent et s’imbriquent, se masquent. Les traits de crayons disparaissent au fur et à mesure, il y a des dessins cachés sous mes dessins. La vidéo est impropre à garder la mémoire de ces graphismes, ou à faire revivre les disparitions de traits, il fallait un autre stratagème, des passerelles, des galeries, un lien entre avant et après, des creux, des ouvertures, c’est-à-dire des trous.

Depuis quelque temps, des trous sont apparus dans mon timing, des retours en arrière, des zones de transit. Méthodiquement, inconsciemment, je repasse par tous les endroits où j’ai vécu, dans des contextes quasi similaires, comme des deuxièmes chances. Des choses que j’avais imaginées se réalisent, quelque chose s’est mis à circuler. Et pourtant c’est comme si le temps s’arrêtait, parfois.

Quand tu ne sais pas où tu vas essaie de savoir d’où tu viens. Une trace, à mon avis, c’est ce qui insiste pour exister, ce qui ne veut pas disparaitre. Dans les ruines ce sont ces traces, moribondes mais encore vivantes, qui m’intéressent. Leur insistance est émouvante. Noter l’heure avec précision, à certains moments, est ma façon d’épingler des repères, petits fanions qui flottent au vent au-dessus des empreintes, contre leur disparition, le geste est dérisoire certes, tant pis.

Depuis quelque temps, des trous sont apparus dans mes textes, des échappées  se construisent à partir de liens improbables, des références incongrues apparaissent, des histoires vivent en dessous, entre les mailles. Finalement, les sensations s’associent, les images se collent, les raisonnements se croisent pour retrouver le parcours d’un influx nerveux. Quelque fois la myéline qui graisse les neurones dans le but de guider l’information s’endommage. Pour la bricoler, il faut savoir où sont les trous.    
 
 

 

On ne peux voir son propre regard que dans un autre regard, ou dans un miroir. Il parait que Nous percevons chez les autres les milles facettes de nous-même (Carl Gustav Jung). C’est ce que l’on nomme l’effet miroir. Dans le regard d’autrui, c’est notre trace que nous cherchons. Il parait que ce que nous aimons chez un autre est ce que nous aimons en nous-même. On fait semblant de ne pas l’avoir pour mieux retrouver cette partie enfouie et aimée de soi. Agréables ou non, nous rencontrons les reflets qui nous conviennent.

En 2007, j’étais en deuxième année à l’école d’infirmière, à Digne les Bains. Pendant un stage en pédiatrie effectué à Nice, la rencontre d’une petite fille autiste a été ce reflet.
Pourquoi tout le monde avait peur de s’approcher de cette gamine, pourquoi tout le monde parlait fort à ses côtés comme si son problème était de ne pas avoir d’oreilles, pourquoi tout le monde bâclait le soin pour profiter des jolis poupons présents dans le service ?
Elle ne parlait pas, ne regardait personne, semblait insensible à toute action la concernant, incroyablement loin, inaccessible, le vide s’était construit autour d’elle comme si il était constitutif de sa personne, effrayant les soignants, les stagiaires, qui gardaient une distance protectrice, croyant sans doute que c’est la fillette qui les tenait à l’écart.
J’ai vu son regard me traverser, elle regardait mes yeux et puis rien ne s’arrêtait dans sa ligne de mire, ils continuaient à scruter une ligne d’horizon qui n’existait que pour elle, au-delà des miens. On m’a dit tu peux prendre le temps, c’est bien que tu t’en occupes, j’étais tout simplement incapable de mettre les pieds dans le service sans passer une heure ou deux avec elle. Elle avait environ six ans, déjà grande, mais comme une poupée de chiffon sans ossature, toute molle, toute menue dans un lit à barreaux qui l’empêchait de tomber et de se faire mal, sorte de cage permanente dont elle ne sortait que pour la toilette du matin, prise en charge dans le service parce qu’elle refusait toute nourriture, se faisant vomir en permanence jusqu’à avoir les commissures des lèvres brulées par les sucs gastriques qui y passaient sans cesse. Elle avait le réflexe quasi permanent de mettre sa main dans la bouche, de l’y enfoncer jusqu’à la gorge, on bandait ses mains pour la protéger, elle ne pouvait plus s’en servir, ne pouvait donc pas jouer. Dans son lit pas de peluches, aucun objet, les soignants m’avaient dit elle s’en fiche, elle est autiste, tu sais elle ne fait pas attention aux objets, elle est dans son monde. Pour l’alimenter une sonde gastrique permanente, un trou dans l’estomac - gastrostomie est le terme exact -  permettait de lui passer la nourriture liquide en poche pré conditionnée deux fois par jour. L’infirmière m’avait montré comment la tenir fermement pour l’empêcher d’arracher la sonde quand on lui refaisait le pansement de propreté autour de la stomie.
Je ne me souviens pas du soin mais du regard introuvable de cette gamine quand nous opérions au-dessus d’elle. Pourquoi personne ne jouait avec elle, pourquoi n’avait-elle pas de visite, pourquoi ne sortait-elle jamais de son lit ?
Au fil du temps j’ai eu le droit de rester seule avec elle pour sa toilette. Après l’avoir savonné et rincé puis enveloppée dans une grande serviette je l’asseyais sur le rebord de la fenêtre aménagée comme un grand banc, instinctivement le dos contre moi de telle sorte que je pouvais l’entourer de mes bras, avoir un geste protecteur et tendre sans l’obliger à me regarder, elle n’était pas face à moi mais contre moi. C’est ainsi que j’habillais mes garçons quand ils étaient petits, le geste me semblait naturel, pratique, propice aux câlinages. Petit à petit, la coiffer, prendre soin d’elle comme une petite fille, la rendre jolie, lui en donner l’impression, un peu plus longtemps, je tardais à la remettre dans son lit, l’installais avec un jouet, lui parlais, repoussais le moment où il me faudrait remettre les bandages autour de ses mains.
Au fil des jours l’impression d’un accueil différent c’est idiot, ne te persuades pas de ce qui n’existe pas, elle connait d’autres personnes ici, elle se tenait mieux, moins molle, avait l’air de m’attendre tu projettes juste tes attentes sur cette petite, rien de réel.
Elle aimait courir dans la chambre, je surveillais que rien ne puisse la blesser. J’ai demandé à l’amener dans la salle de jeux, elle courait dans les couloirs tel un animal sauvage, c’était difficile et sportif de la suivre, elle envoyait tout par terre et faisait peur aux autres enfants, je me contentais de limiter les dégâts.
Et puis c’est arrivé. Son regard, ses petites pupilles noires étaient comme deux billes rondes qui viennent de s’éclairer. On dira c’est une invention, pour faire joli, je m’en fous, ce regard, avec moi dans mon paradis.
Désormais je faisais son pansement seule. Il était douloureux, doucement très doucement, sans la tenir, la regarder tout le temps, lui parler, j’ai presque murmuré, Aya regarde-moi ma puce, Aya poucette regarde-moi, Aya regarde-moi, elle a tourné les yeux dans ma direction et puis elle s’est calmé, j’ai pu finir le soin.
Voilà, j’ai laissé Aya forcément. Je m’étais raconté une histoire, elle grandirait et deviendrait une belle jeune femme, un jour elle frapperait à ma porte, tu vois je suis guérie. Ça n’était pas très lucide et je suis passée à autre chose c’est pas malin d’allumer une bougie et de la laisser là, la pédiatrie t’as rien à y faire, tu feras les vieux comme tout le monde, t’es pas là pour te réparer sur le dos de n’importe quel gamin, aucun qui mérite d’écoper pour ta sale histoire.
Une croix sur la pédiatrie, peut-être que ça m’arrangeait, peut-être que j’avais commencé à accepter qu’il y a des limites à tout, Aya ne guérirait pas, à l’heure qu’il est je peux toujours croire qu’elle est à l’abri quelque part, sa bulle si fine et opaque, peut-être malgré tout trouvera-t-elle un moyen mais elle ne sera jamais une petite fille normale encore moins une grande et majestueuse métis aux cheveux bouclés me rendant visite au crépuscule de ma vie.
 
 

 
 
Quand on ne veut pas voir ça n’existe pas,  c’est un précepte que j’applique souvent, suivant les circonstances, mais ne pas exister n’est pas une existence.

Quand mon premier fils est né, après le premier cri la sage-femme le pose sur mon cœur, il s’arrête de pleurer instantanément, nos regards se croisent, mon vide est délimité depuis cet instant, pas de pleurs ou de débordements, la densité de ce point précis a vidé le vide sans le faire disparaitre.
Peut-être que mon regard avant de croiser celui de mon fils était comme celui de la petite Aya, illimité, rien ne pouvait l’arrêter sauf le regard d’un nouveau-né, ou plutôt il devenait impératif face au premier regard de mon fils de construire un fond dans le mien, parce qu’il était impensable de lui envoyer un vide dans les yeux au moment où ils s’ouvraient pour la première fois.

Ce n’est pas parce qu’on ne voit pas un regard qu’il n’existe pas. Laisser le reflet apparaitre, atteindre le fond des yeux que l’on rencontre et regarder la lumière qui brille dedans, c’est la seule façon d’accéder à sa propre étincelle, à condition d’abandonner sa part de néant, et de sentir que quelque chose derrière le dos, un autre fond, un autre être sur lequel s’appuyer permettra aux limites d’exister.  On n’allume pas des feux dans les yeux d’un autre, on en cherche les traces pour éclairer nos ténèbres et vérifier l’intensité de nos propres lueurs.

Il parait que les lucioles n’ont pas vraiment disparues, peut-être qu’elles brillent au fond d’une rétine. Pas besoin d’en savoir plus et d’éclairer cette zone avec excès, un peu de pénombre est nécessaire pour l’aborder et préserver la petite flamme fragile qu’elle protège et sur laquelle il ne faut pas souffler trop fort.
Mais pour moi, il est impossible que le regard de celui pour qui je n’existe pas, n’existe pas. Je n’ai pas crée le regard d’Aya, je ne l’ai pas découvert, mais je l’ai aperçu.
C’est pour aimer le regard de mes fils que j’ai apprivoisé le néant dans mes yeux.
La vie de celui pour qui j’existe, existe, quelque soit la possibilité de notre rencontre.



myriam eyann

 

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Samedi 28 février 2015
La colère de Galatée

Dimanche 1er février 2015 – 12h37, au moulin

 
Il m’est arrivé de rêver durant plusieurs jours que le monde se vidait, me laissant seule dans les rues, dans les villes, livrée à moi-même mais libérée de tout, littéralement de tout, comme dans 28j plus tard le film de Danny Boyle, Je suis une légende de Francis Lawrence, ou d’autres expériences de fin du monde en solitaire.  J’en ai rêvé avant de voir ces films, bien avant, c’est dire à quel point les savoir réalisés a été un soulagement, une délivrance, on se sent moins seul en partageant ses fantasmes, et découvrir que celui de la fin du monde n’est pas mon privilège a été un doux frissonnement.

Adolescente, les films de morts vivants me terrorisaient. Entrainée au cinéma par une copine adepte, le seul vu m’a occasionné des cauchemars pendant plusieurs années. Comme par hasard, mon fils ainé, depuis son adolescence, se passionne pour la filmographie mort vivante et comme pour toute passion on a envie de partage, au fil des années, il m’a tout expliqué.
Romero forcément, l’esthétique gore, la distance, rien dans ces films n’est réel c’est ce qui les rend diablement intéressant. En le regardant rire des effets spéciaux, l’horreur devenait légère et exutoire. Après plusieurs films, quand on commence à comprendre ce qui se joue là, on y retourne. Les films d’horreur en général me stressent un peu trop, mais la catégorie Mort-vivant c’est chouette.

Au fil de mes découvertes zombiesques, s’identifier aux survivants fait évoluer mes capacités imaginaires sur de possibles compétences apocalyptiques. The Walking Dead, la série TV américaine qui met en scène une épopée de survivants en milieu zombi, pour tous les fans de morts vivants c’est comme un millésime exceptionnel pour les amateurs de vins, un laboratoire géant, un atelier mental non limité en superficie, qu’est-ce que je ferais si j’étais avec ce groupe, si je devais me battre à la machette ou au couteau, encerclée, qu’est-ce que je déciderais pour survivre, de quoi est ce que j’aurais envie ?
Pourquoi survivre si c’est uniquement pour continuer à survivre ? Quand on a sauvé sa peau 6424 fois, en regardant le zombie Numéro 10 931 qui bouffe l’intestin grêle de la victime 5847, est ce qu’on vit par automatisme ou pour des jours meilleurs ?
Personne ne peut savoir, autant préserver une bonne et saine imagination.
 
 
 


Depuis un mois, avec la reprise de mes tournées infirmières, les allers et venues au cœur de la forêt de Fontainebleau, entre deux patients, entre deux domiciles, sont l’occasion de rêvasseries à n’en plus finir.  The Walking Dead a stimulé mon adrénaline et donne à mes traversées une dimension magique - dans cette série les personnages errent en permanence autour des arbres, des bosquets, toujours une forêt dans les pattes. La nuit, sur mon trajet, les silhouettes des arbres ne dorment plus.

Apparaitre, disparaitre, fin du monde ou création, je pensais être une magicienne tentant de faire sortir un lapin du chapeau. Et puis l’idée qu’être le lapin du chapeau était aussi bien à ma portée a commencé à s’installer. Après tout, la raison de vivre d’un lapin dans un chapeau est qu’un magicien le fasse apparaitre.
Je crois maintenant, véritablement, que c’est une question de concentration, d’organisation, de technique et d’entrainement, de beaucoup d’entrainement, on peut aussi devenir un lapin de chapeau, à condition d’un solide prérequis en prestidigitation. Toute la journée, cette histoire de chapeau m’a accompagné.
Du point de vue du lapin, pourquoi décider d’apparaitre ? Une récompense quelconque, l’amour, la confiance, l’espoir d’une existence ou d’une reconnaissance, la gloire ou un autre rêve ?
La question semblait insoluble.
 
La magie est capricieuse, quand on la rencontre, mais l’ingrédient magique c’est la magie. Disparaitre c’est rien, mais apparaitre, il faut avoir eu cette sensation au moins une fois, être née d’un désir.
La fin du monde on l’imagine longtemps, on pense la croiser parfois, finalement on ne la rencontre jamais. A force de faire disparaitre le monde, on finit par le recréer, tel Pygmalion sculptant Galatée. A l’origine, le but de Pygmalion est de fuir les femmes et leurs désirs, il s’enferme dans son atelier et fait ce qu’il sait faire. Sous ses doigts, à sa façon, il trouve ce qu’il voulait faire disparaitre. Pygmalion a tellement fantasmé l’existence de Galatée qu’il l’a inventé.
Ça arrive parfois, le chapeau, le lapin, le magicien. En perdant son chemin, on teste la magie.

Parfois il faut décaler le regard pour voir autre chose. C’est ce que j’ai pensé un soir de pleine lune en revenant de tournée, scrutant la lune parfaitement ronde qui illuminait la campagne. Si on regarde comme elle brille, si c’est ce reflet qu’on ressent, on peut même imaginer le soleil qui la transforme. J’ai pensé Une pleine lune dégagée, en fait, pour de vrai, c’est un éclair de soleil qu’on regarde. Tout de suite, le monde devient différent.
 
 
 


Norman Reedus, l’acteur qui joue Daryl dans la série The Walking Dead dit : I've always said it's interesting to watch devil's cry when angels wants to stab you in the back.
Une image de double face m’est revenue en mémoire, un monstre de bande dessinée qui me terrorisait petite. D’un côté une belle tête, une jeune femme magnifique, douce, aimée. De l’autre un visage atrophié, symbole même de l’horreur, particulièrement difficile à regarder, et tout à fait malsaine avec ça, méchante, aigrie.
Je ne comprenais pas bien, la bonne personne semblait emprisonnée dans la mauvaise, ou l’inverse. Il s’agissait de deux jumelles, la première sœur était la seule à aimer et soutenir la deuxième, elle lui parlait et la consolait, la cachait, la protégeait depuis la mort prématuré de la mère. Le père avait été mis à l’écart d’un mystère qui les concernait toutes les deux.
A la fin, il assassine la méchante. Ignorant le secret, anéantir la chose qu’il avait enfanté était la seule solution à ses yeux, il voulait se libérer, lui et sa bonne fille, de cette furie empoisonnant leur existence, il n’avait pas compris qu’il tuerait les deux siamoises en une seule fois.
C’était insoluble de toute façon, sans doute.
 
 
 
 
 

Si j’étais le lapin et que le magicien ne se décide pas à me faire apparaitre, ou si ses arguments pour me faire sortir du chapeau échouaient à me convaincre, de guerre lasse, assis sur le bord du chapeau, j’entonnerai les paroles de cette chanson de Tom Waits pour lui signifier que mon existence, finalement, ne dépend pas de sa volonté, You haven’t looked at me that way in years. Si j’étais Galatée je m’adresserai au Dieu d’amour, au Dieu créateur, ou à n’importe quel entité qui aurait pu me créer, You dreamed me up and left me here.
Si j’étais l’Amour en personne je prononcerais les mêmes phrases pour l’élu de mon cœur, l’âme sœur qui se cache loin de moi, aussi laide, aussi belle soit-elle, How long was I dreaming for. Si j’étais n’importe quelle Illusion What was if you wanted me for, un Rêve innachevé You haven’t looked at me that way in years, un Espoir déçu et irrascible Your watch has stopped and the pound is clear, ou la Confiance désincarnée qu’on ne l’investisse que sur justificatif de sa solvabilité Someone turned the light back on, et si je devenais mort vivante je chanterai cette chanson à la Vie avant d’aller dévorer la pulsion bien fraiche de mes congénères non atteint I love you till all time is gone, la voix erraillée par les cris emprisonnés, ou les années, les éxés, la fatigue, épaules avachies, vanité avalée, You haven’t looked at me that way in years, je finirais par lui dire, But I’m still here.
 
 
 
 
Bon sentiment, bien-pensance, honnêteté, gentillesse, de nuage en nuage contre le Dieu ou les bouffeurs de cadavre on ne se bat pas facilement, à force de les croire désarmés on oublie leur double face, invisible de toute façon, sans doute.
Dieu spécialiste de l’amour et les bouffeurs de cadavre qui aiment la compassion, investissent dans la chair de victime, leur festin est pervers par définition. Après ce que j’ai dit de l’Enfer, avoir été crée par le Diable me semble plausible, au pire il sera lui-même, peut-être qu’un ange est caché dedans, si il me trahit je le ferais aussi. A la fin, de toute façon, tous les morts seront morts.

Apparaitre, disparaitre, sorties de chapeau, finalement, loin du Dieu et de ses ambitions, je suis allée danser chez Gloria Gaynor Oh as long as I know how to love I know I'll stay alive, sur les épaules de Galatée en colère D'you think I'd break down and die? Oh no not I, I will survive, Amour et Vie dans la poche I've got all my life to live, I've got all my love to give, entourée de Confiance, d’Espoir et de Rêves, now I hold my head up high, et de toutes mes Illusions, vieillies certes, mais intactes, And you'll see me, somebody new.
 
And I'll survive, I will survive, I will survive


myriam eyann

 

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Mardi 13 janvier 2015
Mise à nue
Vendredi 9 Janvier 2015 – 20h46 – Au moulin
 

On a presque honte de parler, on préférerait se taire, et puis on veut réagir.
Aller trop loin, j’en ai envie moi aussi.

Depuis deux jours, je m’accroche à mes crayons, c’est la seule chose qui me redonne confiance, espoir en l’avenir. On a envie de laisser tomber, dire Non, ce monde ne m’intéresse pas.

Depuis deux jours, la seule chose qui a du sens est un crayon au bout de mes doigts, non pas pour le symbole ou pour un combat, même pas pour rendre hommage, pour dire quoique ce soit ou exprimer une douleur, mais pour chercher ma ressource, ma protection, atteindre mon abri.

Depuis deux jours, malgré les obligations quotidiennes, avec frénésie j’ai dessiné. 
 



 
Il y a six jours maintenant, ce qui faisait masque à mes yeux ne masque plus. Il n’y a plus que ma peau et mes crayons, nue, mon corps sans artifice, je me suis dépouillée. Il ne s’agit pas de possessions dont on m’aurait spoliée, ce n’est pas tout à fait une humiliation, et il serait malhonnête de parler d’illusions perdues, à 46 ans même moi je n’y croirais pas. Il semble que le souffle de l’explosion ait arraché mes vêtements.

On peut aliéner mon corps, mais rien ne voile mon esprit. En pagaille, en liberté, mes cheveux frisés. Quelqu'un que vous avez privé de tout n’est plus en votre pouvoir, il est de nouveau entièrement libre[1]. Cette phrase de Soljenitsyne me hante comme un trésor. 

Les anges se marrent, peau blafarde, kilos superflus, et si je laissais tomber, si on ne comprenait pas, si on se moquait ? Mouais, c’est pas le ridicule qui me tuera. J’imagine la bande réunis en train de rigoler. Les premiers clichés sont grotesques, hideux, mais l’idée ne part pas. Le regard de Wolinski n’exprime aucune malveillance, il aimait les femmes, Cabu prend son bloc de dessin et profite des poses successives, j’ai appris qu’il allait toutes les semaines s’entrainer sur modèle dans un atelier parisien, les autres ont pris leurs crayons et caricaturent, les rires qui viennent de là-bas ne sont ni bêtes ni méchants.

Cachant mon nombril, mon carnet de croquis noir est la seule concession à ma pudeur.

L’autoportrait est une tradition d’expression française depuis Montaigne, Rousseau, Chateaubriand, Simone de Beauvoir. Il n’est pas plus facile de manier sa propre matière que celle des autres, accéder à ma propre nudité est mon recours. Personne d’autre que moi ne peut prendre cette photo de moi.

Le principe est simple, la liberté d’expression est mon droit, dire ce que je pense, prendre une position, je ne sais même plus pourquoi je dois le faire, l’idée ne part pas.

Je me suis dessapée, le reste c’est ce qui insiste. Les crayons dans mon poing. Liberté, fraternité, mes témoins intérieurs l’ont brandi bien avant moi, No Pasaran ! Vous ne passerez pas ! You Shall not Pass ! Vous ne passerez pas ! VOUS NE PA-SSE-RREZ PAS ! NO PASARAN ! NO PASARAN[2] !
 
 
 


Le but de Charlie Hebdo et de ses dessinateurs n’a jamais été d’armer une bombe.

On peut laver le cerveau de jeunes qui n’ont rien à mettre à la place de ce que la malveillance peut y pondre, quand ils laissent quelqu’un prendre en main leur destin[3]. Pourquoi on ne pourrait pas faire le contraire, conditionner les gens à l’humour. On enseignerait l’humour à l’école depuis tout petit, des cours de blagues, on se moquerait les uns des autres, on apprendrait sous l’œil des adultes sans haine à encaisser la critique ou comprendre ce qui blesse, on apprendrait le désamorçage des bombes que nous pouvons tous devenir, on ferait des exercices quotidiens d’autodérision.

Tu fais quoi en cours de blague ? 
J’ai Imitations et caricatures cette année, putain, c’est dur !!

Je sais ma naïveté.

Tuer pour un dessin humoristique. Comment peux-ton manquer d’humour à ce point-là ?
 
L’humour s’apprend, comme toute chose, le rire est une contagion, une mise en condition, l’état d’esprit qui y mène est un entrainement. Le regard se forme à force de voir, quand on veut apprendre l’architecture on regarde l’architecture, pour la peinture regarder la peinture, de même pour la photo, la littérature, le cinéma, ou tout ce qui démarre par un crayon, de l’imagination, une pensée. Tant qu’à faire, dans une société dominée par l’image, un cours d’images, depuis tout petit, ça serait bien aussi, art, photo, architecture, BD, graphisme, publicité.

Quand on veut comprendre une image il faut la regarder longtemps et le souvenir de toutes celles qu’on a vu avant imprègne la rétine.

Ici il n’y a que des mots, des images, des photos. Chacun sait qu’ils n’ont pas le pouvoir des fusils.

Ceci n’est pas une provocation [4].


myriam eyann
























[1] Alexandre Soljenitsyne, le Premier Cercle 
[2] Slogan des madrilènes pendant le guerre d'Espagne en 1936
[3] Référence aux paroles de Téléphone La bombe Humaine
[4] Référence, malicieuse certes, au tableau de Magritte La trahison des images

> Les références du texte
 
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Vendredi 2 janvier 2015
H24
Vendredi 5 décembre 2014 – 21h08 – au moulin
 

Il parait que les personnes qui n’ont vécu que la guerre, qui ne connaissent pas le calme de la paix, ne peuvent s’y habituer, et recherchent durant toute leur existence les remous du Réel, il parait que le corps devient dépendant de l’adrénaline qu’il secrète pour se protéger du danger ou de la douleur, et que comme Obélix, quand on est tombé dans une marmite de potion magique tout petit, les effets sont permanents, pour la vie.

Vingt-quatre heures sur vingt-quatre, l’urgence, comme si les neurones ne savaient plus s’imprégner d’un autre acide. Quand on n’a que l’urgent en tête on ne fait que les trucs rapides, ce qui prend du temps est toujours remis à plus tard, quand le truc urgent s’arrêtera d’être urgent. Rejoindre le calme et les gens qui sont dedans est un voeu sans cesse ajourné.

Il parait qu’avec de l’obstination, une bonne détermination, fermeté, énergie, on peut tout faire, quand on veut. Dans Kill Bill, Uma Turman bouge ses pieds paralysés à force de volonté, peut-être qu’un gars qui a un doigt en moins, en se concentrant très fort, peut le faire repousser. Peut-être qu’on peut créer ce qu’on n’a pas et ouvrir l’impossible.

Si j’étais prisonnière, qu’est ce qui pourrait empêcher mon évasion ?
Pour certains prisonniers récalcitrants, l’issue existera toujours. Au pire, s’enfuir à l’intérieur de son propre cerveau, créer un monde dans tous ses détails, laisser la pulsion de vie se frayer un chemin.

Est-ce que le Paradis a été inventé par un habitant de l’Enfer ?

Regarder des films romantiques, lire des jolies phrases, les maximes dans les anthologies de sentences importantes que tout le monde doit connaitre pour savoir quoi faire dans les moments délicats de l’existence, Sometimes all you need is twenty seconds of insane courage, twenty seconds of just embarassing bravery, and I promise, that something great will come of it[1],  je faisais comme ils disaient, ma vie allait changer, dépasser les bornes est toujours une promesse. Le plus dur c’est de trouver une pensée pour y penser tout le temps, une bonne idée de pensée qui dure.
 

 


 
Les retours d’Enfer sont mal acceptés, comme s’ils étaient monstrueux en fait, comme les gens qui subissent des métamorphoses. C’est pas la blatte de Kafka qui dira le contraire. L’impensable c’est l’évasion.

Il faudrait une contre-disparition, faire disparaitre le regard des gens qui ne regardent pas, un genre de magie, entrer dans le miroir. On y inverserait les chocs, pour les annuler. La lourdeur serait légère, la densité vide, disparaitre une apparition, les désirs des réalités, le rêve une obligation.
Si je disparais, j’anéantirais le traumatisme. Avant, pour préciser le geste, on aurait envoyé au hasard du vent un ou deux objets pour voir, des sortes d’espions, en éclaireurs. S’ils reviennent en partie, même en petits morceaux morcelés difficilement reconnaissable, ça serait comme une démonstration par l’absurde, une preuve quasi scientifique. Disparaitre ne serait plus une illusion. Apparaitre à l’envers, le reflet du miroir se mettrait à exister. Est-ce qu’il aurait le droit de modifier la réalité, avec son identité de reflet ?  

Tout le monde sait que les illusions sont le secret des victoires, telle l’invincibilité - que l’on nomme la toute-puissance, en terme psychiatrique.
Qui est gêné de vivre avec une illusion ?

Contre-disparaitre serait l’opposition à l’envahissement morbide qui tels les trous noirs absorbe matière et lumière. Savoir que les miroirs existent change tout, on n'est plus jamais seul quand on a un bon reflet. Peut-être que les reflets sont comme les âmes sœurs, qui s’aident à être exactement ce qu’elles doivent être. Le meilleur abri c’est un deuxième cœur, en plus de celui qu’on a déjà.
 
 
 


 
Peut-être que dans le miroir, en l’observant bien, le reflet inversé me montrerait comment faire l’exact contraire opposé de mes actes et gestes, je ne forcerais plus le destin, je ne serai plus warrior tous les jours, ou guerrière, toutes choses qui effraient dans le corps d’une femme même si combattre n’est pas le privilège d’un homme, j’attendrais que le désir vienne me chercher, je le laisserais faire. L’impatience serait ma promesse, je ferais des trucs de princesse, rêver aux lèvres du chevalier, des trucs de déesse, des trucs de sirène, averses de phéromones pour tracer le chemin, des trucs d’amoureuse, secrets, murmures, je chuchoterai.

Si on se réveille à l’intérieur d’un reflet, comme le Jake d’Avatar on peut se mettre à courir alors qu’on n’a plus de jambes, habiter une autre vie, y rencontrer ceux qui vous disent I see you[2]. Annuler l’impossible ou le nier c’est pareil, à l’intérieur du conte de fées. Soon or later, you always have to wake up[3]. Au bout d’un moment c’est la réalité qui deviendrait le rêve, je choisirai une jolie pensée pour vivre avec. Et peut-être que cette pensée me choisira aussi.

Musiques, films, phrases, images, peintures, dessins, aubes et crépuscules,  au travers les émotions ressemblent à ce qui se passe quand on se penche au-dessus d’un vide, un mélange de fascination, la disparition de l’impossible, une percée, un lien, entre atmosphères. Si on peut l’atteindre, le vide offre le refuge des abandons, si on se laisse tenter par la confiance, si on laisse agir le vertige et l’aspiration, aller aux envies, contempler ce qui vous cherche, n’aies pas peur quand il te prendra par la main, pense au premier plongeon de ta vie, la première fois que tu as rencontré l’eau, toutes les premières fois, les vraies premières fois, celles des découvertes, le cœur qui bat, les mains moites, les idées tournent toutes seules dans la tête, tu réalises que la rive, ça y est, tu viens de la lâcher.

En rentrant dans le vide on trouve ce qui remplit. La partition est déjà dans les corps il parait, il faut imaginer un orchestre qui vibre, le son monte, les ondes se répercutent, le Réel aime les échos. Parfois, chance ou non, il arrive qu’on pénètre le vide à deux, ou avec l’aide de quelqu’un, plus rarement à plusieurs, mais ça arrive aussi. L’important, pour rester ensemble dans le vide, c’est de bouger de la même façon, se dépouiller de ce qui arme, se rappeler que le rapprochement protège les éloignements.  
Les moindres variations du rythme se propagent en boomerang dans un mouvement circulaire, quand le tracé est net les gestes oublient ce qu’ils font, ils n’appartiennent plus à personne ni à rien, même pas au vide d’où ils naissent, et se mélangent sans fusion. Peaufine les trajectoires, comme un poisson dans l’eau ou un oiseau dans le vent, ne résiste pas au courant. Ne rien attraper, ne pas retenir, rejoindre, attendre, n’emporte aucun verbe avec toi.
Sometimes your whole life boils down to one insane move[4].
 


 
 
 
Rien n’est invivable, seuls les morts arrêtent de vivre, même s’ils continuent à transmettre. Tu peux pas comprendre, tu peux pas savoir tant que tu l’as pas vécu, si tu savais, si tu savais, si tu savais : ces phrases concernent probablement les personnes qui ne peuvent pas soulever les mots de Primo Levi, ni ceux de personne, qui ne peuvent voir Les Liens invisibles de Selma Lagerlöf, et enferme ce qui ne se panse pas dans leur propre inconscience.

Mort psychique, le lieu de l’impensable, dit-on. Quand on passe par une cellule on sait qu’on existe, on n’a pas à le prouver. Sans existence on n’y passe pas. L’invivable se vit, l’impensable se pense, et le souvenir vingt-quatre heures sur vingt-quatre. L’anéantissement c’est si et seulement si on échoue à communiquer.

A mon avis, la seule façon de se débarrasser du Réel est la dilution, en déposer un peu ici, un peu là, quitte à rendre son entourage un peu gluant, et le reste du monde collant comme une trace de confiture sur le doigt. L’échec de la mentalisation est une théorie, comme l’idée qu’il existe des prisons dont on ne s’échappe pas, ou des forteresses inviolables. Il n’y a pas de limites à la représentation psychique, malgré le déni qui gangrène les failles narcissiques jusqu’à la nécrose.

A mon avis, la seule façon de gérer le Réel est le partage, oser les excursions, lui voler des bouts de jouissance, de plus en plus grands, en ramener des provisions, des morceaux entiers, organiser des expéditions de ravitaillement. Diluer les extases autour de soi, répandre l’amour, en faire une collection non limitée par le stockage, tartiner le monde, le recouvrir, si il faut.
 
 
 


Si j’étais prisonnière qu’est ce qui pourrait empêcher mon reflet de me délivrer ?
J’ai une collection de films, de la musique, des livres tapissent mes murs depuis toujours, d’innombrables dessins pleins de vide existent et je peux en voir certains, de jolies histoires sont rangées dans mon cerveau. Les périodes « sans » n’existent pas. Le Paradis est dans ma tête pour toujours.
 


myriam eyann
 
 
 

[1]  - Dans We bought a zoo (Nouveau départ) avec Matt Damon et Scarlett Johannson
[2] - dans Avatar
[3]  - dans Avatar
[4]  - Dans We bought a zoo

> Références du texte
 
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Samedi 6 décembre 2014
Cinq
Samedi 22 novembre 2014 – 10h10 – Au moulin
 
Il parait que les chats ont sept vies. A mon avis, cinq suffisent. Cinq possibilités de bonheur ou malheur, accomplissement ou échec, paraissent un programme chargé. Cinq départs, cinq vies dans une seule, quand j’y pense, c’est cinq morts aussi à moins qu’on ait le droit de revivre les vies d’avant ou d’y séjourner un peu, de temps à autre.
Il faudrait des autorisations spéciales, passeports et visas pour revivre les vies antérieures, des preuves qu’on ne veut pas y rester pour la vie, des promesses de retour, des garanties qu’on peut voyager dans le temps sans séquelles, des contrats de rapatriement d’assistance en cas d’attaque amnésique concernant la vraie vie, des vaccins contre les confusions de générations, et la solvabilité suffisante que doit posséder tout voyageur qui veut voyager.
 
 
Les démarches pour La Première Vie seraient laborieuses, les renseignements nécessaires au départ longs à obtenir, mais des fois on y arriverait. Rester pour de bon serait impossible, les visites se feraient sous surveillance, accompagnement et guide, un peu à la façon d’un car de touristes qui ne s’arrête que sur les aires d’autoroutes, les Autogrill et les marchands de souvenirs.
Mais des fois on arriverait à échapper aux gardiens, à passer au-delà du regard des organisateurs, on visiterait le pays en liberté, les châteaux, les rivières, on descendrait dans les puits magiques, même pour pas longtemps, tout revoir le plus vite possible, rester là, caché dans un coin, ne plus revenir dans la réalité, on resterait  comme en enfance, on se rappellerait de tout.
Assez vite pourtant, les conditions précaires et politiques désastreuses, le manque de confort, peut-être des brimades ou des humiliations, la clandestinité, inciteraient à prendre le chemin inverse, à reculons.
On monterait dans l’avion de retour le cœur lourd avec l’impression de quitter ce qu’on aime le plus au monde, on se tournerait vers le hublot pour pleurnicher et quand les roues quitteraient la piste, on ne saurait plus si partir est une trahison ou une chance, on n’éprouverait qu’une blessure, celle des départs, des déchirures, des choses perdues, de l’exil.
Bien après, longtemps après, on ressortirait les photos, on confectionnerait peut-être un album, on inventerait la légende.
 

Entre chaque Vie il y aurait des passages, en formes d’entonnoir quelque fois, des portes très compliquées à ouvrir et presque impossible à franchir. On ne serait jamais sûr d’accéder à la prochaine Vie, il y aurait toujours un risque que La Vie actuelle soit la dernière et qu’on ne puisse plus en partir ou que la frontière entre deux existences, territoire extrêmement dangereux dans certains cas, nous ôte La Vie, toute Les Vies depuis le commencement, sans possibilités de redistribution.
Le passage d’Une Vie à une autre pourrait être déterminé par une chose que l’on a faite, avant de partir d’Une Vie il faudrait faire cette chose précisément, ou plutôt la condition pour partir d’Une Vie serait cette chose, tel un sésame, une décision à prendre, une phrase à prononcer, une personne à comprendre, un acte, une réalisation concrète ou symbolique. De cette façon, on ne pourrait faire qu’une seule chose qui compte vraiment dans chaque Vie et elle serait le symbole de La Vie suivante, son étendard, comme des identités, cinq clefs déterminées par cinq drapeaux différents.
 
 
Dans La Deuxième Vie, on oublierait les leçons de La Première ou on refuserait de s’en rappeler.
On serait plein d’enthousiasme, sans méfiance - encore Quatre Vies devant soi, ce chiffre ne signifiant rien pas plus que Le Cinq ou Le Trois, on ne s’occuperait que du Deux. On croirait être né dans cette Vie-là, on croirait qu’on n’a jamais rencontré personne avant, on ferait semblant de vivre pour la première fois, oubliant La Première Vie comme si elle n’était jamais arrivée, comme si elle n’avait rien déterminé, on se croirait neuf.
Ce qu’on aurait de mieux dans cette Vie-là, c’est en abondance l’énergie que Les autres Vies n’auraient pas absorbé, des illusions rugissantes, un corps intact, alors peut-être qu’on serait comme un sou neuf effectivement, un seul saoul ou deux mais les plus riches, dans un univers où tout coulerait à flot, les joies, les peurs, le vin et pleins d’autres alcools, les amis, les angoisses et les rires, parfois même la pauvreté.
On apprendrait à s’échapper, à s’enfuir, à courir, à se faire rattraper, on apprendrait à apprendre.
On apprendrait dans cette Vie, et pour toute celle à venir, que le meilleur est accessible.
 

Chaque Vie serait la résolution d’une équation, façon inédite d’être au monde, utiliser nos sens, déterminer les constructions, les renoncements, narguer les démons, tricher ou jouer le jeu. On chercherait le sens ou à oublier qu’on veut le trouver, on tenterait les directions opposées à moins de s’obstiner sur un seul chemin.
On apprendrait l’art des nœuds, connections et qualité des liens, on tisserait un réseau comme les araignées les toiles, on resterait dans son coin pour l’inverse, déconstruire, démonter les mécanismes. On choisirait de réfléchir ou d’agir, parfois les deux, et peut-être qu’on aurait le droit d’alterner les Vies où on agit et les Vies où on pense.
On passerait du temps à imaginer les dénouements et à les attendre, à penser aux fins possibles, aux autres Vies, celles d’après et celles d’avant, celles des autres qui nous regardent et de ceux qu’on ne peut pas voir, on oublierait souvent de se concentrer sur celles présentes dans nos mains.
 

Dans La Troisième Vie, la colère envahirait les raisonnements, on ne saurait plus si il faut avancer vers les  deux prochaines Vies ou régresser vers les deux anciennes. On hésiterait entre digérer les traumatismes ou se préparer pour les suivants, avoir la nostalgie du temps passé ou se réjouir des futures découvertes.
On ferait un premier décompte, combien d’échecs et de réussites, d’efforts perdus, de gains inattendus, d’énergie dépensée,  combien d’émotions ressenties jusqu’aux larmes, de fous rires, combien de copains. On compterait l’argent, les humiliations, les claques et les vengeances. On se rappellerait les victoires, les seuils, les lignes d’arrivée, les cinq gouttes qui débordent des vases et obligent à en changer, les arc-en-ciel, les éclipses, les rencontres avec des animaux bizarres et inconnus.
On aurait une collection de cicatrices qui brillent et de plaies sales et malodorantes, on prendrait les égratignures pour des mutilations et les balafres pour des piqures de moustiques, on en voudrait au monde entier, on serait content de vivre ce qu’on ne connait pas, même par procuration. On voudrait rattraper le temps, ou le remplacer, ou le supprimer. On se mettrait à courir par peur de ne pas être parti à point.
On apprendrait dans cette Vie, et pour toute celle à venir, que le pire est envisageable
 
 
Avant de quitter une Vie on ferait un vœu ce qui en ferait cinq en tout, à la fin. Avec un peu de chance, on ferait au moins une rencontre importante par Vie, ce qui ferait cinq personnes, à la fin. Peut-être qu’on lirait un livre important dans chaque Vie, de telle sorte qu’à chaque passage on serait plus riche d’un livre puisqu’on aurait le droit de l’emporter avec soi, tout au long des Cinq Vies. De la même façon on pourrait accumuler cinq images, cinq boulots, cinq objets auxquels on tient comme à la prunelle de ses yeux. On aurait aimé cinq lieux différents, villes, maisons, et parfois on pourrait revenir dans ces endroits à moins d’être exilé. Quels que soient les possibilités de retour on garderait ces espaces comme cinq abris, cinq refuges, cinq cachettes.
Peut-être que les rencontres importantes, les livres, les maisons et les villes seraient les clefs pour ouvrir les portes compliquées et franchir les passages impossibles.
Parfois aussi on ne ferait qu’un seul vœu, on resterait fidèle à une seule rencontre, un seul livre, une seule maison, un seul travail, un seul pays, une seule image, tout au long des Cinq Vies. Parfois aussi on n’aurait rencontré personne pour de vrai même en désirant rester fidèle, on n’aurait conservé aucun boulot, ni maison, errant pendant Cinq Vies sans appartenir à aucune communauté ni religion, et pour remplacer ce qui manque on aurait fait beaucoup plus que les cinq vœux permis.
Parfois certains, pendant Cinq longues Vies, ne pourraient pas lire ou ne verrait pas les images qu’on leur montre et accumuleraient les handicaps, de un à cinq, sans faire exprès.
 
 
A partir de La Quatrième Vie, on serait le seul à décider du bonheur et du malheur. On ne se laisserait plus marcher sur les pieds, prenant les décisions qui s’imposent on deviendrait le chef. On dirait la revanche je m’en fiche, la rupture ne me concerne plus, on ne chercherait plus à plaire ni à trouver. Ça m’est égal serait la phrase favorite de La Quatrième Vie.
On ne penserait plus aux épreuves mais à des enchainements. On aurait compris les attaches inévitables, les cordes au cou et les alliances. On vivrait la dernière chance, on brulerait les dernières cartouches, on risquerait tout. Comme les étoiles avant explosion on s’épanouirait le mieux possible, s’autorisant ce que seule La Quatrième Vie autorise, avec des rêves de Vies déjà vécues ou complétement inédites, insolites et originales. On se détacherait des biens matériels ou on les aimerait encore plus, on se détacherait des parasites pour ne garder que l’essentiel, la foi. Certains seraient capables d’aller jusqu’au dépouillement ou capables d’absurdité, capables de tout donner ou de tout prendre, certains le feraient parfois.
Certains jours on serait cynique, critiquant tout et tout le monde par peur d’avouer crimes et délits, pour la première fois de nos Quatre Vies on tremblerait en pensant à l’avenir. Certains jours on serait légers comme des plumes, avec la capacité de flotter, de métamorphose, le ridicule ne ferait plus honte, des choses minuscules feraient rire, l’espoir arracherait nos vrais sourires.
On dirait j’arrête de courir, pour le meilleur ou le pire, on accepterait.
 
 
Les Cinq Vies seraient comme les doigts d’une main, inséparables mais dissociées comme cinq chemins, cinq pistes à explorer, cinq solutions, lignes croisées ou parallèles, tels des dessins essentiels illustrant cinq schémas, des techniques graphiques différentes et complémentaires, couleurs assorties ou dépareillés, contrastés ou dans le même ton, nuances de la même famille appartenant à la même personne.
Aucune assurance ne pourrait assurer la fin du parcours, de le finir, gagner ou perdre, des fois même on arrêterait avant la fin. Certains n’aurait pas le temps de vivre Les Cinq Vies, par exemple elle ne vivrait que La Première pour toujours -  ou dans n’importe laquelle des autres avant La Cinquième -  soit que leur vie se soit interrompue brusquement, soit parce qu’elles seraient restées enfermées dedans, pour une raison ou une autre difficile à expliquer et toujours très compliquée à comprendre. Certaines de ces personnes bloquées feraient semblant d’avoir vécu Les Cinq Vies, pour toutes ces raisons compliquées qu’on ne peut pas expliquer. A force d’agir pour de faux elles seraient persuadées d’avoir le parcours normal de Cinq Vies comme les autres gens, sans faute, droit devant, comme les lignes droites.
 
 
Avec La Cinquième Vie on n’aurait plus besoin de vérifications, on saurait le bon compte.
On trouverait cinq bonnes raisons de ne plus s’en faire, ou de se faire une raison, ou cinq raisons permanentes de s’inquiéter. On se mettrait à répertorier les cinq façons de faire ceci ou cela correctement, cinq méthodes malignes, on écrirait des dictionnaires, parfois on ferait d’autres choses absurdes ou pas du tout intelligentes que la plupart du temps seuls les gens de La Cinquième Vie comprennent, on penserait aux cinq choses que l’on n’a jamais faites, à celles qu’on ne peut plus faire.
On trouverait que c’est cool de pardonner alors on le ferait tout le temps, on pardonnerait les choses un peu moches des autres vies, même imaginaires. On ferait son mea culpea, on se disculperait. Quelque fois on dirait des choses importantes une dernière fois, parfois même avec une sagesse enviable par les personnes des Vies Un à Quatre, et même celles de La Vie Cinq. Quelque fois ça serait des bêtises, pour de rire, attirer l’attention, pour de vrai aussi.
Peut-être qu’on serait capable à la fin de compter à l’envers pour arriver au zéro, un peu comme un compte à rebours au dernier moment, pour être sûre de ne rien perdre, même pas les cinq dernières minutes. On aurait peut-être cinq occasions de mourir ou à force des Cinq Vies, on aurait eu le temps de les inventer. A moins qu’on redécouvre les explications essentielles qui dans chaque Vie catalysent les démarrages, se remettre à vivre, espérer, y croire, encore, jusqu’au bout.
 
 
Il parait que les chats ont sept vies, peut–être que les humains en ont Cinq et que l’humanité aura Cinq Epoques. Peut-être qu’elle n’en est qu’à La Première, celle des chocs, de l’instabilité et de la dépendance. Peut-être avons-nous toute La Vie devant nous ou peut-être que les carottes sont cuites et qu’il est trop tard, que les humains ne possèdent rien surtout pas Cinq Vies, cinq chances, possibilités de grandir, cinq paires d’yeux différents, peut-être que l’humanité a déjà regardé cinq fois dans cinq directions et n’a rien vu, sans faire exprès, ça arrive, cinq fois on passe à côté ou devant et on ne voit rien.
Cinq fois de trop, c’est pas grave, il suffit d’avoir la conviction qu’il suffit d’une fois, un regard, une étincelle, un partage, une étreinte, un amour, une vie. Tout changer.
 
Si je ferme les yeux et compte jusqu’à cinq, peut-être que cinq étoiles filantes passeront sous mes paupières. Si je compte jusqu’à cinq et ouvre les yeux, même l’horizon ne pourra arrêter mon regard, le seul numéro que je veux voir est déjà choisi.
 
 
myriam eyann


 
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Lundi 1 décembre 2014
Talk to Strangers
Dimanche 17 Novembre 2014 – 20h00, dans ma grotte, au moulin
 

Automne 2014, les tests Gopro se multiplient, cette caméra est devenu mon outil de communication magique, ses possibilités décuplent mon imagination.
Montrer mes productions est un parcours qui suit scrupuleusement certaines étapes. Les premières photos maladroites avaient un but d’archivage, les dessins s’entassent vite, les classer nécessite de la méthode. Le retour qui s’opère quand on regarde son travail est comme celui qui accapare la conscience quand on s’interroge sur soi-même, le bienfondé de ses actions, la place qu’on occupe, la légitimité. La photo crée une distance curieuse avec l’original. Ce n’est pas tout à fait le même objet que dans la réalité, et puis si, quand même. Au fil du temps, montrer des reproductions de mon travail est devenu habituel, sans se banaliser. La création du site amplifie la mise en scène, l’acte créatif en est toujours une. L’idée de filmer mes gestes, du work in progress, est un enchainement, logique.

La prise en main de cette toute petite caméra est chronophage. Outre les différents paramétrages, les matériels de fixation, les séquences imposent un montage à maitriser. La vidéo est un médium totalement inconnu avant cette expérience. Je tente un premier essai, un deuxième. Montrer mon travail est le but, mais plaire parasite mes objectifs. La première vidéo fait 8 minutes, après découpage, redécoupage de plusieurs séquences montrant des dessins différents, l’idée est de faire court pour ne pas lasser, capter l’attention, j’entends déjà les critiques, être performante, me vendre, montrer une originalité, être percutante. Forcément ça ne marche pas.
 
 
 
 

Retour à la prison St Anne en Avignon, pour des raisons obscures totalement inavouables le besoin d’y revenir était impératif. Deux jours me permettront d’explorer tout ce que je n’ai pas vu lors de ma première visite. Les vidéos prennent un temps très long, nécessaire pour comprendre le propos. Quel intérêt de passer devant des bouts de films qui semblent défiler en boucle sans essayer un regard ? La saturation a galvaudé l’image et l’implication nécessaire pour l’atteindre. La plupart des visiteurs passent rapidement, n’attendent pas beaucoup plus que 2 à 3 minutes, un effet, une surprise sans doute, une intention, être saisi probablement, comprendre rapidement, une clarté. Si on ne voit qu’un extrait, comment savoir ?

Chaque œuvre est présentée dans une ancienne cellule.
Kimsooja présente A Laundry woman,  une femme immobile,  filmée de dos devant un fleuve sur lequel flottent des bouts de branches, des papiers, des petits trucs, emportés doucement par le faible courant. C’est très lent, comme une halte au bord de l’eau. Se laisser emporter par les visions probables de la blanchisseuse, par mes propres rêvasseries est un moment de calme envoutant, est-ce qu’on n’appelle pas cela un arrêt sur image ? L’image ne s’arrête pas vraiment pourtant, elle est en mouvement, plonger dans cette suspension du temps est irrésistible. La blanchisseuse ne regarde pas le fleuve mais un ciel où passe des objets, elle est devant un écran de cinéma qui montre le monde qui passe, elle ne pense à rien peut-être, comme moi. C’est surement un peu ça le paradis, regarder le calme. Il est particulièrement difficile de s’en extraire, mais quoi, rester là serait suspect.
 
Il y a beaucoup de vidéos dans cette exposition, certaines ne m’intéressent pas, d’autres sont un choc, m’interpellent, pour certaines leur présence est un mystère, ou une énigme supplémentaire. Une installation de François-Xavier Courrèges, Nuancier, achève mon parcours. C’est la fin de la journée, il fait froid et humide, il y a peu de monde. Dans la cellule vingt écrans sont installés en cercle, le dispositif invite à se placer exactement au milieu, de sorte qu’il suffit de pivoter sur soi-même pour les voir tous. Vingt hommes me regardent en silence. Ils ont tous la même tenue, un tee-shirt blanc, seule leur physionomie les différencie. Un je t’aime fuse, un autre, plusieurs, parfois en même temps. A force de me tourner, me retourner, il est prononcé devant moi. Il ne s’agit pas de ma personne, anonyme pour ces hommes anonymes qui de toute façon ne me regardent pas. Ces vingt hommes ne disent rien d’autre que je t’aime, ils regardent la caméra fixement, et puis se décident, quand ils sont prêts. Cette déclaration me touche de plein fouet, comme un éclair qui me couperait en deux pour m’ouvrir telle une coquille. Il n’y a personne dehors, pas de bruit, j’ai tout mon temps. On peut avoir peur, se protéger, ou décider qu’il n’y a aucune malveillance. On peut se moquer, tricher ou jouer le jeu, croire à ce message, l’entendre. L’aspiration est inévitable, il faut y croire très fort, ces hommes y ont cru aussi en réalisant les vidéos. Quelque chose passe, à travers l’écran, mon écorce tombe. Etre désarmée dans ce lieu est une expérience troublante, logique, quand j’y pense.
 
 
 
 

Après les vidéos de St Anne, la nécessité du temps à prendre pour approcher le propos de l’artiste m’apparait comme une conduite que l’on ne peut pas dicter, une position. Mes calculs de timing, mes décomptes n’ont pas de sens. Il ne s’agit pas de rendre mon travail acceptable, mais de le montrer. Ma volonté n’est pas de prédigérer, rendre simple, ou de manipuler une réaction chez celui qui visionnera mes vidéos. L’envie était de montrer ma façon de travailler. Retrouver la sensation ressentie avec les vidéos des vingt hommes disant je t’aime est aussi le but, en partie, peut-être. Attirer l’attention, plaire, bien sûr. Ma capacité au déguisement est limitée, et n’a aucun intérêt. Etre aimé pour ce qui me caractérise est l’essence même de mon besoin de reconnaissance. 
 
En 5ème année, à l’école d’architecture de la Villette, un cours m’a appris la nécessité de garder entier – intact -  ce qui s’exprime dans la création. Nous y avions des exercices répétés de créativité totalement libre, abri de jardin pour insecte, la maison de l’acrobate, écriture automatique, sans aucune explication supplémentaire. Parfois une proposition un peu plus difficile à comprendre, folle, Donnez-vous rendez-vous, faîtes le choix du lieu et de la date, marquez le sur votre agenda, respectez cet engagement. Le jour J, à mon rendez-vous, l’absurdité a été palpable et totalement abordable l’espace de quelques précieuses minutes, ce moment est resté sacré dans mon souvenir. Un autre exercice important a été l’affichage de photo de soi grimaçante : prendre la photo est déjà une épreuve, puis nous les affichons sur le mur, l’ensemble des participants du cours défile devant, on regarde les autres pendant qu’ils vous regardent, on rigole beaucoup. Ma photo était horrible, le ridicule est un bon exercice quand on prétend créer. Une autre fois je m’enferme dans la salle de bains pour des peintures de corps, à la manière de Yves Klein au début des années 60, sauf qu’il s’agit de mon propre corps, et de composer quelque chose de visible avec. Les travaux des autres étudiants aident à démystifier ce qu’on prend pour important en soi.
 




La création est l’illusion d’une maîtrise, ce qu’on va laisser, ce qui restera de soi, faire œuvre, expliquer ce qu’on est avec la sensation que si on ne le fait pas, personne ne comprendra. Si je m’astreins à ce boulot, et que j’en suis contente à la fin, même sans le montrer, j’aurais l’illusion que je peux partir tranquille, que les clefs sont disponibles.
C’est compliqué de ne pas avoir l’impression de transmettre, il faudrait faire comme si on ne s’adressait à personne et dire les choses comme si on parlait quand même à quelqu’un, sans couverture, vêtements, rien que l’intention d’une expression. J’aimerais évacuer la sensation de ne jamais arriver au point précis de la possible compréhension, que ça soit fluide, léger, audible, reconnaissable.
 
Le dessin – la création -  contient un plaisir esthétique nécessaire, une échappée. Se mettre dans ces conditions d’échappée est compliqué et simple, il faut être à l’écoute de ce qu’on est en train de faire et dans le même instant lâcher prise. L’essence de ce qu’on veut exprimer se loge entre ce qui échappe et ce qu’on maitrise.  Etre dépouillée face à cette possibilité, désarmée, est mon seul accès. C’est une nécessité, on fait ce qu’on a à faire même si cela peut paraitre absurde ou sans but, si on ne le fait pas les choses s’arrêtent ou peuvent s’arrêter. La volonté d’un résultat peut être un frein puissant, un parasite, voir un stop. Mais la création est prétentieuse, je veux un résultat, le dessin doit se finir. Je le montrerais, découperai, redécouperai, choisirai,  pour l’illusion.

Se regarder faire est nécessaire pour approfondir sa technique, les danseuses se regardent dans les glaces, les écrivains se relisent, et puis il y a un biais, ce qui échappe on veut le maitriser. Quand on veut refaire ce qui a fonctionné ça ne marche pas, on essaye de reproduire un résultat alors qu’il s’agit d’une action, un état  difficile à conserver. Partager cet instant est le but des vidéos récentes, probablement une illusion, comme le je t’aime des vingt hommes dans cette cellule de la prison Sainte Anne un jour glacé de novembre. Si je joue le jeu, si j’y crois très fort, quelque chose passera, à travers, de l’autre côté, un écran, quelqu’un, désarmé.
 




Le deuxième montage concerne un seul dessin qui m’a occupé pendant une dizaine d’heures. A ma disposition, 20 séquences vidéos inégales de 3 à 20 minutes, environ 5 heures de bouts de films à visionner, découper, choisir. Le compteur temps affiche ce qui lui plait, ça ne me concerne plus, la vidéo finale comporte ce qui est nécessaire. Elle dure 25 minutes. 
Mon travail est intact. Il ne s’agit pas de moi, anonyme pour les anonymes qui me regarderont, et puis il s’agit de moi quand même. Communiquer, parler de soi, montrer ses gestes, sans le savoir, nous ne serons plus des étrangers, désormais.
 


We don’t notice that we’re all just perfect strangers as long as we ignore that we all begin as strangers just before we find we really aren’t strangers anymore.
Tom Waits  - I Never Talk to Stranger


On ne remarque pas que nous sommes tous de parfait étrangers aussi longtemps que nous ignorons que nous débutons tous comme étrangers juste avant de reconnaitre que nous ne le sommes plus. (ma traduction libre)
 

myriam eyann
 

> Artistes cités
 
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Lundi 17 novembre 2014
Les régles de l'Art
Mercredi 20 Août 2014 – 18h20 – Vitry
 
Le dôme de Santa Maria del Fiore à Florence, symbole de la Renaissance, est resté un mystère pendant plusieurs siècles. L’édification du dôme posait de nombreux  problèmes techniques dont on n’avait pas les réponses, la construction avait été entreprise sans l’assurance qu’on aurait les compétences pour l’achever, on savait qu’elle serait en avance sur son temps.
C’est ainsi que l’on bâtissait, tel un défi. Tâtonnements audacieux et volonté de résolution, repousser les possibilités, chercher la lumière, comprendre charges et portées, ça tombait ou ça tenait, suivant la maitrise achevée du processus, ce qu’on en comprenait.

Filippo Brunelleschi a 41 ans quand on lui confie le chantier. Il doit résoudre une multitude de questions, comprendre ce qui peut empêcher la réalisation du dôme. Quelles solutions pour qu’il puisse s’élever à  90 mètre du sol ?  Ce n’est pas une question de foi mais de technique, magique on croit tant qu’elle se cache, une énigme. Une équation inclut sa propre clef, du moment qu’elle est correctement formulé.

Pendant les études d’archi, on apprend les règles de l’Art, les bonnes pratiques pour construire. Ces règles existent telles les lois de la gravité. On les suit, on applique les théorèmes, on respecte les résistances, les matériaux.

Brunelleschi imagine une structure autoportante, un système de croissement des briques en arête de poisson qui permet de répartir poussées et forces vers la base du dôme, et d’élever celui-ci à une hauteur importante. Un report complexe des axes et inclinaisons par cordeau rendra possible la symétrie qui centre la clef de voute, sans étayages, non réalisables à cette hauteur. Un double mur équilibre les charges. Brunelleschi élabore un système de levage inédit pour amener les matériaux à la hauteur du chantier. Un peu plus tard, il mettra en évidence les lois de la perspective.
 
 
 


On n’invente pas les règles de l’Art, elles existent avant qu’on les découvre, même si on passe à côté sans le savoir, même si elles restent pleines de mystères. Pour résoudre un mystère il faut le trouver.
Quel est mon but, mon mystère, mon équation, mon rêve ? Petit point d’une précision infernale, pas vraiment concret, l’atteindre est sans doute une abstraction. Comment le rejoindre ?
On est la somme de toutes les contradictions vivantes et humaines, le condensé des paradoxes hérités, et le point culminant de tout ce qui précède, réussite, accomplissement, bonheur, extase, nirvana.
 


 
 
 
Encadrement pour l’expo de novembre, réajuster les passe-partout prédécoupé va me prendre un temps infini, dessins trop grands ou plus long que large, aucune dimension ne correspond à ce qui existe. Je bousille le premier, le dérapage n’était pas maitrisable.
Le décalage entre la finition du dessin, la précision du  cadrage et la découpe ratée fait apparaitre quelque chose, un truc qu’il m’est aussi difficile de laisser échapper que de maitriser. C’est dans mon geste de coupe qu’il est apparu, ce n’est pas une erreur, c’est moi, typiquement moi, un genre de lapsus gestuel, un acte manqué. Tous mes passe-partout seront dérapés. Sans chercher à reproduire ce qui vient d’advenir, j’ai refusé de le maitriser, laisser faire était une libération.

Manipuler le papier, tracer des gabarits, couper des feuilles et des cartons à maquettes, millimètres dans les yeux, être d’une précision infaillible, encoller, j’aime le travail minutieux et bien fait. Ce travail d’encadrement s’annonçait pourtant comme une contrainte. Dès lors que ce qui le parasitait est évacué, il a été particulièrement agréable.  Le geste d’erreur, de dérapage, revient avec constance, il me caractérise, pourquoi chercher à le faire disparaitre ?

Assumer les cadres dérapés qui entourent mes dessins, les exposer, n’est pas une punition mais une récompense. Cette finition ne correspond pas à une tentative d’expression, elle parle sans moi d’un aspect important de mon travail, de mes essais fastidieux pour créer avec ce qui me compose, le plus souvent le masquer, avec l’illusion qu’il est possible de l’effacer sans doute et puis finalement n’avoir qu’une envie, faire apparaitre cette partie déniée de moi.

Dans la culture grunge, les rifs de guitare sont saturés, bavés, et se marient à une minutie et un sens maniaque du détail. C’est propre, travaillé jusqu’à la limite, sans concessions, surtout pas celle de masquer l’expression, n’importe laquelle, même celle qui s’échappe. Il y a là-dedans du je m’en fous, du jusqu’au bout qui m’appelle.
Garder mes cadres et les nommer grunge sera ma façon de renoncer à jouer le jeu. Dans mon imagination, mes cadres étaient impeccables, dans la réalité ils porteront ma trace, rien n’a pu éviter les souillures, salissures, et vomissements de moi.
 
 
 

 
Sans rien faire pour trouver le hasard, il finit toujours par me croiser. Les meilleurs pièges sont ceux que l’on a soi-même posé, pour être certain de ne pas se louper. Petits cailloux semés pour découvrir ce que l’on sait déjà, et croire que quelqu’un nous fait signe.

Une de mes jolies histoires préférée se situe lors de la naissance de mon fils ainé.
Le premier accouchement se prépare avec toute la naïveté des premières expériences, en croyant qu’on pourra tout maitriser, en particulier le lieu de cette naissance, la maternité. Il s’agissait de vivre ce moment exceptionnel comme tout ce que j’envisage, perfection des détails, rien pour le hasard, il ne s’agissait pas d’un symbole.
Un guide recensant les maternités de l’Ile de France détaillait la fiabilité des soins, les qualités d’accueil, le confort, les cours d’accouchement sans douleurs, les avantages et inconvénients. La maternité de Lariboisière, dans le 19ème arrondissement à Paris, correspondait à mes critères, sélectionnée parmi la centaine disponible dans le guide sur Paris et sa région. Nous habitions à Orsay en grande banlieue mais le palmarès était sans appel et accoucher loin du domicile se fait de temps à autre dans la famille - moi-même, née à Paris alors que mes parents habitaient Sens à cent kilomètres de là.
Avant la naissance nous avions choisi le prénom de notre garçon, un joli nom turc, et un deuxième prénom selon la coutume, celui de mon grand-père, pour moi une évidence. Le terme dépassé, on m’a déclenché l’accouchement, de sorte que mon premier enfant est né le jour de l’anniversaire de son grand-père, mon père. Il y a trois cent soixante-cinq jours dans une année, naître en retard sur la date prévue pour ce jour précis était comme un cadeau à son grand père, il est son premier petit fils. Chaque année depuis vingt-trois ans, nous fêtons les deux anniversaires de mon fils et de mon père. Ces coïncidences me rendaient assez fière, ne pas en être responsable était une jolie histoire, ça arrive.
Pendant la visite de ma grand-mère à la maternité, ma mère me souffle c’est quand même dur pour elle. Je m’étonne et la questionne. Sa réponse me laisse encore totalement perplexe, 23 ans après : Papi est mort ici à Lariboisière, elle n’était pas revenue depuis dix-neuf ans.
J’ai juste dis je savais pas.

Qu’est-ce que mon cerveau a imprimé, un son, un nom, quelque chose lu bien plus tard ?
Il n’était pas possible de façon consciente de faire coïncider autant de paramètres.
On vient au monde dans un hôpital où un arrière-grand-père a vécu ses dernières heures, on porte le nom de cet aïeul, le jour de votre naissance est aussi celui de votre grand-père.

Se piéger est un moyen de ne pouvoir nier, pas moyen de faire l’autruche, pas moyen qu’on me dénie ce lien, qu’on dise c’est du vent, celle-là invente pour faire joli, ces histoires n’existent pas. Ce qui me lie à mon grand-père est une source, les jolies histoires sont toujours des histoires d’amour.
Le nom turc de mon fils ainé signifie l’âme.
 
 
 
 
 
Est-ce que c’est normal ? C’est sans doute la question la plus répandue.
Quand on grandit, la première chose que l’on souhaite est de ressembler aux autres, être normal c’est une règle du jeu. Grandir c’est apprendre les règles du jeu.

Trouver des gouttes d’arc en ciel ou parler à un martin pêcheur, c’est rien qu’une histoire d’imaginaire qui s’échappe. On croise des noms qu’on n’attendait pas, des objets, des lieux, on relie sans le savoir ce qui compose un puzzle. La nouvelle pièce accolée aux autres, une partie de l’image apparait, avant qu’on s’habitue à l’idée qu’elle était dans cet ordre bien avant qu’on intervienne, on invoque le hasard, la magie, pour évacuer la réalité. 

On ne remet pas en cause les règles de l’Art, au risque de faire s’écrouler les échafaudages. Pour suivre les règles de l’Art il faut découvrir ses propres mystères. Les règles du jeu ne sont pas des règles de l’Art. On a le droit d’inventer les règles du jeu, les adapter, ou faire croire qu’on les suit à la lettre alors qu’on les contourne, tricher c’est encore jouer. Lâcher l’affaire consiste à s’extraire du jeu. Le rêve a besoin de moi pour se réaliser. Le plus grand mystère à résoudre est celui qu’on porte en soi.
 
Peut-être serait-il inefficace et douteux de publier un démenti, un genre de : Toute ressemblance avec des personnages ayant vécu ou des désirs ayant été imaginé est totalement fortuit et hors de ma volonté. Qui croit à mes petits hasards renouvelés et qu’ils ne tentent de piéger personne ? Qui poursuit l’autre ? Le hasard est ma piste, suivre son sillon, dans la trace qui est la mienne est un choix.
 
Les mots de Virginie Despentes m’accompagnent : Tous ces trucs que tu tentes de faire et jamais rien ne réussit. Ça me fait penser au conte de la petite sirène. L’impression d’avoir consenti un énorme sacrifice pour avoir des jambes et se mêler aux autres. Et chaque pas est une douleur intolérable. Ce que les autres font avec une facilité déconcertante te demande des efforts incroyables. Arrive un moment où tu lâches l’affaire.

Cadres bavés, témoignages enfouis, les indices ne peuvent pas disparaitre.
Qu’est ce qui a fait la différence ?
Oublier la place où je suis, la place où tu es, rester ailleurs, là où ni toi ni personne ne m’atteindra.


myriam eyann



 

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Mercredi 5 novembre 2014
Soulevage de mots

Samedi 25 octobre 2014 – 21h00 - Dans ma grotte, au moulin
 
Ce qui est sous les mots est très fragile et très fort sans que cela soit une contradiction, ce qui se cache fait en sorte de ne pas être découvert même si ça ne se cache pas par faiblesse. Il y a un voile, qu’on peut dans certains cas déchirer un peu, avec beaucoup de précautions.
 
Dans une phrase il y aurait une trappe, on lirait un mot et tout d’un coup on serait ailleurs, dans la même phrase et en même temps dans une autre, cachée à l’intérieur, une face B audible sans changer la piste, on verrait les sillons gravés de l’autre côté du disque, on saurait lire à l’envers en plus de savoir lire dans le bon sens. Il y aurait un autre monde, où des gens se racontent d’autres vies, sans crainte, l’accès serait inaccessible à la malveillance.
 
Il faudrait lire avec une excessive lenteur, repasser sur les phrases plusieurs fois de suite, écouter sous les mots, les soulever un par un doucement et les redéposer délicatement après pour être sûre de les retrouver si on avait envie de voir encore dessous - si on ne se rappelle pas très bien ou parce que c’est irrésistible -  sans qu’on les fasse fuir, sans les effrayer.
 
Soulever les mots pour voir ce qu’il y a dessous n’est pas une de mes inventions, il y a des spécialistes du soulevage de mots. Les mots que vous soulevez ne sont jamais les vôtres - le but du soulevage de mots étant le partage et la découverte d’autrui - donc on soulève les mots précisément pour voir celui ou celle qui se cache dessous. Toute notion de voyeurisme, d’exhibitionnisme, de perversité, de manipulation, est déplacée ici, puisque par nature je le répète, la malveillance n’existe pas chez les écouteurs de mots.
 
Peut-être qu’on soulève les mots parce que c’est la seule façon d’accéder à ce qui est absent. Pour aller sous les mots on est obligé de s’absenter, on devient soi-même absent. Peut-être qu’on soulève les mots à cause de l’absence. Sous les mots il y aurait les présences des absents, tous les absents pourraient se rencontrer là et se reconnaitre.
 
Si c’était vrai, on pourrait s’absenter ensemble, évoluer sous les mots, y habiter.
 
L’absence serait comme une patrie. Dans l’absence on est un peu invisible, mais les habitants de l’absence se croiseraient, sans se rencontrer vraiment. A force pourtant, par hasard, on ferait une vrai rencontre, une rencontre réelle. La présence du hasard est une pure supposition. A mon avis, dans l’absence il n’y a plus de hasard, c’est précisément l’endroit où il disparait. On n’est pas absent à cause ou grâce au hasard, peut-être même qu’on est absent malgré lui, ou parce que le hasard vous a oublié.
 
Je ne suis pas une spécialiste du soulevage de mots, dire que je suis une spécialiste de l’absence serait prétentieux, et puis je préfère ne pas être spécialisée du tout, même si ça énerve les gens qui aime les engagements clairement énoncés et ne comprennent pas qu’on puisse aller dans tous les sens, encore moins qu’on le revendique. Aller dans tous les sens est ma ressource, mon fonctionnement et mon identité, ce qui implique une méthode de recherche rigoureuse et d’évacuer la moindre versatilité, la seule façon de trouver un sens est de le chercher partout, il n’y a aucune direction qu’on peut interdire dans ce cas. Pour trouver un sens, un véritable sens à ce qui nous entoure, aucune piste ne peut être négligée. L’exploration méthodique du sens serait ma spécialité, les explorer tous, un par un, pour pouvoir les éliminer au fur et à mesure, et à la fin trouver le bon.
 
Dans le monde des spécialités, le nombre d’individus se rapetissent. Par exemple les anatomo- cyto pathologistes spécialistes des cellules épithéliales glandulaires des muqueuses buccales suivent les mêmes congrès et s’y retrouvent d’années en années, se voient pour partager des infos intéressantes entre les congrès et parler de l’évolution des cellules et de leurs pathologies. De la même façon, les spécialistes de l’absence, de la recherche du sens et du soulevage de mots, se rencontrent avant de se chercher. A force de regarder sous les mots, ils soulèvent les mots de la rencontre.
 
Les phrases sous les phrases révèlent qu’on fait partie de l’imagination de quelqu’un d’autre. On existerait parce que cette personne vous imagine, on serait apparu sous ses mots, en dehors de ceux-ci, en toute logique, on disparaitrait. Sous les mots de cette unique personne, on comprendrait comment résoudre ce qui ne marche pas, de la même façon qu’on lit un guide, un livre de recette personnel. On garderait ses mots à proximité en permanence, en cas de besoin, on ne pourrait plus vivre sans ces phrases.
 
On aurait toujours un peu peur d’être surpris, ou de ne pas être d’accord, de ne pas se comprendre, ou de ne pas se rencontrer finalement, en vrai. Le temps de s’habituer à ne plus être seul, on se poserait pleins de questions très compliquées et inutiles, comme tous les absents. Normalement les absents ne rencontrent personne pour de vrai, et sont accompagnés par une multitude de personnes pour de faux. Il faudrait un temps de transition, pour que la présence apprivoise l’absence.
 
Le soulevage de mots, l’absence, la recherche de sens, sont des activités assez dangereuses, comme l’espionnage, le saut en parachute, ou la folie. Les régions traversées demandent des réserves d’énergie personnelle en abondance, capacité d’adaptation, réactivité,  attributs et garanties, et même de l’empathie, ce qui fait renoncer tout individu inapte.
 
Peut-être qu’un souleveur de mots peut être également souleveur de lignes. Quelqu’un qui aurait la capacité à voir sous les traits un coup de crayon anonyme, le mouvement et son intention, les pensées qui allaient avec le geste au moment du tracé. Un vrai geste ne cache rien, comme une vraie phrase. Pour rejoindre ce vrai geste, l’atteindre ou le voir, l’absence serait nécessaire à nouveau. Est-ce qu’un geste peut être présent et absent ?
 
Après, à force de soulever des mots et leurs phrases, des lignes sous les dessins, peut-être que les souleveurs de mots deviennent aptes à soulever n’importe quoi, la parole et les phrases en vrai, les vrais gestes qui se voient, n’importe quelle création, n’importe quelle transmission, un livre, un film, une musique, une peinture. Peut-être que les souleveurs de mots soulèvent tout, questions, coins de rideau, jupes, foule, doutes.
 
A la fin sans doute, on ne saurait plus vraiment ce qui est important, ce qu’on a trouvé sous les mots, les lignes ou la musique, ce qui est vraiment exprimé, sans qu’on ait besoin de soulever un truc ou un autre. On arrêterait de soulever toutes ces choses aussi souvent parce que ça serait devenu absurde, on ne croirait plus qu’il y a en dessous un trésor si important.
 
Un jour peut-être on en aurait un peu ras le bol d’être absent, même sans bien connaitre ce qui peut remplacer cette absence. On s’absenterait de l’absence pour retrouver les présences. Il suffirait de s’approcher, dire bonjour ou autre chose pour ne pas avoir l’air complétement idiot. Peut-être que ça ne marcherait pas parce qu’on a été absent trop longtemps, qu’on est trop vieux, les carottes sont cuites, il est trop tard, le rythme n’est pas bon, le temps inapproprié. Mais peut-être que ça marcherait.
 
A mon avis, un ancien habitant de l’absence qui s’en est sorti gardera toujours quelque chose d’indécrottable qui y reste attaché, un accent, des manies, une façon de ne pas écouter et d’écouter quand même, une capacité à la fuite, en quelque sorte. On accepte de quitter l’absence quand on sait qu’on pourra la retrouver où qu’elle soit, dans n’importe quelle condition, n’importe quel état.
 
La présence et l’absence sont comme les deux faces d’un miroir. Etre un absent présent ou une présence absente, pour toujours, on dirait que ça revient au même. Est-ce que quelqu’un qui est là sans y être, c’est mieux que quelqu’un qui n’est plus là mais qui remplit tout ? Quand le hasard est distrait, quelque fois, quand il ne fait plus attention, on peut vivre avec les deux, la présence et l’absence.
 
 J’ai relevé mes mots sans honte, pas de risque que je baisse mon froc, aucun risque de malveillance si un souleveur de mots était là. 

myriam eyann

 
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Mercredi 22 octobre 2014
Les gouttes de l'arc en ciel

Jeudi 25 septembre 2014 – 19h55 – au moulin
 
Le martin pêcheur est un oiseau assez petit et très sauvage, qui se fait remarquer essentiellement par la couleur de ses ailes, d’un bleu si vif qu’il doit briller dans la pénombre. Ses apparitions sont furtives, inattendues, il passe tel un éclair, laissant dans son sillage des phosphorescences bleutées.
Très peu de temps avant de le voir pour la première fois, sur les berges du Loing,  j’avais participé à un vernissage, l’artiste peignait des toiles très colorées pleines de visions, profils, paysages, papillons, barques, oiseaux. Elle m’avait expliqué que voir un martin pêcheur est un bon présage, et raconté l’histoire qui le liait à elle par l’intermédiaire de son père.

Quand je l’ai aperçu, y voir un signe, à mon habitude, était complétement normal.

Aujourd’hui il s’est posé sur une branche, il se chauffait au soleil, trifouillait dans ses ailes. Derrière la fenêtre je surveillais son envol, avide d’éclairs bleus. Mais non, il restait là, à attendre. J’ai pensé d’accord, si c’est comme ça je vais attendre aussi. Au début je me suis un peu énervée, à cause de toutes les choses passionnantes en suspens, dans l’atelier ou ailleurs, il n’y avait pas de temps à perdre – il n’y a jamais de temps à perdre. Il bougeait un peu, comme pour me retenir on dirait, il va s’envoler d’une minute à l’autre, ça vaut le coup de rester encore.

Il profitait du Loing, à son rythme. Laisse faire, profite, tant qu’il est sous tes yeux. Je lui parlais, à l’intérieur de moi, lui racontant un tas d’idioties, pensant au renard de St Exupéry dans le Petit Prince, s’apprivoiser, le même endroit, tous les jours, la même heure, devenir unique, responsable l’un de l’autre. Est-ce qu’il sait que j’existe et le regarde ? Entre mes hypothèses et de jolies histoires, la possibilité que notre rencontre soit un pur hasard, maintenant et dans l’avenir, même si elle ne me plaisait pas vraiment, je l’acceptai.

Il a tournoyé dans le soleil, faisant miroiter son bleu, il doit charmer les poissons, telle une sirène des airs, virevoltant autour de l’eau pour attirer les plus beaux à la surface, ceux qui ressemblent à son bleu. Mon souffle était court, mes yeux écarquillés, mon cœur battait.
 
 
 


Après, flâner dans les magasins était nécessaire, envie de m’occuper de moi sans doute. Une photo parisienne m’a rassurée, tour Eiffel en arrière-plan, vue sur le pont des Arts, découpe des toits. Le souvenir d’un flottement sur ce pont,  une quinzaine d’années plus tôt, quelques minutes assise à côté de mon compagnon, sans paroles nous regardions la Seine, attendant côte à côte que l’un de nous deux réagisse.
Je lui avais dit, secrètement, tout ce qui ne se prononce pas et se pense avec une précision de mots non retenus, entre le rêve, la prière, la parole, le désir. Je ferais un roman de notre histoire sur le pont. C’est long d’écrire, nous nous sommes éloignés, je me suis mise à dessiner avec assiduité, il revient parfois me visiter, les jours de blé, le plus souvent l’oubli le remplace.
 
Le pont des Arts menace de s’écrouler, à cause de l’amour mis sous écrous par les amoureux qui le traversent, symbole parisien des promenades romantiques, une sorte de pont des soupirs où il est de bon ton de sceller son amour, ou le cadenasser, ce qui revient au même.
Mes conversations avec le martin pêcheur s’envolent avec lui aux antipodes de n’importe quel verrouillage, elles ne s’attachent pas plus aux berges du Loing qu’aux bancs du pont des Arts, personne ne les attrape, ni lui ni moi. Le temps passé loin de lui l’a rendu important.





Vagues dans mon âme, regarder des films d’amour est un passe-temps important pour tout individu féminin de base, c’est un classique incontournable. Je sais de quoi ça à l’air, mais il s’agit de toute autre chose. Rien de mieux pour stimuler les rouages que des images, des émotions, contagion, mimétisme, réconfort, Bruce Lee dit N’utilisez que ce qui fonctionne, partout où vous le trouvez.

Je commence avec Upside Down, un film de Juan Solanas, régal d’architecte et d’amoureuse. Peut-être que quelqu’un peut annuler ma gravité, ou prendre le risque d’inverser la sienne pour me rencontrer, peut-être que vivre dans un autre monde rend léger et inflammable, mais qu’on peut partager même à l’envers et contre les lois de la pesanteur.
Je m’achève avec Sailor et Lula, le célèbre film de David Lynch. S’affranchir des rôles définis, ne suivre que les traces choisies, quitte à prendre tous les risques. Les mots de Lula sans contraintes racontent l’arc en ciel, Sailor sourit et dissimule son âme de poète, cœurs sauvages, aucune phrase ne galvaude la liberté et l’amour.
Le désir ne se partage que librement, aucune promesse ne peut l’aliéner. Un instant, un cadeau, regards derrière la fenêtre, se parler même en cachette, en secret, sur un pont, une rivière, au fil de l’eau ou de la route.

Le martin pêcheur reviendra sur les berges du Loing, ce qu’il vient y chercher lui appartient, peut-être que les êtres les plus sauvages sont les plus libres. Les ponts s’écroulent quand on les surcharge de tout ce qui ne doit pas les encombrer, cadenas, pensées trop lourdes, espoirs bornés. En ralentissant son pas, si on est assez léger, on se croise, entre les rivages, suspendus sur les flots, deux berges, deux êtres, un chemin.

Jadis on construisait des maisons sur les ponts, ce qui ne concernait que très peu de gens de toute façon, habiter sur l’eau ne convient pas à tout le monde.
La partie du moulin qui me concerne - l’ancienne salle des machines - est sur pilotis, une rivière coule sous mes pieds, et délimite la surface exacte de mon logement. L’idée de flotter en permanence se faufile dans mes pensées, nuit après nuit, entourée d’eau, l’habitude s’installe. Ce n’est pas un pont, peut-être un navire à quai qui charge les provisions, inévitablement impatient, préparant le prochain départ, attendant le dernier passager. Un jour je larguerai les amarres, probablement, pour passer sous les ponts, comme l’eau.
 
 
 


Mardi 14 Octobre, exposition La disparition des Lucioles à la prison St Anne en Avignon. Un instant de grâce et de légèreté dans la cour des isolés, une œuvre de Miroslaw Balka appelé Heaven, des tubes en plexiglass tournent avec le vent et difractent la lumière. Il y a des éclats bleus, jaunes, violets, verts, mon reflet dans les lueurs orangés monte et descend, mon œil se perd. Des séquences se découpent sur les leurres de plastiques, les filaments flottent autour de moi comme un banc de poissons, à l’arrière-plan l’inertie des pierres froides et humides de la prison qui s’accrochent à la paroi du rocher à cet endroit de la ville. 
Le contraste  est si fort entre cette beauté et le contexte, des poches de densité minuscules m’éclatent au visage, petits trous noirs miniatures, hurlements dans un silence rempli d’échos. Les gouttes d’arc en ciel dansent et s’amusent d’avoir capturé de moi une image floue et déformée. Je fais la promesse de trouver un moyen de capturer à mon tour, moi aussi, cet instant.
 
Malgré la clarté des buts à atteindre, concrétiser son désir ressemble parfois à la traversée d’un nuage opaque, sans visibilité, on préfère garder la ligne d’arrivée dans un coin de son imagination, ça évite de la franchir, je ne comprends pas très bien pourquoi. Je voulais retrouver l’instant avec le martin pécheur, celui du pont des Arts, les moments flottants de désir, les moments d’amour et de partage.
Le roulis est léger sur le Loing, mais quand même, toute cette eau.
 
 



Désir, amour, liberté, entre la contrainte et la fuite, l’équilibre est à peine plus viable que les extrêmes, la frustration de ne pas être juste là où on voudrait être, ou au moment que l’on souhaite, est parfois insupportable. On fait sauter les derniers verrous, plus rien ne retient l’envol des gouttes d’arc en ciel, éclats bleus et violets, la réalité se dilue le temps d’une concentration.
Tu n’es plus là depuis longtemps, mais je te parle encore, dans ma tête, l’entonnoir minuscule d’un objectif, les mots se déforment, se difractent, boomerangs en échos, tes mots ou les miens peu importe, franchir les lignes d’arrivée dépasse l’imagination.
Les gouttes de l’arc en ciel dansent en  liberté dans mes poches.



myriam eyann

 

> Oeuvres citées
 
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Dimanche 5 octobre 2014
Reste en collection
Dimanche 14 septembre 2014 – 18h17 – au moulin

C’est la seule rédaction dont j’ai le souvenir, en classe de cinquième, la prof de français avait donné le sujet suivant : décrivez votre hobby. Un peu de danse comme la majorité des gamines, du piano, je lisais peu, aucune activité méritant le qualificatif hobby, on avait parlé de passion, il fallait quelque chose de fort, d’essentiel.
Le dessin peut-être, mais lui reconnaitre publiquement une importance, me positionner comme créative aux yeux des autres enfants n’était pas envisageable, croire la place usurpée plutôt que la prendre était mon asile, penser qu’elle ne m’appartenait pas la protégeait.

A la bibliothèque, tous les mercredis je traquais les livres de travaux manuels, bricolages pour occuper les enfants, bidouillages avec des bouchons en liège, balles de ping-pong, bobines de fil. Un livre proposait une réalisation tous les jours de l’année, une photo illustrait chacun des objets à créer et je passais des heures à feuilleter ce gros livre, à regarder les bonhommes en feutrine, les poupées bouteilles, les chaises miniatures, les classer par ordre de préférence, rêver à celui que je réaliserais en premier.
Ce livre m’avait envouté, sa forme de catalogue m’hypnotisait, sans doute si on m’avait offert l’objet fabriqué j’en aurai été soulagé, ce n’est pas tant de me lancer dans leurs réalisations dont j’avais besoin que de contempler ces jouets.

La possibilité de les créer, que je repoussais sous différents prétextes, était uniquement un alibi pour cette obsession. La liste du matériel demandé me faisait souci, il manquait toujours quelque chose, où se le procurer ? Attaches parisiennes, boule de liège, papier doré, fil de fer, rien qui soit à ma portée, chercher ces matériaux dans les magasins de la ville était quelque chose de très compliqué, à mes yeux, une aventure qui ne me motivait pas du tout.
Même avec une description détaillée expliquant la marche à suivre, les objets ne ressembleraient jamais à la photo. Ma solution serait une collecte minutieuse de tout et de rien, matériaux au cas où. En vue de ces réalisations, une collection s’installait dans ma tête.




C’est de ce hobby dont ma rédaction ferait le compte rendu, hobby fantôme qui n’existait pas. Mentir ou tricher était exclu, il fallait expliquer avec sincèrité, même si ça n’était pas facile à faire comprendre.
Mon hobby était de rassembler des objets pour pouvoir créer d’autres objets, sans savoir ce que j’allais récolter, bouts de tissu, bouts de bois, morceaux de verre ou de plastique, petites boites, papier de couleurs, carton de toutes sortes, boites à chaussures, petits bouts de ficelles, fil électrique de couleur et tout autre trouvaille insolite. Faire attention à ce qui m’entourait n’avait pas de fin, ce qui modifiait tout, l’important était d’être aux aguets, en vigilance permanente, au cas où. Je terminais en disant que réunir mes objets était pour le moment impossible parce que les détails techniques du stockage n’étaient pas encore résolus (ma mère n’admettait pas d’empilement inutile, c’était le premier obstacle à mes réalisations, ce que je n’ai pas mentionné dans ma rédaction).
La première phrase disait : ma passion c’est les travaux manuels, ce qui était très mal formulé, nul, mais où étaient les mots pour en parler ? Les inventer était pourtant le but de cette rédaction.

Pour la réécrire, aujourd’hui, j’expliquerai mon animisme. Hors sujet, on n’avait pas parlé de croyance, ni demandé la notice détaillé d’un projet créatif à venir. Finalement, de toute façon, un hobby je m’en suis rendu compte à cette occasion manquait sérieusement dans ma vie de préadolescente. C’est probablement la raison pour laquelle le terme, hobby, m’avait paru insipide, révélant la fadeur de mes activités.
Comment parler de ce qu’on ne connait pas ? Avoir un hobby, une passion, ne m’a jamais concerné. Sujet hors sujet.

La prof n’a rien compris, en rendant les copies une quinzaine de jours après elle a dit Tout ça est bien confus, de quoi parles-tu ? Toute la classe cru que j’aimais les travaux manuels, ce qui était complétement faux, pour preuve j’étais assez mauvaise dans cette matière. Brouiller les pistes était déjà mon réflexe conditionné, alors inconscient.
 


 
Depuis mon arrivée au moulin, la configuration des lieux, la possibilité d’un atelier, m’amène à créer la matériauthèque de mon enfance. Bout de bois bien sûr, cartons de toutes sortes, papiers plastiques et papiers de soie, boites de conserves, petits bouts de ficelle qui ne servent à rien, rubans, tissus, attaches métalliques diverses, emballages plastiques, boites de toutes sorte.
Le monde est rempli d’objets, il suffit de les choisir, et c’est ce que je fais, garder ce qui me fait envie sans questionner la destination de mon geste, non pas pour posséder ou accumuler, la vague idée que cet objet servira me guide, l’intuition est ma tête chercheuse. Ma matériauthèque se compose depuis quelques mois, de tout ce que, normalement, on jette.
 
Vu lors de l’exposition Raw Vision à la Halles St Pierre à Paris, les sculptures anonymes de Philadelphia Wireman, retrouvées dans des cartons au bas d’un immeuble dans un quartier populaire de Philadelphie. On ne connait pas l’auteur de ces objets, des amas de matières, la forme est abstraite, lacérée de ferrailles, élastiques, bouts de ficelles et plastiques, on reconnait des morceaux de petits objets, parfois cassés, du matériel électrique, des emballages. On suppose qu’ils sont l’œuvre d’un afro américain à cause du quartier, probablement le tout a été jeté après un décès, un appartement que l’on a du vider.
Imaginant l’environnement de cette personne, le cheminement de pensée qui peut amener à de telles créations ne m’est pas incompréhensible, la densité de ces objets, le chemin pour digérer une si grande concentration est sans doute de l’organiser. Je ne fais rien d’autre en stockant mes matériaux.

Il y a aussi les fusils de André Robillard, je ne les avais jamais vu de prés, ce sont des poèmes d’objets, les phrases ne se forment que si l’ensemble a une cohérence, un sens, une beauté.
En voyant ces deux artistes, l’absurdité de mes stockages s’est évanouie. Il n’y a de ridicule, de pathologique, d’inutile, de grotesque, d’affreux, que le regard qu’on porte sur les objets.
C’est ce que je voulais exprimer dans ma rédaction, mon amour de la matière, mes rêveries à son sujet, inlassables, ma volonté de la collectionner, peut-être pour rien, peut-être pour en faire des bricolages, peut-être pour apprivoiser sa densité, avoir l’illusion que je la maitrise probablement.
Je ne peux pas évacuer la matière, ni la mienne, ni celle de quoique ce soit qui m'entoure. N’importe quel objet existe autant que moi, c’est pas mon cerveau qui dira le contraire. Le moindre des objets à mes côtés a une histoire, un jour j’inventerai un catalogue qui les racontera tous. 
 



Malgré plusieurs déménagements, il m’est impossible d’éloigner la densité, elle s’installe inévitablement avec moi. Un espace dénudé m’est inaccessible, si je devais investir une cabane, elle se peuplerait de tout ce qu’on peut ramasser dans la nature.
Corbeille de plumes, brindilles, marrons, glands, ou n’importe quoi qui viennent d’une plante, d’un arbre, lavande, graminées, pomme de pain, cailloux, prennent place entre les livres, revues, BD, bibelots, figurines de plastique, corbeilles, paniers, cahiers, carnets, boites. Depuis peu de temps je m’autorise à garder la poussière de la maison, de l’atelier, la cendre de mes feux, j’en fais des bocaux en verre, regarder au travers, de temps à autre, m’apaise. Rien ne s’échappe quand on le reconnait.
La densité devient vite insupportable, l’envie de tout laisser en plan pour trouver un petit coin de néant. Plus je tente de créer un vide, plus je le remplis jusqu’à le saturer. A cause de la densité, il n’y a que le vide qu’on puisse habiter, c’est le seul endroit qui se remplit.
Est-il possible que le vide m’habite un jour ?
 
Mon atelier déborde. La surface qui viendrait à bout de mes remplissages existe probablement.
Un jour, avec un peu de chance, je posséderais un terrain vague, un immense espace dénué d’aménagements, rempli de vide à remplir. Le vide ne me fait pas peur, il est ce qui m’attire et me motive, même si je le fais fuir et le sais plus ou moins inaccessible. C’est à la densité qu’on ne peut échapper, elle empli le moindre interstice, englue jusqu’à la paralysie, prend la place de toutes pensées on dirait, si on la laisse faire.
L’enfer n’est pas un terrain vague mais un amoncellement de détails, c’est pas Jérome Bosch qui me contredirait, le paradis est limpide comme les dégradés des nuages vaporeux. Il est plus facile d’aller au vide que de gérer la densité, le poids de ce qu’on ne peut pas déloger, la masse des choses.




Mon hobby est de me consacrer à la matière, penché dessus, le plus près possible, on arrive à oublier de quoi on est fait. Mais je connais l’imposture, fuir la densité la fait apparaitre, elle s’accumule dès qu’on s’intéresse au vide à sa place, comme pour se venger. L’unique façon pour la diminuer est une attention quotidienne, vigie permanente, surveillance rapprochée et gestion des stocks.
 
La seule action qui supprime la lourdeur est une concentration. Je ne peux évacuer la densité qu’en me focalisant sur un point défini, un tout petit point de matière compact, si condensé, si plein qu’il devient impénétrable. C’est le point précis de mes créations et leurs limites paradoxales, leurs forces et leurs fragilités, leurs contradictions. Un point aussi vide que dense, sur le fil, là où s’échappent les questions, le comment et le pourquoi.
Comment construire, concrétiser, trouver les ingrédients chez les marchands en ville, comment commencer ? Pourquoi expliquer ce qu’on veut est primordial et si complexe, pourquoi comprendre ce qu’on fait, pourquoi la difficulté s’installe avant la facilité, la simplicité, pourquoi la délivrance est si longue et les passages cachés ? Le dosage est infiniment précaire, en redéfinition constante, tel un équilibre.
 
Mes pensées sont lourdes et mes gestes légers. Etre manuelle évacue la densité dans mon esprit. Si mon dessin est trop dense et le résultat incompréhensible, tant pis. Une digestion permanente produit mon énergie, je m’autorise le recyclage des déchets, Rien ne se perd, rien ne se crée, dit-on, le reste est ce dont on décide de ne pas s’encombrer. J’ai décidé de le collectionner, c’est mon hobby.
 


myriam eyann

> Ici la densité de Philadelphia Wireman
 
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Dimanche 21 septembre 2014
La onziéme question
Samedi 13 septembre 2014 – 21h03 – au moulin
 

1 – Est-ce que les rêves peuvent vaincre la réalité ou est-ce que la réalité, inévitablement, les démasquent ?

2 – Faut-il prouver la valeur d’un rêve, son efficacité, sa future rentabilité, son coût, ce qu’il rapportera pour que la réalité l’adopte  et le concrétise?

3 – Qu’est ce qui fait la différence, à l’instant où on rêve, entre celui qui se réalisera et un autre dont on décidera finalement qu’il ne valait pas le coup, et qu’on jettera aux oubliettes ?

4 – Est-ce que certaines personnes n’ont pas le besoin de réaliser leurs rêves, et pour cette raison,  - pour cette unique raison et non pas pour la qualité défectueuse ou la moindre intensité du rêve non réalisé – ne cherchent pas à les concrétiser ?

5 – Est-ce que certains rêves de certaines personnes sont plus valables que d’autres ?

6 – Est-ce qu’il y a des rêves inutiles, bêtes, méchants, ou qui fragilisent, qu’il ne faut pas réaliser ou qui ne servent à rien et même qui énervent parce qu’ils ne deviennent jamais réel, et à l’inverse des rêves qui font avancer, motivent, redonnent confiance, des rêves à abandonner et des rêves à garder ?

7 – Est-ce que les rêves qui se réalisent, si des rêves se réalisent, sont des bons rêves et ceux qui ne se réalisent pas seraient les mauvais ?

8 – Est-ce que du moment où un rêve est un bon rêve on peut avoir confiance dans le fait qu’on le verra naitre un jour, comme si il était prédestiné que ce rêve voit le jour sous prétexte qu’il est bon ?

9 – Quand on inclut une personne dans son rêve et que la réalisation du rêve dépend de sa présence, est ce que si elle disparait on peut la remplacer par une autre personne qui jouerait le même rôle ?

10 – Est-ce qu’un rêve doit être honnête ou peut-il mentir ou tricher, est ce qu’il raconte des histoires ?

12 - Est-ce que les rêves refusent d’évoluer si on ne les réalise pas ?

13 -  Est-ce qu’il y a des rêves normaux et des rêves malades qu’il faudrait guérir, des rêves qui  ne fonctionne pas bien, ou même pas du tout sans pourtant être des cauchemars, des rêves handicapés, bancals, des rêves pathologiques ?

14 – Est-ce qu’il existe des gens qui désirent que leurs cauchemars deviennent réalité ?

15 – Les rêveurs ont-ils plus de chance de voir aboutir leur rêve parce qu’ils rêvent souvent ou sont-ils tellement peu pragmatiques qu’ils ne peuvent que rarement les voir aboutir?

16 – Y-a-t-il des petits rêves et des grands, des insignifiants et des grandioses, certains qui méritent le succès, le partage, d’être divulgués, d’autres qui ont besoin d’ombre et de cachettes, des minuscules et des géants, des pachydermes imposants et des dentelles délicates ?

17 – Est-ce que certaines personnes ne rêvent jamais, n’ont jamais rêvés, ne rêvent plus, rêvent mal ou même en essayant avec beaucoup de bonnes volonté n’y arrivent pas ?

18 – Est-ce qu’on peut habiter le rêve de quelqu’un d’autre, ou rêver à la place de quelqu’un et le faire entrer dans son propre rêve, si il est d’accord, ou s’inviter dans un rêve qui n’est pas à soi si on est fatigué de rêver ou si comme à la question 13, on a un rêve un peu bizarre qui a besoin de soutien ?

19 – Est-ce qu’un rêve est inoffensif et gentil, ou peut-il être manipulateur, faire du mal alors qu’on le croit rassurant, est-ce qu’un rêve peut être immoral ?

20 – Est-ce qu’il y a des rêves sales, moches, hirsutes, mal rasés, mal habillés, mal rangés, est-ce que c’est la façon dont on les utilise qui les salit ?

21 – Où est passée la onzième question ?

22 – Est-ce que parler d’un rêve épuise son énergie, de telle sorte qu’il sera plus difficile de le réaliser, est ce qu’un grand rêve doit rester secret ?

23 – Est-ce que certains rêves sont solitaires, comme il y aurait des rêves collectifs ?

24 – Est-ce que l’amour des rêves est le même que celui qui apparait dans la vraie vie, peut-on partager un rêve d’amour et le rendre concret, rencontrer la personne de son rêve d’amour est-ce uniquement une légende pour enfant ?

25 – A quoi servent les rêves s’ils ne se réalisent pas ?

26 – Y-a-t-il des rêves plus fous que les autres, des rêves plus aptes à prendre vie, des rêves à abandonner, des rêves raisonnables, des rêves réalisables et des rêves impossibles ?

27 – Est-ce qu’il y a des rêves programmés comme il y a des vies tracées d’avance, des rêves dont on ne peut pas s’échapper, qui seraient comme une mauvaise donne, des rêves qui auraient perdus leur libre arbitre, contre lesquels on aurait aucune marge de manœuvre, qui ne seraient pas responsable de ce qu’il rêvent, des rêves aliénés ?

28 – Est-ce qu’un rêve est fait pour fuir ?

29 – Pourquoi le rêve et la réalité sont la plupart du temps en contradiction, et qu’il faut pour supporter la réalité se réfugier dans les rêves et pour réaliser ses rêves se battre contre la réalité ?

30 – Est-ce que les fées exaucent les beaux rêves des enfants, et si elles ne le font pas, est-ce que des sorcières, à leur place, prédisent les mauvais ?

31 – Est-ce qu’il y a des rêves gagnants et des perdants, ceux qui remportent les victoires et ceux qui échouent, les rêves qui franchissent les lignes d’arrivée, et ceux qui n’ont pas assez de muscles ?

32 – Est-ce que certains rêves sont mieux entrainés pour la réalité, y-a-t-il des rêves aidés, sponsorisés, financés et des rêves qui n’ont pas les moyens, des rêves pauvres et des rêves riches ?

33 – Est-ce que les rêves vieillissent avec les enfants ?

34 – Est-ce que les rêves respectent la classification sociale, rêves bourgeois, ouvriers, rêves en chefs, rêves nobles, rêves éboueurs, prisonniers, enseignants, commerciaux, techniciens, paysans,  soignants, chercheurs, ou est-ce que les rêves sont inclassables et n’appartiennent à aucune catégorie ?

35 – Est-ce qu’un rêve qui se réalise est détruit, recyclé dans un autre rêve ou disparait-il une fois qu’il ne sert plus, est ce qu’un rêve réalisé est encore utile ?

36 – Est-ce que les rêves se mélangent comme les enfants mixtes, de toutes les couleurs, religions, ou pays ?

37 – Est-ce qu’il y a des rêves intelligents et des rêves idiots, des rêves déficients à qui ils manquent une case et des rêves surdoués ?

38 – Le rêve parfait existe-t-il, est-ce que ce sont les rêves parfaits qui se réalisent ?

39 – Est-ce qu’un rêve engendre d’autres rêves ?

40 – Est-ce que qu’il y a des rêves qui prennent des risques et des rêves douillets réfugiés dans le confort, des rêves révolutionnaires qui partent aux batailles et des rêves conformistes qui veulent que rien ne change ?

41 – Que risque un rêve, être enfermé, enchainé, aliéné, perdre sa liberté, être occupé, censuré, politisé, récupéré, devenir démagogique, être détruit ou réalisé ?

42 – Est-ce qu’on doit maitriser son rêve, ou faut-il en devenir l’esclave ?

43 – Y- a-t-il une file d’attente des rêves, un ordre de réalisation favorable, des priorités vitales, des passes droit, des urgences, d’autres qui ouvrent les portes alors il faut les rêver en premier ?

44 – Qu’est ce qui empêche un rêve se réaliser s’il est techniquement possible de le concrétiser ?

45 – Est-ce que beaucoup de rêves légers sont préférables à peu de rêves d’une grande densité, ou beaucoup de rêves denses à peu de rêves légers ?

46 – Est-ce que la place qu’un rêve prend dans le cerveau empêche à toutes les aptitudes à la réalité de se déployer sans entraves ?

47 – Y-a-t-il des rêves courageux et des rêves qui ont peur, des rêves très très très timides qui voudraient se réaliser quand même, des rêves mégalomaniaques qui se cassent la gueule, des rêves effondrés et d’autres qui se relèvent après chaque gamelle ?

48 – Est-ce que certains rêves finissent par renoncer à force de ne pas se réaliser, y-a-t-il des rêves plus tenaces, ambitieux, des rêves têtus et des rêves qui font les choses à moitié, des rêves qui attendent derrière les fenêtres et d’autres qui partent à l’aventure et disent peu importe, peu importe ce qui se passera ?

49 – Y-a-t-il des rêves déçus qui embêtent les autres, des vieux rêves aigris qui empêchent de tourner en rond ou de faire la place aux jeunes rêves ?

50 – Y-a-t-il des rêves couronnés, des rêves qui portent une auréole, des rêves sacrés qui resteront des idoles et des rêves terre à terre qui ont le désir de se coltiner la réalité et accepte leur future trivialité de rêves réalisés ?

51 – Est-ce qu’on fait les mêmes rêves dans une chambre ou un salon, dans un lit ou sur un fauteuil, une maison ou un appartement, une péniche ou un paquebot, au Vénézuela ou en Allemagne, dans un jardin ou une grotte, une prison ou un château, chez soi ou en voyage, quand on dort ou quand on est réveillé, à côté d’une personne qu’on aime ou loin d’elle ?

52 – Est-ce qu’il y a des rêves vides, des rêves absurdes, des rêves qui n’auraient pas de sens mais qui pourraient se réaliser quand même ?

53 - Est ce qu’il y a des rêves trop denses, trop lourd comme un fichier informatique saturé ou un programme trop complexe qui aurait des bugs sans cesse ?

54 – Est-ce qu’il y a des rêves réveillés et des rêves qui restent endormis, par exemple des rêves de belle au bois dormant oubliés parce que le prince ne serait jamais venu la réveiller ?

55 – Qu’elle est la différence entre le rêve et la prière, est-ce que les rêves sont les brouillons des prières, commence-t-on à rêver après les prières en attendant qu’elles se réalisent ?

56 – Est-ce que certains rêves crient plus fort que les autres, ont du charisme et s’imposent même si ils sont un peu lourds et grossiers, aiment faire parler d’eux et disent toute la vérité, ou est-ce que légers telles les toiles d’araignées, fragiles et forts comme des murmures, ils n’ont pas besoin d’être hurlé pour qu’on les entendent, préfèrent un auditoire restreint et aiment les mystères ?

57 – Est-ce qu’un rêve doit respecter les règles de l’art pour se concrétiser, y-a-t-il un parcours précis où il faudrait franchir les portes dans un ordre déterminé et respecter un cahier des charges scrupuleux, y-a-t-il des rites importants à honorer, des gestes magiques, des cérémonies, ou faut-il oublier tout ce qu’on sait pour l’atteindre, franchir les limites, abattre les barrières, se laisser guider, faire confiance tout en forçant les passages sans savoir ce qu’ils cachent ?

58 – Est-ce qu’on peut atteindre son rêve sans faire exprès, comme un cadeau gratuit, ou faut-il se résoudre à une vie de labeur, de foi et de sueur avant d’y avoir droit ?

59 – Est-ce que le rêve est une carotte pour les ânes ?

60 – Y-a-t-il des faux rêves, des rêves faussaires en habit de rêves, qui sont en fait des déguisements, des rêves en cartons, et les vrais rêves, ceux qui ne trahissent jamais, qui ne font pas semblant de rêver ?

61 - Est ce qu'un rêve mérite ce qui lui arrive ?



myriam eyann


 
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Vendredi 12 septembre 2014
Le nerf de la guerre

Samedi 19 juillet 2014 – 13h28 –Vitry
 
La créativité est –elle accessible à tout le monde ? Est-ce que tout le monde a les capacités de créer ? Tout le monde en a-t-il besoin ? Qu’est-ce que signifie créer d’ailleurs ? D’où provient l’acte créatif, quelle est son origine ? Créer est-il une passion ou une nécessité ? Quelle est la différence entre l’amateur et le professionnel ? Y-a-t-il autant de réponses et de nuances que d’individus créatifs ?
Toute réponse en carton est nulle et non avenue.
De temps à autre, une surchauffe d’oreille, vertiges associés, nausées, on se croirait dans les lacets de la grande montagne Un défaut de fabrication m’a ôté toute possibilité de filtre, je n’ai jamais bien compris, une histoire d’attache dans l’oreille interne, le centre de l’équilibre, un petit bitoniau manquant, un genre de caoutchouc, au cas où.
 
 
 
Trouver une solution acceptable à mon utopie personnelle justifie l’existence des questions précédentes. Passer mes journées à créer, ne faire plus que ça, dessiner, lire, écrire, réfléchir à mes projets, maquettes, esquisses, les creuser comme des galeries jusqu’à mon trésor, même en secret.
Les recadrages sur la rentabilité que doit comporter toute vie, la capitalisation, la réussite, tout ce qui pourrait concerner l’amoralité d’une telle activité et la caractérisation de paresse, d’inutilité sociale, de mégalomanie, d’inconscience, ou de rébellion, ne m’intéressent pas et ne répondent pas à la question posée.
Il ne me convient pas d’être incomprise, de croire à une part maudite qui me définirait, ou d’échafauder un mythe de personnalité farfelue et incontrôlable qui composerait mon identité.
Je me fous pas mal de tout ça.
J’aimerai ne pas me soucier du message transmis ou à transmettre, de ce qu’on pensera de mon travail, savoir si je plais ou non, si mes propos sont politiquement correct ou choqueront, faire partie du milieu artistique ou avoir les capacités à fondre parmi un cercle de pairs, les moyens de ne plus me soucier de mon loyer, ma nourriture ou mon confort, de mes vacances, ma santé, avoir les moyens de cette vie différente, vendre bien ou mal mes créations, avoir la bonne côte, faire le nécessaire pour me présenter, jouer le jeu, réaliser un chef d’œuvre ou être en train de le composer, y réfléchir ou l’envisager, y rêver ou en être hantée.
Je me fous pas mal de tout ça. Même si il faut résoudre les équations.
Pourquoi ce désir d’un dessin qui durerait le restant de mon existence ?
La réponse est ma clef secrète pour la première porte qui permettra d’accéder à la seconde, puis la troisième, et les suivantes. Construire mon projet sans qu’il soit perçu comme une fuite, un renoncement, une cachette usurpée et non méritée, ce que je veux, ce que je ne veux pas, les bornes à découvrir, au milieu de mes guides, en les oubliant parfois, pourtant, c’est ma propre vie que je construis. Ni autorisation, ni justification, mais reconnaissance.
 
 

L’argent je l’appelle le nerf de la guerre, le deuxième carburant, sans lui tout est différent.
Limiter les moyens et le confort est possible, il ne s’agirait que d’un crayon et d’une feuille (ma chance ! la peinture coute bien plus chère !), une ascèse sans doute tout à fait louable, les outils réduits à leur plus simple expression rendrait à la création artistique une fraicheur perdue dans la luxure - il faut lâcher le gros mot -  qui pervertit toute imagination.
L’argent seul peut procurer le temps et l’orgie de performances techniques qui repoussent les limites de ce qui peut être rêvé. On n’aurait pas construit les cathédrales, le radeau de la méduse, le plafond de la chapelle Sixtine, n’importe laquelle des sept merveilles, les carrières, les œuvres, on n’aurait rien fait.
Prendre place nécessite une énergie démesurée à certains moments. On voudrait presque croire que rester dans les cavernes est confortable. Etre de son temps, prendre son temps, durer dans le temps, conjuguer les temps, être de tous les temps, et le temps passe.
Pour l’endettement, on finit par adapter ses dépenses, il y a des années que je ne fais plus mes comptes - malgré ma formation je suis particulièrement mauvaise en calcul mental, demandez moi ce que font seize et vingt-et-un pour me faire craquer, il m’est impossible de dépasser le stade de l’addition. Non pas que je remette en cause ce que ça coute. Pour tout dire en fait, de plus en plus souvent, quand j’y pense, quelle que soit la dépense et l’achat, comprendre ce que je paye reste particulièrement confus. Ce n’est pas que je refuse d’y mettre le prix, ou une histoire de luxe, se payer ce qu’on ne peut pas s’offrir, je suis la seule à savoir jusqu’où peut aller ma solvabilité.
 
 

A mon avis, pour ce que ça vaut, n’importe quel individu voulant vivre de ses créations doit dénouer les énigmes, à sa manière, bonne ou mauvaise, choisir de les édulcorer, les galvauder, les laisser ouvertes ou fermées, tels les mystères.
La posture qui conviendrait serait une oscillation, un poids dans le ventre, une masse indélogeable qui permettrait de tanguer, avant, arrière, d’un coté à l’autre, sans jamais tomber, une sorte de Bidibulle.
Oublier les figures de l’artiste mélancolique, miséreux, vaillant, travailleur, trouver la joie, la paix, le calme, j’ose parfois penser à ce qui le précède, et à la suite, un sourire sur les lèvres.
Le terme vivre est inapproprié, je vis déjà de mes créations sans qu’elles n’assurent ma subsistance matérielle. On peut tourner le problème en tous sens pour ne pas avoir à se coltiner au reste, matérialité, moyens techniques, regard, reconnaissance, valeur, don sacré, talent, ou pire, la vocation. Un guerrier sans cheval ne part pas à la bataille, il peut rester à l’arrière et astiquer son armure, peaufiner ses plans de campagne, ou rêver que la guerre ne le concernera jamais.
Celui qui ne veut pas se prendre la tête qu’il se la prenne pas.
 
 

On ne crée pas pour vendre, mais pour créer il faut vendre. A part quelques exceptions, c’est historiquement notoire. Créer n’est pas ma passion mais ma nécessité. Le parasitage que constitue l’action d’y mettre un prix ou d’imaginer la moindre valeur à son travail, le temps perdu de toute façon dans une multitude d’obligations, l’histoire de la poule aux œufs d’Or, accepter qu’il y a un marché aux tripes (j’emprunte l’expression à Jean Rochefort), écouter ou faire la sourde oreille, se frotter à tellement de mauvaises ondes sur la fréquence qu’on n’arriverait plus à écouter celle sur laquelle on peut émettre, la perdre est un risque, la trouver également.
La qualité d’écoute dépend du matériel que l’on se paye, à bientôt 46 ans je sais ce que ça coute, et la hifi haute gamme est dans mes moyens, ça permet une finesse de réception agrandie, même si le temps de formation pour ajuster l’oreille interne est très long, et l’achat du bon décodeur impose un crédit sur vingt ou trente ans. Les appareillages d’oreilles sont une technologie de précision. Parfois, j’avoue, j’en profite, mais c’est quand même la moindre des choses. D’autres fois je chope une fréquence qu’il n’était pas prévu d’entendre. Tant pis. Il vaut mieux écouter que d’être sourd, même si il n’est pas utile d’être sur écoute en permanence - ça use les oreilles.
 

 
Peut-être est-il plus simple de ne rien résoudre, après tout, les efforts pour faire partie de ce qu’on n’est pas censé être, revendiquer une identité qui n’existe que pour soi, accepter inévitablement de paraitre à la plupart des yeux, et puis trouver les moyens, mettre la main sur ce put... de nerf de la guerre, si seulement on le vendait à la FNAC celui-là, au moins avec ma carte de crédit je me le serais payé ! A quoi bon, dénaturer mes gestes et mes intentions, affronter le contre-courant, tout ce qui empêche de nager librement, est ce que je suis assez solide, est ce qu’il y a assez de muscles dans un corps humain pour traverser la manche à la nage, pour renoncer il n’y a que des prétextes.
 
 

Certaines personnes ont de la crasse dans les oreilles. Il n’est pas question de propreté ici mais de moralité. On dit que c’est mal de ne pas se laver, on mélange tout, si le bien restait à sa place on saurait où le trouver. Ma sœur lance régulièrement la boutade, y’a que les gens sales qui se lavent.  Même en essayant de ne pas me laver, ça ne marche pas, le truc des oreilles bouchées, ça ne marche pas. 
 
Je n’aime pas nager, je n’aime pas les muscles, je n’aime pas les cartes de crédit, je n’aime pas le nerf de la guerre, je n’aime pas jouer, je n’aime pas les obligations, je n’aime pas les parasites et les guerriers sans chevaux, je n’aime pas les contraintes, je n’aime pas les questions et les équations, je n’aime pas le dédale des labyrinthes, je n’aime pas les réponses.
Aucun Stroumpf ne stroumpfe le Stroumpf Noir.
 


myriam eyann

 
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Vendredi 29 aout 2014
L'aimant de mes promenades
Dimanche 17 Août 2014 – environ 16h30, sur les berges du canal du Loing

 Je voulais trouver un endroit où il n’y aurait personne, et puis je ne voulais pas être toute seule.
J’avais envie de disparaitre et d’exister. Observer le monde sans l’obligation d’en faire partie.
Il y avait ces petites bêtes qui marchent sur l’eau et deux petites libellules qui volaient ensemble. La famille de cygnes qui rode parfois autour du moulin est arrivée. Et ils sont restés un peu alentour. Un petit oiseau jaloux est passé presque sous mon nez, entre moi et les cygnes - qui étaient déjà tout prêt -  tellement vite que le voir vraiment était impossible.
J’ai pensé si les oiseaux s’invitent, c’est surement juste une question de temps.
Sur la berge opposée des gens passaient. Sur la mienne aucun risque, j’avais poussé un peu plus loin que le sentier, là où il n’est plus censé exister en fait.
Les cous des cygnes montaient et descendaient, ils revenaient toujours en position de demi-cœur.
Si je reste assez longtemps, à un moment, inévitablement, si l’angle est bon, les deux cous vont se croiser et dans l’air on aura l’illusion d’un cœur parfait, quitte à cligner des yeux.
J’avais amené deux pêches plates, au cas où.
C’était quand même un peu difficile d’avoir l’air de ne rien attendre.
 
 
 


Il y a très longtemps, mes escapades étaient citadines, la nature défilait derrière les vitres des voitures, des trains, des cars parfois, ou alors dans la télévision, durant les rares périodes où il y en a eu une à la maison.
La ville était tout ce que j’aimais, la nature je m’en fichais, elle ne me manquait jamais.

Et puis c’est arrivé, comme toujours on dirait quand on aime quelque chose trop fort ou de trop prêt, peut-être que le regard qu’on lui porte baisse en lucidité, trop de confiance éloigne le zeste de méfiance nécessaire pour garder une saine distance, on finit par avoir une attitude de propriétaire alors qu’on ne possède rien, à force les choses s’abiment, ou disparaissent.

Moi et la campagne ! Ça me faisait juste rire, et bailler assez rapidement.

Le bruit, la foule, être au cœur de ce à quoi on croit appartenir, comme si les personnes autour de vous pouvaient définir l’ossature de ce qu’on est. Depuis quelques temps il est vrai, l’impression d’être observée en permanence, tous ces yeux qui avaient la possibilité de me voir, je préférais imaginer que c’était le cas au lieu de vérifier que personne ne regardait, il aurait fallu croiser des tas d’yeux.
La plupart du temps ce qu’on ne veut pas faire s’impose, ce qu’il faut éviter à tout prix on finit par le provoquer, ou c’est que le contre-courant est le programme par défaut, chez certaines personnes.
Citadine ce n’est pas que tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes, au contraire.
L’idée que la ville ne serait pas un monde à ma mesure, une quinzaine d’années après mon départ, reste inacceptable, même si il doit être bon parfois de se rendre à l’évidence, en ce qui me concerne, on dirait, ça ne fonctionne pas.
 
 
 


Quand on arrive à la campagne sans l’avoir choisi, on décide avec un air boudeur et obstiné de ne pas y mettre un pied. Puisque c’est comme ça je ne parlerais plus à personne, je resterais dans ma chambre telle une Emily Dickinson. On ferme les yeux, les oreilles, les narines, enfin on essaye. Mais un être vivant, quelle que soit la vie qui l’habite, ne peut pas vivre sans partage, c’est une conviction profondément ancrée dans mon esprit, telle la foi.

La vie est une interaction. Aussi solitaire soit-il, n’importe quel être finit par entrer en connexion avec ce qui l’entoure, même sans faire exprès, on se rapproche d’une autre vie, n’importe laquelle, aimanté du moment qu’on a la volonté de vivre. En observant la matière, des fois, c’est ce que je pense, on dirait que le but est de s’amalgamer, pourquoi la poussière se regroupe en tas sous les lits ? Même dans un désert de cailloux on finirait par attribuer une vie à ce qui semble inerte, à l’aimer peut-être.

Seule dans la nature c’est ce que je vois, l’irrésistible besoin de la vie, être au milieu de ce qui l’entoure, en faire partie, prendre place. Qui est là aujourd’hui ?  Autour de moi, soleil, vent, pluie ou pénombre, les feuilles se frottent les unes aux autres, le bois craque, fourmis, insectes volants, les araignées attendent sans bouger au milieu de leur toiles, je suis sûre qu’elles écoutent le vent, un gros poisson saute hors de l’eau, qu’est ce qui le pousse à aller voir comment c’est dehors, là-haut, ailleurs, l’autre côté, de la même façon que n’importe quel animal, de temps à autre, en sens inverse, aime plonger dans l’eau.

La sensation d’être observée est là, à nouveau, elle revient. Où sont les yeux ici, je me tourne, me retourne pour vérifier. Me concentrer sur les présences qui m’entourent est aussi distrayant que de voir mon siècle qui passe à la terrasse d’un café.
 
 
 


Le chemin de Paul Arène, je le fais un peu à l’envers.
Mes premières contemplations se sont déployées dans la ville, la plus belle, gammes de flâneuse à Paris au seuil de l’adolescence, à douze ans le but est de me perdre, ne plus savoir où je suis, et puis retrouver le chemin. Le plus rigolo c’est quand la carte mentale se compose, on emboite deux parties tels les morceaux d’un puzzle, on les croyait éloignées, le territoire s’agrandit et se rétrécit au même instant. Un plan de ville s’est dessiné dans mon esprit avant n’importe quel circuit, tracé, ligne ou labyrinthe né depuis, mon fils dit Paris c’est un grand terrain de jeu.  

On peut découvrir la ville avant la campagne, ou la campagne avant la ville, on n’est pas forcé de choisir, on a le droit d’appartenir à des mondes différents, comme les enfants métis qui mélangent les couleurs en eux.
Aucune union, aucune juxtaposition de couleur n’est improbable.

Défenseur de la nature, amoureux du bitume semblent être des opposés dont la caractéristique principale est de se définir l’un par rapport à l’autre. Pour une rêveuse, les mondes sont tous trop petits, immenses, et infinis. Les contraires c’est surement une habitude qu’on prend pour croire à l’étanchéité des univers.
Il y a des abeilles, des papillons, des mouettes, des tournesols et des coquelicots à Paris, des bouteilles de soda qui flottent sur le Loing, des papiers gras, des plastiques et des bouts de ferraille, de la rouille au bord des étangs de campagne perdus.

Depuis 14 ans j’ai perdu l’habitude de mes ballades urbaines, c’est dans la nature que mes flâneries se poursuivent.
Je garderais la nostalgie de Paris en province, en Provence ou dans n’importe laquelle de mes migrations.
Je lui resterai fidèle comme à ma terre natale. J’écrirais mon incapacité à y vivre totalement. Je dessinerai le flanc des immeubles, les toits qui se découpent dans l’horizon, les volumes, les fenêtres et les lumières, les ombres et la densité.
 
 
 


Lundi matin, après trois jours de week-end bucolique retour dans le flot, ça serait plus sympa de rêvasser sur la berge urbaine – pour apprécier l’endroit où l’on se tient, seule la contemplation semble efficace, à mon avis.

Automobilistes agressifs, appels de phares ou klaxons pour celui qui tarde à avoir la bonne réaction, queue de poisson, accélérations, un calme étrange protège mes pas de côté, jouer à celui qui pisse le plus loin ne m’amuse pas tous les jours, la bonne réaction n’est jamais la bonne. Je prolonge mes escapades en les racontant : Mais vous n’avez pas peur, toute seule ? me demande une patiente.

Depuis quelque temps, dans ma vie de ville, des abimes s’ouvrent tels les tourbillons, tornades miniatures qui auraient presque le pouvoir de me happer si je passais à coté s’en y faire attention.
Les berges du Loing, aujourd’hui, sont mon contre-pouvoir, aspiration inversée, je refuse d’avoir peur de mon prochain, ou de n’importe quel être vivant. Dans la voiture un air de rock, une chanson fredonne dans ma tête : And I swear that I don’t have a gun.
Codes d’entrées, interphones, serrures, mes défenses n’enferment que moi.

Ce matin un monsieur mal rasé m’admoneste parce que je ne me gare pas dans l’espace exact délimité par les bandes blanches du parking, un patient grincheux de mon retard me demande si la grasse matinée était bonne ce matin, un jeune père de famille exige que je jette ma bouteille en plastique dans la bonne poubelle.
Ai-je forcé quelqu’un à sortir de ses propres bornes ?
 
 
 


Pensées aux libellules du Loing, aux coquelicots des Basses Alpes, le soleil pointe derrière la montagne, sur le plateau de Valensole la lavande doit être coupée maintenant, j’ai encore des découvertes à faire sur le bord des canaux, sans parler des grottes, des forêts, des maisons abandonnées, des friches industrielles et des chantiers de démolitions.
 
J’ai peur que les berges s’éloignent, que les passages se ferment, que ma vue baisse, ou quand la colère s’empare de moi.
Croiser un aimant au bord de l’eau est mon espoir, je ne fais que commencer à explorer l’espace, le bord des fleuves, à regarder les yeux qui m’entourent, se perdre c’est toujours la première fois. La prochaine je prendrai deux bons gâteaux.
 
Take your time, Hurry up
Come as you are, as you were, as I want you to be
And I swear that I don’t have a gun
No I don’t have a gun

 


myriam eyann


 

> Nirvana, Come as you are
 
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Mardi 19 aout 2014
E degun a qui parla

Paul Arène a été maître dans les deux langues française et provençale : il a honoré les deux littératures, car il a chéri la Provence comme bien peu de poètes aiment leur pays natal. Conservant l’empreinte indélébile et le souvenir délicieux de son enfance à Sisteron, il ne l’a jamais oublié ; devenu Parisien il s’est encore senti profondément attaché à la Provence qui chaque année savait l’attirer quelques semaines.
Provençal et Parisien, voilà ce qu’il a été de toute son âme et toute sa vie.

 

Juliette écrivait ces mots un peu avant 1933, sans connaitre son futur destin et savoir qu’il ressemblerait beaucoup, par ces allers retours au moins, par ses attachements, à celui du poète qu’elle admirait tant.
A 27 ans, elle publie cette thèse de licence, qui reste la première référence biographique écrite sur Paul Arène.
Après une enfance méridionale entre Sisteron, Draguignan et d’autres lieux bas-Alpin, elle a été la première bachelière du lycée de Sisteron, aux alentours de 1924, qui se nomme aujourd'hui  lycée Paul Arène.
Ce qu’elle raconte de l’enfance de Paul Arène et son éveil à la poésie, est naturellement coloré par ses propres souvenirs.


Chez cet enfant, que le double amour de la nature et de l’école buissonnière ne quitta jamais et qui avait l’âme vagabonde et poète, ce fut une révélation que les auteurs de l’antiquité traduits dans les paysages sisteronais qui les illustraient si naturellement ! [...]

Et elle le cite : « Libre à vous de jeter au feu ces vieux livres, si vous ne trouvez pas sous leurs feuillets, les fleurs desséchées de votre enfance, et si derrière les saules virgiliens, au lieu de blanches épaules de quelques Galatée rustique, vous apparait pour tout souvenir la tête furieuse de votre premier maître d’études ».

Juliette Bonfils est devenue pour quelques années professeur de grec et de latin.
Elle sut saisir l’âme du poète et restituer son esprit contemplatif.

Parfois au cours de ces promenades clandestines, Paul disparaissait. Quand on le retrouvait, c’était étendu au soleil, les mains sous la nuque, resté là « à boire le soleil », à regarder les oliviers s’argenter sous le vent qui passe ; ou bien assis dans les pierrailles grises où poussent de maigres touffes de lavandes, il observait le mouvement des brins d’herbe, il surveillait l’ascension d’une bestiole le long de la tige frêle. « Il fait des vers » disaient ses camarades. C’était exact. [...]
Désormais seul, car il portait tout le monde en lui, ce jeune rhétoricien, sensible à tous les poétiques spectacles, partait à l’aurore, à l’heure où l’on entend avant le bruit des roues, le murmure des feuilles en réveil, l’eau qui rit dans les ruisseaux, le pépiement des mésanges qui viennent boire. [...]Il garda son cœur peuplé d’amoureuses chimères. Sur les versants rocheux, quand il apercevait les ruines de quelque vieux château, il rêvait de châtelaines languissantes et frêles.
« Je n’hésitais pas, dit-il, j’en épousais une, et redorais le blason ».
 




Juliette, dans les pas de Paul Arène, par hasard, est enveloppée par la vie Parisienne, alors jeune épouse, puis jeune maman. Avant la deuxième guerre, beaucoup de provinciaux montaient à Paris pour s’y établir. Elle y restera jusqu’à la fin de sa vie, et y élèvera ses quatre enfants dans le quartier St Georges, à côté de la rue des martyrs et de ND de Lorette.
Je reste persuadée que les vers et la prose de Paul Arène l’ont guidée, et soutenue.

 « Chacun me fit l’effet d’être un peu fou là-dedans, ce qui m’allait on ne peut mieux, mais fou d’une folie généreuse, tous les jeunes gens que nous trouvions en train de boire, ayant, je m’en aperçus ouvert comme moi la malle de quelque cousin Mitre. »


Voici ce qu’elle dit de la vie parisienne de Paul Arène :

Ce fils de Sisteron qui se vanta toujours d’être du Midi, s’était fait cependant, tout de suite naturaliser « gamin de Paris », la vie des jeunes poètes, cette vie de bohème qui déroule ses jours du Quartier Latin à la Butte, du boul’ Mich’ aux petits coins délicieux de Clamart ou de Meudon, l’a enveloppé immédiatement.
[...] Il aimait tant vivre dehors, à errer sur les boulevards, dans les moindres ruelles, au Luxembourg [...] Son rêve était de flâner avec un ami, tout en causant, en observant, en philosophant. [...] « Toujours dans la foule, il ne se résignait jamais à rentrer chez lui, même pour dormir, même pour écrire, ajoute B. Constant. Et ses amis devaient le suivre, sans cela comme un enfant gâté, il se fâchait. Et il se chargeait de le tenir éveillés, et de leur dire des anecdotes délicieuses » [...]
Cependant ses amis ne pouvaient pas toujours l’accompagner dans ses promenades ; et de plus, la vraie flânerie dont il savourait tous les délices, et qu’il a su analyser avec finesse, ne consiste pas à «
 promener au hasard, n’importe où des pieds las et une contemplation ennuyée », dit-il, « le vrai flâneur doit être seul », car « après des courses dignes de ce nom, il sait s’arrêter à temps devant un objet ou un homme, à la fois attentif et désintéressé, se régalant du plaisir délicatement égoïste de sentir son cœur battre pour une chose qui ne le regarde pas. Entre vingt pêcheurs rangés le long des quais et fouettant l’eau du bout de leur ligne, le flâneur toujours en adopte un et prend part désormais à ses émotions et à ses joies. Pourquoi ce pêcheur plutôt qu’un autre ? Mystère. Il y a là une loi d’attraction... » Il aimait ainsi à quitter la rue Madame, où il logeait et à partir au hasard, « à la chasse aux impressions », disait-il.
[...] Sur les boulevards, plutôt que de se mêler à la foule qui vous submerge, il est préférable de se choisir une bonne place au café, car c’est de là :


C’est de cet endroit bien chauffé,
Qu’il faut voir son siècle qui passe
, écrivait-il


[...] « Arène, ajoute Dauphin, fut la terreur des femmes des amis, parce qu’il entrainait leur mari dans tous les cafés échelonnés sur sa route, et cela, à toutes les heures du jour et de la nuit : il n’avait pas d’heure pour rentrer. »

 




En 1933, Juliette ne connait pas la nostalgie des retours, les départs vers la capitale, sentiments ambigües dont toute sa famille a ensuite hérité. Elle a découvert dans les écrits de Paul Arène, avant de la ressentir et de la transmettre à sa descendance, la mélancolie parisienne des Provençaux.

Il a été un amateur de bons coins, un fureteur de la nature, et il savait dénicher de jolis endroits pour se reposer un peu de Paris [...] car à Paris, [...] « il y a tant de flâneurs qui s’en vont le regard au sol et les bras ballants le long des quais, quand les bourgeons pointent aux peupliers le long des fortifications, quand les coquelicots éclatent. » « Quel prix alors prend la moindre chose rappelant l’idéal rustique ! Une mousse, une crête de mûr, avec une graine d’aventure germée dans son velours humide, jette chaque matin, quelqu’un que je connais, en des extases toujours nouvelles. »
[...] il n’est pas le seul à chercher pas bien loin de Paris, l’illusion du pays natal [...]. Si P. Arène, passés les premiers feux de la jeunesse, a continué à tant aimé Paris, c’est précisément parce que «
 un tas de villages aux noms frais comme des bouquets lui font une enceinte fleurie », et que c’est la seule grande ville dont la beauté s’encadre de nature, « la seule, qu’on puisse un peu de partout, contempler à distance entre les troncs moussus des branches ou bien au travers d’un lilas fleuri »
[...] « 
Paris est un bouquet » répétait P. Arène avec transport
« Les trois quarts de ceux que nous appelons Parisiens sont des paysans mal déracinés, ils gardent après eux, comme une plante à son chevelu, un peu de la terre maternelle. Ils la désirent et la regrettent. »

[...] chaque année, la nostalgie de notre lumière, de l’étonnante transparence de l’atmosphère, de l’air cru de nos montagnes et du parfum salé de la mer, le ramenaient dans nos pays [...]
 « 
Mais enfin, toi qui a voyagé beaucoup, connais-tu un site plus beau que celui-ci » disait-il à son frère, consul [...]

P. Arène à Sisteron, continue ses relations épistolaires avec Mistral, et lui fait des confidences : «
Ecrivez-moi, je m’ennuie ici [...] e degun a qui parla.... » [...] « Dans cet affreux dessert d’hommes, qu’on appelle petite ville, où vos lettres apportent un peu de bon vent et de fraîcheur, je suis triste, mélancolique et sans ardeur, écrit-il. Qui me dira pourquoi ? »




 
Le nom de Paul Arène est indissociable de l’image de ma grand-mère Juliette dont je porte le prénom.
Enfant, nous l’entendions souvent prononcer, pendant qu’elle préparait un recueil de contes qui fut publié en 1983. Déjà retraitée, elle allait faire des recherches à la bibliothèque nationale rue de Richelieu, et nous parlait de ses découvertes. Son désir était de redonner à Arène la place qu’il méritait. Nous reprenons petit à petit son travail, le découvrant parfois, et l’éclairant avec les outils internet et de diffusion moderne, dans l’espoir que son projet reste vivant.

Oh Mamie, te lire encore, au côté de Paul Arène.

[...] la nature l’avait doué d’un esprit observateur et fin, d’une âme réservée et fière, que le goût de l’indépendance portait à la rêverie et à la solitude. Comme à Paris, il aimait à vivre au dehors à la manière antique, à flâner, à observer le vol des oiseaux, le labour d’un champ, la cueillette des olives. Aucun détail ne lui échappait, il gardait une vision nette et lumineuse de ce qu’il avait vu.
 


myriam eyann



 

> Pour en savoir plus
 
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Mercredi 13 aout 2014
Ça doit être ça

Lundi 21 Juillet 2014 – 17h03 – au moulin
 
Ce texte est un peu étrange, il m’a surpris aussi. A force de le lire j’apprivoise en moi ce qui vient de lui. C’est dans doute la raison de son existence, et celle, inévitablement irrésistible, de le donner à lire.
 

 
Depuis quelques mois un chaton s’est enroulé autour de ma gorge. Ça m’arrive régulièrement.
En général, sans me vanter, les symptômes je les reconnais. Douleurs abdominales, nausées, lombalgies, douleurs dans l’épaule, dans les genoux, céphalées, on a tous un symptôme récalcitrant. Le mien est dans la gorge, il doit y avoir là quelque chose de particulièrement douillet pour les petits chats, j’aime les félins et tous les êtres vivants de la création. Peut-être s’agit-il d’une sensibilité familiale, chez nous il arrive des extinctions de voix, des nodules sur les cordes vocales, peut-être des troubles thyroïdiens sans le savoir.

Economie de paroles, voix douce et calme, surtout pas de mots trop hauts, malgré ce régime, l’impression que l’on a lorsqu’on vient de crier, d’engueuler quelqu’un, ou de faire une journée de manif à parler fort me reste en travers, de la gorge.
La sensation d’une trace dans le corps, ça arrive aussi quand on a vomi, après une grippe un peu trop longue, au réveil ou en sortant d’une douche brulante, des fois quand on a trop pleuré.
 
 

A quel moment ai-je crié ? Peut-être sans m’en rendre compte comme le Meunier hurlant de Paasilinna[1], depuis que j’habite au moulin peut-être que dans mon sommeil les cris sortent de ma gorge.
Peut-être que je crie dans ma tête et que mes cordes vocales ne sont pas dupes.
Peut-être qu’un gros cri y est prisonnier et tente de sortir en râpant la surface de l’intérieur, pour s’évader.

Le mieux c’est de mettre sur pause, ne plus rien dire, cordes vocales au repos, rien de tel pour éclaircir la voix, TU LA BOUCLES ! Ça se dit fort, c’est épuisant !  Les mots de gorges sont inéluctables. Avec le temps on apprend à se calmer, ne pas se laisser envahir par la colère, tout au plus des gros mots, ou une colère bleue, histoire d’évacuer la vulgarité.

Tuer la boucle, je ne demande pas mieux. La boucle est bouclée, tu as bouclée la boucle, cette expression contient une liquidation dont je ne veux pas être responsable. Mes labyrinthes comportent une ligne unique qui finit par se fermer, éventuellement dans ce cas, et uniquement dans ce cas, l’expression que je déteste tant peut s’appliquer, si et seulement si on est maitre du labyrinthe.

On me la fera pas à l’envers, à défaut de construire pour les autres, mes plans sont les miens. C’est un minimum. Cinq ans d’étude - un peu plus avec l’année du diplôme - payées cash, je ne fais pas tout à crédit.
 
 

Après quelques jours de tournée le petit chat s’endort. Ce matin j’ai compris pourquoi.
J’étais chez un patient atteint d’une sclérose en plaque dont la mobilité est réduite, il a besoin de nos passages quotidiens. Corps soigné, il oscille entre le besoin de se distancer de ce moment de soin, faire comme si ça ne le concernait pas, et l’envie de profiter malgré tout du seul contact physique de la journée. Ces deux extrêmes reviennent, ensembles aux mêmes moments, tous les jours depuis 30ans, l’infirmière, le corps soignant, source de plaisir et de souffrance.

Douleur et jouissance, bien et mal, l’amour et la haine, ces sensations seraient plus efficaces dissociées.
Mais non, la beauté et la laideur, la joie et la tristesse, la paix et la guerre en soi, au même moment, à l’intérieur, la même minute, on se déteste et on aime ça, on pleure et on rit, on souffre et on en jouit.

On est d’un côté ou de l’autre, et des deux à la fois, peut-être qu’on ne peut pas sortir seul des labyrinthes, la nudité, les filtres, le réel et la réalité, on peut tout accepter du moment que l’amour est là. Même aller chercher ce qu’il y a de plus hideux, la chose immonde cachée en soi [2].
 

 
Interrrogé par Thierry Delcourt, Mauro Corda raconte la souffrance accompagnant la création de La Boucherie, une série de sept sculptures suspendues de corps suppliciés, réalisée en 1998 : Dans ce moment de réalisation je me représentais comment on fait cela à des êtres humains. Ce qui est le plus dur ce n’est pas de se faire mal à soi-même, mais de faire mal aux autres[3].
Fantasmes de victime et de tortionnaire, fascination, la seule limite du travail créatif est son danger, lueur des orages désirés[4], recherche de la source, cruauté, nudité encore, répétition, est ce que le réel peut apparaitre deux fois au même endroit ?
Aucun à priori ni préjugé moral, aucune répugnance ni pudeur ne sauraient présider à la beauté. L’humain me fascine, il est partout, sous la forme que Dieu ou la Nature lui ont donnée, la gestation comme l’agonie. Comment l’exprimer ?[5]
 

 
Quand je fais un dessin très dense ce n’est pas pour remplir le vide ou le masquer, saturer la feuille, éliminer le néant. Au contraire, quand la densité sort de mes doigts c’est pour vider la densité et accéder au vide inaccessible. Au bout de la densité la dernière phase est une immersion, de sorte qu’aucune possibilité d’expression n’est plus à portée. Passé le seuil critique, la catatonie envahit tout ce qui m’entoure, un trou noir absorbe la matière. Regarder la même chose pendant des heures, non pas pour la contempler ou la comprendre, mais pour limiter les informations, endiguer le débordement, inondation, attendre que le niveau de l’eau redescende, se faufile dans les nappes phréatiques, poursuive son cycle d’eau.

Ma seul part de néant véritable si elle existe est dans ce point précis où la création est  impossible.
Quand on a en soi cette part de néant on cherche inlassablement à la retrouver et tout en même temps à découvrir l’issue pour en réchapper, pas forcément dans le temps où on y séjourne d’ailleurs, plutôt dans les moments où on n’y est pas, prévisions probablement, assurances tous risques pour le voyage peut-être bien.
 
Au moulin le lieu de mes paralysies a trouvé un espace, peut-être était-ce un hasard, peut-être était-il temps, peut-être que ces endroits existent n’importe où et qu’on les rencontre si on est prêt à le faire.

Je ne passe pas mon temps dans la mezzanine, savoir qu’elle est là me suffit parfois.

*La mezzanine est devenue mon havre de paix, la grotte du moulin, mon paradis au paradis. A Marrakech lors de la visite d’un Riad, le guide parle des deux paradis qui existent sur terre, un Riad étant le deuxième. Je demande sans réfléchir c’est quoi le premier ? Le guide, un homme mûr proche de la retraite me regarde en fronçant les sourcils, le regard qu’on a pour les enfants quand ils disent une bêtise. Il pose son index sur sa bouche et me toise Chut ! Il désigne la cour intérieure accompagnant son murmure d’un geste m’invitant à contempler ce que je vois.
Quelque chose se concentre et tout à la fois se vide à cet endroit précis du moulin comme si c’était le lieu idéal pour la petite porte entrouverte, la zone de passage, l’entrée, oui, ça doit être ça. Rester pour l’éternité sur ce perchoir, tel un oiseau qui ne décollera plus, la seule chose qui reste à faire est de ne plus bouger, tester enfin la paralysie, sur le seuil, ni dedans, ni dehors.
La partie égarée dans le dédale, accueillir chez moi ma propre prison, en faire le sanctuaire de mon abri, ma salle de prière, mon centre de transmission, ma Tour Eiffel, monument initialement inutile à tout autre chose que la contemplation, la célébration et qui finalement se transforme en antenne la protégeant de la destruction.
L’enduit est grumeleux, un peu sale, l’espace restreint et exigu ne laisse place que pour un matelas étroit, je trace des graffitis sans préparation, écriture maladroite, un peu de travers, gauche, essentielle, une cellule. Les phrases sur ces murs seront mes fenêtres, mes liens, mes partages, mes connexions. Si je dois vivre sans rencontrer ceux qui les ont prononcées j’en aurai au moins la trace. Personne ne m’enlèvera plus ce lieu, il restera gravé dans mon cerveau, indélébile telle une résurrection. *[6]
 
 

Le maître du labyrinthe est celui qui le connait le mieux, ce n’est pas forcément celui qui le dessine.
Le maitre du labyrinthe désire y rester tout en ayant la liberté de s’en extraire quand il veut, il est le seul qui peut y entrer et le seul qui peut en sortir. Il ne lui appartient pas et il ne l’a pas construit, mais le labyrinthe est son terrain de jeu, le château des plaisirs, le palais du premier paradis. C’est comme une maison dont il aurait payé le prix et pourtant l’architecte conserverait les droits de propriété. Un architecte qui protégerait l’espace qu’il a créé, de telle façon qu’une personne incapable d’en jouir en serait expulsée.

Mes cordes vocales s’enrayent, il y a des mots qu’on refuse d’avaler. 
Maux de gorges ou traces de corps, tout ne se dit pas pourtant.

Je répète certaines phrases en boucle, à force de trop les écouter le sens se détourne, le vent inverse les syllabes on dirait.
On donne les clefs autant pour croire qu’on en sera débarrassé que pour espérer que c’est la meilleure façon de protéger la chambre des suppliciés. Celui qui aura en main le trousseau complet sera le seul à découvrir la petite pièce qui n’a pas de lumière, les phrases sur les murs, les délices et les tortures, multiplier les codes, brouiller les pistes, énigmes, stratagèmes, repousser, mettre la distance, le risque si vous prenez la fuite c’est que personne ne vous poursuive.
Le jour où il ouvrira la porte peut-être il s’enfuira en courant, ira chercher frère et sœur à la rescousse, peut-être que c’est mieux finalement. On se retourne en chuchotant me laisse pas toute seule, on croit l’avoir murmuré, et puis peut-être qu’on a oublié.
 


myriam eyann
 
 

[1] Le meunier Hurlant, roman de Arto Paasilinna, 1991, histoire d’un meunier qui ne pouvait s’empêcher de hurler à intervalles réguliers, et qui du aménager son existence en fonction de ces cris.
[2] Thierry Delcourt, Créer pour vivre, vivre pour créer – éditions l’âge de l’homme, 2013, p 43
[3] Ibid, p 44
[4] Titre d’un ouvrage de Michel Onfray
[5] Mauro Corda, texte de présentation sur son site
[6] J’extrais ce passage marqué entre * du récit Ce que ça raconte


 

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Lundi 4 aout 2014
Signatures

lundi 23 juin 2014 – 13h39 – au moulin


 
La signature des documents officiels, carte d’identité et passeport, se cherche longtemps et puis elle vous trouve on dirait, tout d’un coup on sait, plus de doute, c’est elle. Au fil des modifications elle devient un peu folle, malgré une bonne concentration, il arrive de la perdre, Mais comment je signe aujourd’hui !
Censée rester immuable, appartenant tellement bien à son auteur qu’elle ne doit pas être reproductible. Pas de véritable existence juridique avant de l’avoir inventée, on s’en rend à peine compte.
Je n’ai pas de souci avec cette signature-là, sorte de personnalité répandue sur des milliers de documents sans doute, on n’imagine même pas le nombre de fois où on l’a reproduit. Depuis quelques années elle m’échappe, se déforme, s’efface.
 
 

Mon travail est une recherche du bon geste pour aboutir au tracé de la bonne ligne. On peut reproduire un geste avec une grande précision, le travailler, le rendre parfait, comme le font les calligraphes qui sont des danseurs de la ligne.
J’ai vécu avec un calligraphe, compagnon d’une époque lointaine, il disait Fais attention à la façon dont tu écris, tous les jours, ne laisse pas ton écriture se dégrader et devenir moche, tu peux la travailler, tout le temps, te concentrer, à chaque fois que tu écris, prendre le temps, cette ligne doit rester belle. Il dessinait sous mes yeux lentement, se retournait avec un sourire malicieux pour vérifier si je regardais correctement, et reprenait avec application et concentration. 
La bonne ligne est celle que l’on aime regarder, qu’elle soit une reproduction d’elle-même ou une invention différente jour après jour.
 


Je ne suis pas douée pour la reproduction.  La répétition me poursuit et m’échappe pourtant. Ce qu’on aimerait reproduire finit par se transformer, ce qu’on veut transformer se reproduit.
Perdre les gestes à mesure qu’ils apparaissent est intéressant, pour pouvoir les réinventer peut-être ou pour des raisons plus obscures, la peur de prendre forme par exemple, être reconnue de la mauvaise façon, déterminée, estampillée, ou plus simplement parce que c’est quand même plus ludique de ne jamais rester au même endroit, non pas pour surprendre autour de soi et chercher une originalité, mais par ennui du contraire, l’immobilisme. A moins que cette peur de la forme soit une échappée perpétuelle, l’évasion parfaite, celle où on perd le fuyard à force de le suivre.
Ne pas prendre forme est une forme en soi, stratégie, désir ou émanation inconsciente, revendication identitaire ou rébellion, au pire une irresponsabilité, une indécision, timidité, complexe d’infériorité, excès d’humilité ou mégalomanie, dans ma non-forme seule je sais ce qui me concerne et ce qui ne me concerne pas.
Tant qu’on ne sort pas une pieuvre de l’eau, elle est la reine de son élément.
 


La personne qui a reconnu mes dessins les a vu avant moi, ses commentaires éclairent ce que je n’ose pas regarder. Régulièrement j’ai besoin de son appréciation et lui rend visite cartons pleins sous le bras, carnets, liasses, les dernières productions.
Un jour, il a pointé la signature comme élément primordial, il a dit il faut les signer maintenant ! Il manquait une dernière touche, signer était achever le dessin, le légitimer, sans doute prouver que moi aussi je le reconnaissais. Mais comment ?  Signer mes dessins paraissait absurde, mes lignes sont des signatures.
 

 
Une marmite sémantique m’engloutit, alchimie complexe qui a condensé le sens, les symboles et tout ce qui en porte la trace. Je fais des mélanges improbables, mon nom est mon prénom - j’ai du mal à saisir ce que prénom signifie. Patronyme, nom de famille, nom de jeune fille, nom d’épouse, on passe son temps à en  changer, comment avoir confiance ? 
Est-ce que signer Myriam est envisageable ?  Il me pose cette simple question.
Oui, oui bien sûr, au contraire, je veux signer Myriam, c’est mon nom ! 
On adopte son propre nom (prénom, ndlr !) et c’est lui qui nous apprivoise et nous détermine, imprégné de ce qu’il transporte, son histoire, les personnages illustres qu’il évoque, les actes qu’ils ont commis sont prisonniers des lettres, vivants, leurs présences indélébiles.
Un nom ne peut pas flotter, s’autodéterminer, ne contenir aucun symbole, même inventé il porte des traces. Peut-être qu’on ne doit son existence qu’à ce nom, comme si il avait le pouvoir de nous mettre au monde une seconde fois.
Myriam toute seule ne veut rien dire, ne suffit pas. Myriam et qui ? Cette question tourne dans ma tête. La réponse est un écho : Myriam et Yann à table ! (vieux souvenir de vacances provençales !).
Myriam Eyann, j’ai trouvé ! Ce patronyme construit un sens et possède les prolongements sémantiques inépuisablement apaisants, il est fait pour moi. Nous sommes au début de 2007, je commence à signer mes dessins en écrivant lisiblement ce nouveau nom, dans une boucle.
 


Signer est comme un pacte, contrats, reconnaissances de dettes, chèques promettant sommes et dus.
Pourquoi faut-il signer une production ? Je n’ai pas la volonté de me cacher ou d’être anonyme, je n’ai pas honte de ce que je suis, mais le revendiquer comme un étendard, une marque de fabrique, voilà une autre affaire. Se reconnaitre impose une identité. Une identité impose une signature. On ne peut pas en avoir honte. Sauf si on écrit une lettre de dénonciation.
Alors je me suis mise à rêver à autre chose.
 


Récemment Banksy a exposé un stand anonyme à New York, ses œuvres non signées se sont vendues à des prix dérisoires par rapport à sa côte. Est-ce ce qu’on achète un savoir-faire, la qualité d’une matière première, les finitions, ou est-ce la griffe dans le veston, la signature, la garantie que ce qu’on a entre les mains est bien du Picabia, du Pollock, ou un Giacommeti ?
Qu’est ce qui se passerait si un artiste refusait de signer ses toiles, un peu à la façon de Banksy, toutes ses toiles, vraiment, qui revendiquerait le fait de ne pas signer comme une signature ? Est-ce que sa côte baisserait au point de remettre en cause son travail, sa création, son œuvre ? Est-ce qu’il perdrait sa notoriété au point de ne plus pouvoir vendre ? Qu’est-ce qu’on achète ? Le droit de vivre avec une œuvre de Pollock, son travail, une rente, un viager ?
 



Un monde où on pourrait dessiner et offrir ses dessins, sans se poser la question de leur valeur, le prix à payer serait celui qui permet leur réalisation, un coût de production, le temps passé, le travail, la sueur, les heures passées la tête en l’air à réfléchir en feraient partie aussi, le prix inclurait les charges de fonctionnement, la nourriture, un toit, de quoi s’habiller décemment, l’éducation des enfants, et même un peu de superflu, quelque séances chez le coiffeur, un maximum de culture, ou du sport pour ceux qui préfèrent. On n’aurait pas besoin de signer.
 
Jeter ses dessins dans la rue, non pas pour qu’ils soient détruits, mais pour que quelqu’un les trouve. Pas pour les oublier, mais pour leur inventer une nouvelle vie. Je laisserai un carton sur un banc, ou un carnet, une sorte d’album qui raconterai une histoire improbable avec plein de dessins. Quelqu’un les trouverai et les regarderai longtemps, tellement longtemps qu’il finirait par y comprendre quelque chose, peut-être même qu’il les comprendrait complétement. Il les accrocherait sur un mur chez lui, je n’aurai même pas eu à mettre un prix, à négocier quoique ce soit, ou à espérer désespérément qu’il aime ce qu’il voit, et lui il n’aurait même pas eu à m’aborder, à me proposer un échange, en échange de garder le carnet. Ça serait comme une bouteille à la mer, celles que les naufragés jettent à l’eau avec un petit bout de papier dedans qui dit je suis là.
 
Transmettre sa pensée dans l’espace et dans le temps est sans doute le but de n’importe quelle création. Parfois en lisant des auteurs morts depuis très longtemps, ou quand on a l’impression qu’ils sont juste à côté, ça devient comme de la télépathie on dirait. Une bouteille qui aurait été jetée en l’air et n’est pas retombée, dans le vide si elle flotte elle ne peut pas se briser, il y a forcément un moment où une main la saisit. Si ce que je dessine restais dans le vide, peut-être que je pourrais continuer à imaginer n’importe quoi, du moment que rien n’arrive jamais. Rêver n’évite pas d’assumer ce qui est fait et dis, on rêve autant pour s’échapper que pour construire le mot dans la bouteille et tout ce qui se passera avec celui qui la trouvera. 
Peu importe si il est signé, l’important c’est quand quelqu’un trouve l’île.
 


Je ne signe pas mes dessins pour signifier que j’existe. Je sais que j’existe. Mais ne pas signer serait comme d’envoyer une bouteille vide. Laisser mes dessins sur un banc ne permettrait à personne de me trouver. Il est aussi important de dire qui on est que de préciser à quel endroit on se trouve.
Dire je suis là ne veux pas dire j’existe. Je sais que j’existe.
Je ne sais pas grand-chose mais ça je le sais.
 

myriam eyann

 

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Mardi 22 juillet 2014
Burn Out

Lundi 14 juillet 2014 – 16h35 - au moulin
 

Malgré mon attachement aux objets, mon matérialisme revendiqué, une double vie m’aurait permis de devenir primatologue, ou spécialiste du comportement, ou anthropologue, peut-être ethnologue. La vie sous toutes ses formes est fascinante, finalement c’est elle qui me passionne, dans la matière je la cherche.
Mes lectures s’orientent régulièrement vers ces sujets, sciences humaines au sens très large, je puise avec délectation et le plus souvent boulimie dans ces matières là aussi.
Ma formation d’infirmière a complété mes connaissances, les orientant vers le Care et les recherches sur ce qui fait les caractéristiques du genre humain. Lisant récemment un essai de Frans de Waal, L’âge de l’empathie, mes questions sur la façon dont on résout la confrontation à la souffrance trouvent partiellement réponse.
 

L’agressivité ambiante de nos sociétés me suscite des interrogations. Mon métier d’infirmière m’amène à circuler en permanence dans le flux urbain, je suis exposée aux interactions humaines, que je les vois ou en sois moi-même actrice. Plusieurs fois par jour, la pénétration dans l’intimité des patients, dans leurs maisons, dans leurs refuges, m’est incontournable pour effectuer les soins.
Nous voyons une vingtaine de patients par jour, certains sont en soins depuis plusieurs années, d’autres épisodiquement, nous avons en moyenne deux à trois patients non réguliers et nouveaux par semaine dont la durée de prise en charge varie d’une visite unique à un passage quotidien pendant un, deux, voire six mois parfois. Les univers dans lesquels je pénètre sont différents comme les identités, aux antipodes les uns des autres le plus souvent.
 

Pourquoi l’agressivité est-elle une réponse si fréquente à la souffrance ?
A force d’observations, on reconnait plusieurs manières de gérer les grandes douleurs, morales ou physiques (en général elles s’accompagnent). Outre cette agressivité, manière de dilution qui a l’inconvénient de heurter autour de soi à des degrés divers et variés, l’autodestruction est au moins aussi répandue. Ne détruisant en apparence que soi-même, elle limite les décharges d’agressivité certes, mais ce qui pèse sur autrui du fait de cet anéantissement progressif de la personne reste effrayant, la réponse ultime à cette douleur paroxystique étant un suicide, à petit ou grand feu.
D’autres voies, anesthésie médicamenteuse ou symbolique, faire en sorte de tarir la source, analgésiques plus ou moins fortement dosés, sédatifs puissants, refuser la moindre sollicitation sensorielle, fermer les rideaux, se lover sous la couette, s’endormir ou entrer en catatonie, ingurgiter une dose de léthargie, régressions narcotiques, pluri séances quotidiennes télévisuelles prolongées, quel que soit le moyen pour  s’évader de cet exact  opposé du sens qu’est la douleur extrême...
Certains chemins exigent une motivation initiale, le plus souvent inconsciente, forcément : sublimation, détour créatif, contemplation visuelle, auditive ou intellectuelle, frénésie de travail, apprendre, remplir, s’évader, encore.
Il ne s’agit pas dans tous les cas de constructions mais de fuites, mises à l’écart, prises de distance.
Pourquoi emprunte-t-on une solution ou une autre, s’agit-il de facilité, de ressources, de choix, de maîtrise, de lucidité ?
 

Frans de Waal démontre que la survie animale (et humaine) dépend de la coopération et que l’évolution nous a doté d’émotions pour la renforcer. L’attachement dit-il a pour nous une incroyable valeur de survie et il se construit d’abord par une synchronisation des corps, une contagion mimétique qui permet la transmission de l’humeur, exprime les liens et les renforce, permet l’identification et la conscience de soi et soude les communautés. Voir souffrir une personne proche ou avec qui nous coopérons fait souffrir. Un sentiment de compassion (un soldat en étreint un autre dans ses bras), les émotions d’autrui, éveillent nos propres émotions et induit réponse : C’est à croire que la nature a doté notre organisme d’une règle comportementale simple « Si tu ressens la souffrance de l’autre, va vers lui et établit le contact ». Faire du bien, aider et soulager autrui, le réconforter, le consoler, produit un plaisir. La confiance permet de s’exposer au danger en partant du principe que  les autres n’en profiteront pas, c’est assurément un sentiment merveilleux.
Mimétisme, contagion, attachement, compassion, empathie, réconfort, confiance, entraide, collaboration. Sa démonstration nuancée, illustrée d’exemples m’a galvanisée.
 

Pendant ma lecture, je pensais à une peinture de William Bouguereau : Le premier baiser. Elle montre deux anges enlacés et le baiser du petit garçon à la petite fille. Retrouver cette reproduction dans ma collection d’image a été rapide. Je suis particulièrement sensible à ces représentations de tendresse et de douceur ( un peu avant, elles apparaissent aussi chez Boucher, et Louise Vigée-Lebrun ).
Dans mon souvenir la fillette montrait une émotion mélancolique, un mélange de tristesse et de colère, de bouderie, une sorte d’impasse tournée sur elle-même, et l’angelot malgré cette émotion répulsive semblait n’avoir d’autre but que de sortir la gamine de cet état, la tirer vers autre chose, une autre profondeur, la seule réponse possible étant une émotion au moins aussi forte que celle qu’affichait la minotte, et même qui irait plus loin que la détresse puisqu’elle oserait aller la chercher dans son abîme.
 

Je sais qu’on ne peut pas sauver tout le monde.  Dans mon boulot il est primordial d’en avoir conscience, on ne peut pas repêcher son prochain trop profond au risque de tomber dans les précipices, Primo Levi parlait des musulmans dans Si c’est un homme, dans les camps d’extermination ils nommaient ainsi ceux qui avaient renoncé et dont il valait mieux, pour survivre, s’écarter. La compassion et l’empathie ont des limites qu’il est dangereux de tester, ça arrive parfois.
 

L’été dernier, deux maraudes alimentaires auprès de sans abri dans les rues parisiennes me rappelle que l’empathie doit rester une force, elle devient inefficace si elle fragilise.
C’était une activité bénévole dont le besoin m’est encore à ce jour un peu nébuleux. Je n’ai pas de naïveté excessive sur les motivations qui me poussent à aider mon prochain. Ma conviction est qu’on se soigne en soignant l’autre, ou en croyant le faire.
Au cours de deux maraudes, rencontrer ces personnes, hommes pour la plupart, me confronte, pour certains, à leur renoncement. Une partie obscure de moi-même, une partie très reculée qui émerge à ce moment pour tout un tas de raisons, une partie inavouable, envie cette précarité, ce détachement, cet éloignement.
J’ai pensé à Primo Levi, ce qui se passe dans ton esprit est le contraire de ce dont ces personnes ont besoin, ce n’est pas elles qui doivent t’attirer, mais c’est toi qui doit les aider à sortir de leur état. Je n’ai pas insisté, à mon corps défendant, on n’est pas efficace sur tous les terrains.
 

L’envie de renoncer est d’une puissance phénoménale, aspiration presque agréable, irrésistible on croirait, réponse autodestructrice, pas la bonne. J’utilise les méthodes sus mentionnées, sublimation, contemplation, études diverses et variés, et le boulot bien sûr, les tournées, H24 je sais faire.
J’ai gardé depuis mon adolescence cette phrase de Montesquieu à l’esprit: L’étude a été pour moi le souverain remède contre les dégoûts de la vie, n’ayant jamais eu de chagrin qu’une heure de lecture ne m’ait ôté.
Ça marche presque toujours, avec la concentration nécessaire.
 

Moments délicats, sans abris, patients en fin de vie, évolution des pathologies chroniques et invalidantes, compassion et empathie au maximum, trop loin, là où on n’est pas censés aller, happée, sans recul, plus de distance, on a dit on les accompagnera, jusqu’au bout. Pourquoi ? C’est ce que demande autour de moi mes proches, mon fils.
Parce que parfois on ne peut pas reculer, quand on donne sa confiance on n’a pas le droit de trahir, et nous sommes des professionnels.
Frans de Waal explique que les effets de la confiance sont ce qui finit par construire une société, une communauté, une idée de celle-ci. On ne trahit pas l’espoir de quelqu’un, un patient, une épouse, leurs enfants. Ils nous ont demandé d’être là, nous y sommes allées.
 

La limite franchie, il y a un point d’équilibre où les passages s’ouvrent, les bons comme les pires, chute ou victoire, laisser aller ou mobiliser les dernières sources d’énergies qui permettent une maitrise, sans doute la curiosité est la plus déterminante, dans un sens comme dans l’autre, il faut choisir une direction.
 

Ce que j’ai appris dans le livre et retrouvé dans la reproduction de Bouguereau, c’est le sens de cette compassion. L’amour n’est certes pas gratuit puisqu’il cherche à provoquer en retour le même sentiment dans un probable but de survie, et le provoque en effet - les joues de la fillette rosissent et montrent son émoi, j’avais oublié cet aspect avant de revoir l’image. Retrouver la foi en cet amour n’est pas un chemin beaucoup plus difficile que le renoncement. Comprendre les raisons de ses actions ne diminue en rien l’intensité de l’émotion ressentie.
 

Le baiser de l’ange n’est probablement pas désintéressé, ce qui est important c’est le but atteint.
En regardant cette peinture une douceur me remplit, j’éprouve ce dont parle Frans de Waal, une contagion. Voir ce qui est exprimé me redonne confiance et foi en l’âme humaine, en moi.
J’ai retrouvé l’ultime réponse à la souffrance, la meilleure, la seule qui vaille, cette réponse motive mon travail, voir mon existence. Je ne retournerai probablement pas faire une maraude, quoique j’en ai vraiment une grande envie,  je ne resterai peut-être pas infirmière tout le temps, quoique parfois j’en ai envie aussi.
L’important est sans doute de multiplier les choix et les issues, renoncements, dilutions, partages, compassions, contagions, les traces que je n’ai pas encore retrouvées je les inventerai.
Et vouloir croire en se fondant sur ce que chacun sait de l’autre, que tout finira bien.
 

myriam eyann



 


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Samedi 5 juillet 2014
Le bug de l'an 2000
 

Quand nous étions petits l’an 2000 était une lointaine étape, une espèce d’eldorado promis contenant l’aura de ce qui semble inaccessible, il devait s’y passer des choses extraordinaires, des événements merveilleux et improbables. On disait tu verras en l’an 2000. Dès qu’une nouveauté se profilait mais semblait encore inaccessible elle était reléguée à l’an 2000, les progrès de la circulation, de la communication, le reste de confort qui manque toujours, en l’an 2000 on aura tout ça. Ce qui n’était pas encore disponible trouverait une solution après l’an 2000, les promesses qu’on savait ne pas tenir avaient un alibi puisqu’elles allaient se concrétiser en l’an 2000, cette époque tellement lointaine qu’on pouvait hypothéquer ce qui allait s’y passer.


Ces phrases que pourtant je ne retrouve pas ont aujourd’hui perdu leur mystère, elles évoquaient mes premiers livres d’anticipation plus que mon avenir, peut-être que leur charme était simplement du à mon âge, peut-être que les adultes qui m’entouraient ne partageaient pas cette tension, comme un frisson délicieux de la fête à venir, l’imprégnation d’un événement qui pouvait tout changer, la conscience que nous allions vivre un passage, quelque chose d’un peu magique, une exception.


Peut-être est-ce le propre de l’enfance ou de l’ignorance de se galvaniser de ces lieux communs, une date qui ne signifie rien si on y pense que le choix arbitraire d’un calendrier, une célébration illustrant la vanité humaine et le paradoxe entre l’étendu du temps, son passage et les minuscules points qui le jalonnent, l’infini et le partage planétaire de cette pathétique conscience, on ne peut pas rester seul face à cette aspiration vertigineuse, l’histoire, ce qui a été accompli, 2000 ans, se regrouper pour fêter son appartenance est une bonne méthode pour se rassurer, un signe de cohésion tel un pacte sans signature.


Peut-être pourtant que les adultes du moins la plupart sentaient aussi que nous participions à une chose peu commune dans le déroulement de cette histoire, qui nous ferait dire longtemps après avec fierté j’y étais, le genre d’événements dont on ne se fait pas prier pour raconter les anecdotes en gonflant le torse, nous l’avons vécu, témoins en pagaille et récits qui permettraient d’oublier pendant quelques instants, quelques secondes peut-être, l’humilité de la condition humaine.


Peut-être que le passage du millénaire, le deuxième de l’histoire humaine, canalisait les angoisses et les espoirs de la plupart des concitoyens, il était une limite, une bordure qui n’a existé que pendant un cours laps de temps.
A partir de quel moment les questions sans réponse ont-elles trouvé une solution dans cette échéance, était-ce juste après le passage de l’an 1000 un nouvel horizon nécessaire,  aux environs de 1515 un juste milieu ou beaucoup plus tard à l’orée du romantisme quand la distance est devenue mesurable ?
A quel moment l’an 2000 est devenu ligne de mire, à quel moment l’an 3000 le sera, soulageant du flottement dans lequel le franchissement du seuil nous a plongés, comme si le vide attendait derrière la porte ? 


L’an 2000 était cette bordure dont on se questionne de savoir ce qu’il y a derrière sans oser l’imaginer, une sorte de bout du monde, au-delà on verra bien, c’est ce qui arrive au bord d’un précipice on n’a pas idée de la vue avant d’y avoir précipité son regard, on n’a pas idée de ce que peut être une limite avant d’en avoir franchi une.
Quitter la route permet de se promener dans le décor, même si le hors-piste est dangereux il permet de faire des découvertes, se sentir presque comme les premiers hommes, les aventuriers, les explorateurs, ceux qui partaient droit devant, si on imaginait qu’il faut aller conquérir l’inconnu, chercher l’Ouest à nouveau, on se l’autoriserait, se persuader qu’il y a encore des territoires vierges, des endroits où on n’est pas allé, l’an 3000 serait la nouvelle frontière.
Qu’est-ce qu’il y a après la ligne d’arrivée ?


L’an 2000 est passé et j’ai oublié toutes ces petites phrases que l’on se balançait, ces blagues.
Un jour même le bug de l’an 2000 on n’en parlera plus.
Impossible également de me souvenir de ce jour de l’An 2000 mais j’ai gardé en mémoire la tempête qui l’a précédé, les souches des arbres déracinés dans lesquelles nous étions rentrés le temps d’une photo pour en mesurer l’ampleur, mon compagnon était plus petit que la circonférence d’une de celle-ci, la photo en témoigne encore. Le soir le vent s’était levé, nous avions regardé avec inquiétude par la fenêtre, soudain une porte de garage volait, le sapin devant le terrain de foot tanguait, Domi a demandé si il allait tomber, mon compagnon a dit mais Dom avant qu’un arbre comme ça soit déraciné ! Je me souviens du ton de sa voix, il rigolait de cette possibilité, c’était une bonne blague que Dom venait de faire. Le matin en se réveillant Dom découvrait son sapin à terre écrasant la clôture du terrain de foot, ce jour-là j’ai pensé notre crédibilité d’adulte va en prendre un coup, il n’y avait pas de meilleure façon de lui démontrer la fragilité de la parole et de ce qu’on croit rester debout, les évidences sur lesquelles on s’appuie, ce qui ne doit pas tomber et ce qui tombe pourtant.


Dom venait de fêter ses huit ans. Dehors les rues étaient envahis de troncs, de branches, le parc de la résidence était une désolation, nous y avons erré pendant un bon moment, étourdis.
Quelques jours après nous sommes allés dans le bois de Vincennes, un arbre déraciné surtout quand il est si grand – en 99, ce sont les plus grands arbres qui ont été balayés – soulève dans le cœur une sorte d’indignation, le sentiment d’une injustice, quelque chose qui normalement ne doit pas arriver. Ça arrive pourtant.
Il y avait des dizaines d’arbres à terre, certaines zones étaient tellement sinistrée que le passage était impossible même en escaladant les troncs à terre, un enchevêtrement de cadavres ligneux, un champ de bataille après la défaite, on marque l’arrêt quelques secondes, hébété, larmes au bord des yeux ou qui coulent même sur les joues quand on ose se laisser aller.
Ces arbres devaient nous survivre, passer l’an 2000, et bien au-delà.




myriam eyann

 

 

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Mercredi 18 juin 2014
Cross the line

Samedi 14 Juin 2014 – 15h10 – Maisons Alfort
 

Avant de me remettre à dessiner en 2006, nous étions allés avec deux amis visiter le musée d’Art Brut de Lausanne. J’étais à la fin de ma première année d’études à l’école d’infirmière de Digne dans les Alpes de Hautes Provence, dans une période comme on en traverse parfois qui incite à dépasser les bornes. Pendant les cours sur les pathologies de psychiatrie on nous avait parlé de l’art thérapie, un infirmier nous avait amené quelques réalisations de l’atelier de l’hôpital et plusieurs livres parlant de l’art Brut. Très vite ces productions inégales m’ont fascinée.
De retour de ce petit voyage en Suisse, j’ai pris une grande feuille et dit peu importe ce qui se passera sur cette feuille, ça n’a pas d’importance. J’ai commencé par un texte, il fallait qu’une ligne danse. Donc je recopiais ces mots et leur signification devenait secondaire, les courbes avançaient sous mes doigts. A un moment, le texte n’a plus suffi, mon crayon prolongeait les entrelacs, seul le geste comptait, ce qu’il créait était une anecdote, rien en fait, des formes rigolotes, des courbes, des petites inflexions fluides, souples. Oublier ce qui était en train de se faire, la signification, le sens, regarder la ligne, c’était apaisant.
Le dessin fini était ce que j’appelle une horreur, fouillis totalement incohérent mais ce moment avait été magique, ne cherchant rien, aucun but à peine celui de finir, inutile, ça ne voulait rien dire, c’était particulièrement laid et j’avais envie de recommencer, encore, encore, encore. J’ai continué sans cesse, dès qu’une feuille était terminé une autre, sans répit à chaque fois que c’était possible, le plus souvent.
 
Après quelques dessins, une irrésistible organisation a pris place, les gestes venaient plus facilement. Je disais toujours, peu importe, peu importe. Il y avait cette possibilité de remplissage, colorier entre les lignes, faire des aplats sans déborder, sans que le coup de feutre se voit. La ligne délimite des ouvertures, briques de couleurs, gribouillages. Le dessin fini, punaisé au mur pour le regarder encore permettait de replonger dans la sensation magique et la prolonger.
Ils n’étaient pas moches, tordus, farfelus certes, quelque chose à travailler, la prochaine fois j’essaye  de grouper les couleurs, et si je faisais un monochrome ?  J’ai pris conscience en les regardant de la force de cette ligne, elle ne disparaissait pas avec les aplats, continuait à exister, autonome. Différents graphismes reviennent, il y a ces boucles remplies que j’appelle aléatoires, les labyrinthes sont des courbes fermées sur elles-mêmes, les sans pourquoi sont des aléatoires très denses.
Suivant mon humeur l’une ou l’autre technique répond au besoin de l’instant. Il s’agit toujours du tracé d’une même ligne, un rituel qui s’invente à mesure avec des règles à ne surtout pas enfreindre. La ligne ne s’arrête que si je pose le crayon et en prend un autre, sinon elle n’a pas le droit de s’interrompre – dans les sans pourquoi elle est la plus longue possible, tant que je tiens, parfois 15 minutes avec un seul crayon.  Elle se croise dans les aléatoires mais jamais dans les labyrinthes, ouverte dans les aléatoires - une courbe avec un début et une fin -  et fermée dans les labyrinthes - le début rejoint la fin et ferme la courbe donc je dois faire attention en permanence à ce qui est à l’intérieur et ce qui est à l’extérieur pour ne jamais croiser la ligne.
Les règles sont magiques, jamais deux couleurs identiques côte à côte dans un aplat, pas de noir, pas de lignes droites, et que les traces du feutre ne soient pas apparentes. Avant de commencer le dessin, le choix des couleurs de la ligne - le squelette - et des aplats  - les briques, est méticuleux. J’ai élaboré des palettes, nuanciers qui facilitent mes décisions. Au fil du temps j’invente de nouveaux rituels, celui des couleurs devient important au-delà du geste, si je décide d’utiliser une gamme colorée, par exemple du bleu, je vide une à une toutes les nuances possibles, utilise les marqueurs dans l’ordre et ne les reprend pas une fois utilisés. Il  y a plein de petits rituels, je ne réalise pas toujours qu’ils m’entourent mais les exécute scrupuleusement.
Don’t cross the line, c’est ce qui rend la production de ces dessins possible et magique, si le rituel ne s’exécute pas correctement je ne peux pas dessiner.
 


Mes fils regardent mes dessins avec amusement, mon ainé surtout, pourquoi tu ne fais pas apparaitre des formes ?  Mais comment faire apparaitre quoi que ce soit là-dedans, ce n’est pas possible !
Il y a des périodes où le geste habituel se vide, feutres maladroits, fatigués, lassés. Un jour à nouveau ça ne fonctionne plus, pourquoi ne pas essayer ces formes, aller plus loin, juxtaposer les couleurs d’un même ton - ce que je ne devais pas faire normalement, peu importe, peu importe, pas grave, au pire ça sera moche, de toute façon tu n’es pas en train de faire un chef d’œuvre.
Quelque chose se passe, entre les lignes ces formes existent, les faire apparaitre n’est pas simple, elles se dérobent et le choix des couleurs est délicat. Mais le rituel permet à la forme d’apparaitre. Les trois techniques évoluent, les aléatoires deviennent figuratifs, les tons s’organisent dans les labyrinthes, sans pourquoi quand je ne sais vraiment plus comment faire. Mes dessins se construisent à mesure de ces franchissements de limites, quand on ne sait plus très bien ce qui se passe les barrières imposées tombent, les possibilités s’ouvrent. Et puis la crise passée, les règles reprennent, le rituel à peine métamorphosé, toujours à sa place, guide mon geste et le protège.
 


Petite j’aimais lire Olivier Rameau, cette bande dessinée d’un monde enchanté de l’autre côté du vrai-monde-où-les-gens-s’ennuient. Il y avait des histoires de miroir qu’on traverse, de monde parallèle, de transformation. Après j’étais passée à Philemon, une autre dimension un peu plus inquiétante sans doute mais encore plus captivante. Franchir la limite, quitter la piste, passer les caps, inverser le cours de son existence, dépasser la ligne blanche, sortir du cadre, la face cachée du miroir, il n’y a que ces endroits secrets qui m’intéressent.
Il ne s’agit pas de chercher la subversion, devenir hors-la-loi, fuck the system, toutes ces conneries. J’ai un rapport à la loi assez rigide, élevée dans un cadre précis, on reste dans la voie où on est censée rouler, on respecte les règles, on ne rigole pas avec elles, on ne triche même pas. Par un concours de circonstances je suis sortie du cadre, pas prévu, peu importe.
Quand on a fait une sortie de piste on en refait d’autres, on sait qu’il y a quelque chose au-delà du sentier, on y retourne, recherches permanentes, d’abord inconscientes, avec le temps de plus en plus assumées, qu’est ce qui peut m’arriver, ça n’a pas d’importance.
 


Retour à mes graphismes, mes lignes, mes règles, mon rituel magique. Il y a toujours un moment où ça ne suffit plus, il faut passer à une autre technique, recréer le moment peu importe pour que ça arrive, n’avoir plus que l’envie de cette ligne libre sous mes doigts, pas d’idées préalables, envie de déchirer le décor, peu importe ce qui se passera sur cette feuille, ça n’a pas d’importance.
A l’occasion d’un séjour parisien chez le fiston parti pour les vacances de Noël, je voyage léger, carnet de croquis, crayons, stylos, on verra bien. Retour à proximité de mon ancienne école d’archi dans le 19ème, le parc de la villette, les buttes chaumont où j’emmenais les enfants petits, envie de dépasser les bornes à nouveau, franchir la limite, Cross the line, qu’est ce qui peut bien t’arriver ?
Ce n’est plus un marqueur entre mes mains mais un crayon, une mine. Les lignes sortent toutes seules, c’est un peu douloureux, les passages le sont toujours, mais ça marche. Normalement je n’utilise pas de crayon noir, mais là il est temps, peu importe. Normalement je n’interromps jamais la ligne et je ne fais pas de lignes droites.
Il est temps de faire tout le contraire, l’impensable, ligne courte et sèche, intersections à angles droits, des sortes de petites croix se chevauchent. Un geste très ancien se répète, enfouis, je le croyais oublié, j’ai passé mon enfance, mon adolescence à le griffonner partout, il a rempli les marges de mes années de collège et de lycée, mes années d’études en architecture l’ont délié et structuré.  J’appelle ces moments catharsis. Elles reviennent avec de plus en plus de régularité, je commence à les apprivoiser.  
 


Le besoin de sortir du cadre, déchirer le décor nécessite d’en inventer un autre. Au départ l’idée n’est pas une création mais une destruction, effacer le monde qui m’entoure, je serais mieux sans lui, mais le néant n’est pas à ma portée tout le temps il faut sans cesse le remplacer, tourner autour, le délimiter, sur la ligne. Peut-être que mes rituels n’ont que le but de l’approcher, comme des cérémonies préparatoires qu’il faudra mettre à plat, régulièrement je renverse l’autel, je détrône les icônes, pas totalement, j’essaye au moins.  
 


Mois de juin, plusieurs événements récents m’incitent à dépasser les bornes, à répétition, ce n’est plus douloureux, le chemin est balisé, je me méfie des pièges de la lisière, il faut bien vieillir. Je reprends mes marqueurs abandonnés depuis quelques mois, il s’est passé quelque chose, cette fois impossible de faire comme si je ne savais pas. Je connais mes frontières et comment les franchir, il suffit de s’y mettre, peu importe ce qui se passera.
Commençant avec des feutres fins je me concentre sur la ligne, je sais qu’il faudra la franchir, abandonner mon rite, avancer. Cross the line ! C’est ce que je fais, la ligne se croise, ce qui permet de mélanger les aléatoires, les labyrinthes et les sans pourquoi.

Cette synthèse était inimaginable, il n’y avait pas de passerelles entre les différentes techniques parce qu’elles n’exprimaient pas la même chose et surtout parce que le rituel de chacune lui était propre. Cross the line ! Le verrou saute, les possibilités deviennent presque infinies, immédiatement pourtant le cadre réapparait, les aplats consacrent le rituel, ne pas juxtaposer les couleurs, intérieur, extérieur, suivre la ligne, d’un coté ou de l’autre, le temps de la franchir je suis passé dans le miroir.   
 


Les rituels accompagnent nos vies, les préparent aux passages, les protègent. Il ne s’agit pas de gestes désincarnés ou d’une succession de moments dénués de sens, au contraire, ils concentrent le sens et le font apparaitre, le sens de la ligne, la franchir ou non, pourquoi et à quel moment.
Dépasser les bornes n’a jamais été un jeu mais une nécessité. Quand le rituel est bien fait, quand il est respecté, les métamorphoses s’éclairent, on les voit enfin, on les accepte ou non, on peut choisir les nouvelles règles, croiser la ligne, l’interrompre, la fermer ou l’ouvrir, rester sur la crête ou remplir les creux, densifier ou éclaircir.
Et quand on le décide dire peu importe, peu importe ce qui se passera.



myriam eyann
 

> Illustrations
 
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Vendredi 13 juin 2014
L'oeil du Tigre

Vendredi 6 juin 2014 – 6h15 – Au moulin

 
Le regard d’un tigre ne s’oublie pas. Normalement, dans la nature non protégée, dans la vie sauvage, si on croise ce regard c’est le dernier. C’était dans un parc animalier, les zoos modernes où on donne goût à la liberté à des animaux sans les y plonger totalement. Nous passions sous un tunnel de verre depuis lequel on pouvait admirer un magnifique tigre en sécurité. Entre lui et les spectateurs une épaisse paroi translucide autorisait les audaces telles celles de ces gamins lui tirant la langue, faisant les singes pour signifier Tu m’auras pas, jeu de gosse exutoire à l’occasion de la rencontre du mangeur d’hommes.
Le tigre était couché paisiblement à un ou deux mètres du tunnel et regardait ce qui s’y passait avec attention et un brin de condescendance. L’agitation qui avait lieu derrière la vitre le captivait visiblement, son regard détaillait un à un les petits bonhommes qui gesticulaient devant lui.

Qui a vu un chat se figer pour observer sa proie comprendra, la pupille qui se dilate, le corps tendu tel un arc bandé, la concentration qui semble effacer ce qui existe autour de lui.
Le tigre n’avait pas tout à fait cette tension, il savait ces silhouettes inaccessibles. La situation était à la fois grotesque et indécente, cet animal et sa puissance indomptable face à des enfants irrespectueux de celle-ci, paroi de verre entre deux mondes, qui se moque de l’autre ?
Je regardais ce tigre, fascinée par sa concentration, fascinée par sa fascination, son regard s’attardait sur chaque enfant et le voyait véritablement, l’expression manger du regard a du être inventer pour les félins. Nos yeux forcément ont fini par se croiser. Un regard de peur ne se voit pas, il se dérobe, fuit les pupilles étrangères peut-être bien pour ne pas être dévorer, du regard.
J’ai eu cette petite réaction, et puis non l’envie de le voir, plonger moi aussi dans ses yeux, est ce que nous n’étions pas là pour ça, découvrir, contempler le règne animal, tenter de le comprendre ?

Mes pupilles se sont-elles dilatées ? La sensation d’être à nue, aucun masque possible face à ce tigre, une présence incontournable, il me sondait, pas d’équivoque c’était le regard du prédateur. Si la vitre n’avait pas existé le mien aurait été celui de la proie.
Ce tigre m’hypnotisait, pensant à Shere Khan dans le Livre de la Jungle, tu mélanges tout c’est le serpent qui hypnotise, celui du Robin des Bois de Dysney Triste Sire, le conseiller Persifleur du Prince Jean, m’est revenu en mémoire. Sensation de paralysie et d’attirance, plus possible de faire un mouvement et l’envie paradoxale de me rapprocher, en tout cas de rester là dans les yeux de ce tigre, happée, toute crue.
La vitre n’était pas une mise en scène, elle était indispensable à la rencontre mais quand même c’était pas du jeu, il y avait usurpation.
J’aurai pu m’incliner de respect devant ce regard et puis j’avais honte, être du côté de ceux qui détiennent le pouvoir et le choper dans le regard d’un animal aliéné. Peut-être étais-je plus indécente et grotesque que les minots qui ne savaient pas ce qu’ils faisaient.
 


J’ai un rapport à la paralysie complexe, moments d’arrêt, pupille dilatée, la position de la contemplation est probablement aussi innée dans mon cas que chez n’importe quel félin.
Mon rapport au regard peut devenir abysimal, la nature a inventé l’œil pour qu’on l’observe, qu’on l’admire, qu’on l’aime, la voir, la regarder, la reconnaitre, toucher, rencontrer, atteindre, manger, dévorer, et comprendre.
Contempler est un sacre qui se renouvelle au quotidien.
Pour apprécier quelque chose il faut le regarder longtemps, l’œil se forme, au fil de ce qu’il voit le regard s’habitue, reconnait mieux, voit plus vite, sonde plus loin. En architecture le regard est ce qui construit l’espace. Perceptions sonores, auditives, olfactives, voir tactiles certes, la réalité d’un espace est d’abord visuelle. A force de croquis, observations, tracés, lignes, épaisseur de traits ou hachurage, on finit par aimer ce que l’on connait. Après avoir croqué tellement de ces formes sur le papier, l’obsession est dans mon regard.
 


Quand nous étions petits, parfois nous avions le droit de rester dans le labo de mon père quand il développait ses photos. Il fallait s’asseoir sur le tabouret, là et tu BOU-GES pas. Je ne faisais pas de bruit, il fait noir, Papa bricole sous la lumière rouge ou dans le noir complet quand il fait de la couleur. Je reste immobile, il ne faut pas le déconcentrer, parfois il sifflote, j’attends que les formes apparaissent sur le papier, des fois on a le droit de tenir la petite pince en plastique et de retourner la photo dans le bac, dou-ce-ment, d’autres fois c’est vraiment long et il a prévenu qu’on ne pourrait pas sortir tout de suite, il ne faut pas ouvrir la porte, ça peut durer une demi-heure, peut-être plus.
Quand on sort du labo, l’impression de se réveiller, sortie de sas et puis l’envie d’y retourner aussi un peu, c’était plutôt rigolo d’être dans le noir, se gratter le nez sans que personne ne voit, faire des grimaces ou prendre un air idiot sans y penser, croire que c’est comme la nuit et qu’on a le droit de pas dormir.

Pendant mes études d’archi à l’occasion d’un module photo, le labo de l’école rappelle mes souvenirs, bidouillage dans les bacs c’est marrant, il y a toujours un ou deux habitués qui donnent pleins de conseils et serrent la paluche à tout ce qui rentre, un coté sorcier qui me plait. Je fais des tests de révélateur, de solarisation, mais tout ça est quand même sacrément compliqué, un boulot de chimiste, peut-être pas trop ma partie en fait, les séances photos dans la rue me stressent un peu, être celle qui veut voir, les gens qui regardent ce que je fais, une boucle difficile à assumer, le regard, mon œil à travers l’objectif.
La photo d’archi est une spécialité, soit d’architecte, soit de photographe. Il était sans doute trop tôt.
La technique en photo est incontournable comme il est incontournable d’apprendre les matériaux, leurs résistances et possibilités, les règles constructives, les contraintes de terrain, d’ensoleillement quand on veut voir un bâtiment devenir réalité. Donc je ne suis pas devenue photographe.

Depuis petite je vois des photos, des expos, des installations, des objectifs et je n’y comprends pas grand-chose. Sans faire attention mon regard s’est formé, cadrage, détail, je regarde les photos de Papa, celles des autres, j’en ai plusieurs à la maison. Je ne sais pas comment on fait, je cadre comme Papa nous l’a appris, attention là tu as coupé la tête, la main, le pied, tu dois mettre la personne au milieu de la photo, c’est dommage le détail là, mais qu’est-ce que tu as fait c’est flou ! Je pense à mes cours, le prof critiquait nos planches contacts, là c’est bien cette petite bande, regarde c’est intéressant cette géométrie, ça c’est plutôt anecdotique, là tu as plusieurs lignes intéressantes. Avec un peu de concentration je trouve le cadrage, le bon angle, le bon endroit, la lumière qui va bien, le recul adéquat.
 
Le numérique a réactivé mon accès à la photo. C’est ludique, facile, précis, beaucoup moins long que l’argentique, beaucoup moins cher aussi. Je ne prétends pas au beau cliché, je veux une collection, une matériauthéque, une artothéque, continuer à plonger mon regard dans les lignes, les formes, textures, ombres, décrochés, détails, matières, trouver un point de vue, un graphisme, une abstraction, mes fascinations, contempler.
Je tourne autour des bâtiments, me rapproche, pendant les tournées je scrute, je cherche sans y penser, au détour d’un regard un pignon se dénude, volume saillant ici,  empilement de cubes, une courbe qui les accompagne, cheminées industrielles, tours de communication, forêts de souches sur les toits, brique et verre, encadrements, moulures, corniches, repérage, où se poster pour la bonne image, la bonne heure, je passe, repasse aux même endroits, finis pas descendre et sortir mon S3 mini. Finalement il fait de meilleurs clichés que mon appareil numérique déjà ancien.
Je sens mon regard en pleine métamorphose, il m’est arrivé de temps à autre d’avoir cette sensation, comme le résultat d’une indigestion qui a commencé à me mettre un peu mal à l’aise, l’obsession s’installe, une boulimie qui finit par m’écœurer. Je sais qu’il faut attendre quelques jours, laisser faire, digérer sans forcer, mon regard continue d’évoluer, la tête tourne un peu, inévitablement quelque chose évolue dans mon centre visuel.
 


Il faut aimer ce qu’on dévore, le regarder longtemps, se l’approprier, passage d’énergie d’un œil à l’autre, de l’objet à l’œil, depuis mon nerf optique, intégrer, absorber l’énergie, au moins il disparaitra pas.
Si vous ne dévorez pas votre rêve c’est la vie qui le dévorera, cette phrase de St Exupéry m’a apaisé, je l’ai découverte il y a peu de temps, elle raisonne telle une promesse, dévorer est un bon chemin puisqu’il a des bifurcations vers les rêves.
Quand je ne suis pas occupée à dévorer ce que je vois, j’engloutis les phrases à ma portée.
Quitter la contemplation est sans doute ce qui est le plus délicat, mais comment faire, on ne peut pas rester paralysée tout le temps. Ce qui se passe dans mon esprit, dans mon corps grâce à mes yeux, correspond à ce moment que décrit Elvis Presley en 1956. When you looked into my eyes - lorsque tu as plongé ton regard dans mes yeux - I stood there like I was hypnotised - je suis resté là comme si j’étais hypnotisé - You sent a feeling to my spine - tu as envoyé une décharge dans ma colonne vertébrale - A feeling warm and smooth and fine - une sensation de chaleur, douce et délicate - But all I could do were stand there paralyzed - mais tout ce que je pouvais faire était de rester planté là, paralysé.  Sans doute on ne parle pas de la même chose. Sans doute.
 


Ce qu’on voit dans un autre regard, dans une autre écriture, une autre contemplation, c’est peut-être uniquement soi-même.
Est-ce que deux regards peuvent se mélanger, échanger véritablement ce qui les composent, d’un côté ou de l’autre, passer au travers. Se mettre à la place du tigre, peut-être que c’est moi qui l’hypnotisait ?  

Objet, sujet, bien sûr que je mélange tout, mais l’important c’est le rêve qui se dévore.



myriam eyann



 
 

> Ici la chanson Paralysed - Elvis Presley
 
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Dimanche 25 mai 2014
La solitude de Tom Hanks


Vendredi 23 mai 2014 – 22h38 – au moulin
 

Fin de tournée à 19h45 ce soir, tournée de m...., journée de merde, semaine de merde, année de merde, vie de merde. Orages sur le retour, éclaircies entre les gouttes, clair-obscur de printemps, la lumière des couchers de soleil a été magnifique toute la semaine. Il est presque 21h sur l’A6, j’ai trainé, deux coups de fils avant de prendre la route. Rayon fluorescent sur les bâtiments, fond  gris bleu d’une profondeur d’abysse prés de Lisses.
Personne ne m’attend. Et si ma tour avait la bonne lueur, si je trouvais le bon angle ?
Et si je chopais un peu la lumière ce soir ?
Tours dans la zone commerciale déserte à la recherche de la bonne distance. Trois rond points plus loin j’y suis, elle est encore plus belle de prés. Depuis mes passages répétées devant cette tour de communication rouge au petit matin ou tard le soir, la promesse un jour de m’en occuper, l’approcher, prendre le temps de la regarder.
Si un jour les tours de télécommunication sont désertées, je me débrouillerai pour en squatter une.
Une grotte là-haut doit être une expérience inoubliable.

 
Il pleut, un rayon particulièrement têtu éclaire ma tour au moment où je trouve l’accès. Quelques clichés depuis la voiture avec mon S3 mini. Je m’apprête à repartir, au loin la route tourne, qu’est-ce que c’est cette lumière là-bas ?  Bas-côté accessible, je stoppe le moteur, c’est un arc en ciel en train de naitre.
Ma tour s’illumine, le crépuscule m’offre sa clarté, l’arc en ciel se déploie lentement jusqu’à dessiner un demi-cercle parfait.
Je n’ai vu qu’un seul arc en ciel entier en Provence il y a quelques années, il était doublé ce qui est rare, deux demi-cercles entiers c’est exceptionnel, ça arrive. Il est rare également de voir les pieds  des arcs en ciel qui rechignent à montrer leurs attaches terrestres et préfèrent les nuages. Aujourd’hui c’est là qu’il m’apparait, les pieds sur terre.
Au bon endroit, au bon moment, l’important n’est pas la façon dont les choses commencent mais comment elles se terminent. Un miracle de fin de journée, d’autres l’appelle extase, l’important c’est la foi.
Mon existence est remplie de ces miracles.
Demi-cercle parfait, naissance d’un deuxième arc, très timide certes mais il est là.
 

Il vaut mieux attendre la conclusion avant de statuer. La journée n’était pas finie, dernier mot à l’arc en ciel, semaines, années, la vie est devant moi. Depuis quelques heures un orage couvait de toute façon.
Recherches internet, découverte d’autres blogs, interviews, citations.
Il est question de solitude, ça m’énerve mais c’est rien de le dire, si j’arrivais même à comprendre pourquoi. Il y a des bonnes sensations à découvrir dans la solitude c’est vrai, mais la revendiquer, la créer, la rechercher comme un point de départ, la véritable existence, la seule part possible de création. Est-ce que la solitude est un choix ? Tom Hanks dans Seul au Monde ne choisit pas sa solitude.  De quoi on parle ?
 


On peut finir son existence sans pouvoir faire un geste, dans la solitude incommunicable de son propre cerveau, on peut commencer son existence par une paralysie ou atterrir sur une île déserte par hasard, ce qui est normalement invivable. Rencontrer le Réel est rarement une expérience collective, sauf pendant les guerres, les massacres et les deuils. Tom Hanks a son Wilson, une fillette paralysée invente des jolies extases et joue avec ses jolies histoires.
De quoi on parle ? La solitude ne s’invente pas, le partage non plus, qui est le premier de l’œuf ou de la poule ? Ce qui me met en colère est d’être inaccessible. Imaginer d’autres inaccessibles console à peine et finit par m’énerver de toute façon. De quoi on parle ?
Dans mon deuxième boulot, infirmière, la rencontre des solitudes est quotidienne, maladie, démence, plaies et cicatrisations, douleurs en tout genre, angoisses, peur de la nuit, du jour, sortir dehors ou ne pas pouvoir le faire, résister, se battre ou accepter, chutes, fractures, hématomes, ulcères à l’intérieur ou à l’extérieur, spasmes, sanglots, larmes retenues, décence, pudeur, constipation ou logorrhée, cynisme, apitoiement, mutisme, manque de volonté ou impuissance, illusion de la maitrise, lâcher prise, incontinence, échéances, acharnement, méfiance, teint gris, pâle, cireux, jusqu’à la fin la souffrance se partage aussi peu que la jouissance, c’est comme ça.
Dans mon deuxième boulot, infirmière  libérale, mes tournées ne rencontrent que les patients. Solitude de soignant, la mienne, la leur, je gère mes états d’âme, bien ou mal suivant les jours, le faire correctement ou dégager, si tu voulais pas fallait pas venir, tu as choisi, t’es payée pour ça, c’est ton boulot. De quoi on parle ?
 

Mon travail nécessite un exercice répété de solitude, lire, écrire, dessiner.
Mon travail, le vrai, celui me nourrit.
Mon premier boulot, avant d’être infirmière je suis architecte, construire j’ai appris, terrains mous, instables, rocailles, sable, immergés en pleine mer, on peut trouver des solutions de fondations dans n’importe quel sol.
Pas moyen d’avancer vers mes objectifs sans ce temps infini rempli de moi. Apprendre à éliminer les parasites sur la ligne et les bruits de fond est primordial.
Je cherche cet état de bien-être, extase, permanente probablement, pas besoin de la nommer je suis née dedans.
Solitude quotidienne, nécessaire comme le sont les lignes au bout de mes doigts, les couleurs, elle ne fait pas mal.
J’aime le silence et le bruit, le clair et l’obscur, entre les contrastes naissent les métamorphoses. Parfois il suffit d’attendre, être là au bon moment, au bon endroit, disponible, y être le plus souvent possible, au cas où.
Au fil du temps on évacue les présences, on vit avec l’absence.
Se persuader que cette solitude est un choix permet d’en évacuer l’origine, un arrangement avec la vérité, ça fonctionne bien, l’assumer est un aménagement remplie de jouissance, d’extases et de miracles, d’existence.
 

La possibilité de partage nait du trop-plein, du débordement, souffrance, jouissance, extase, il est humainement impossible de garder pour soi ces instants, le Réel ne se parle pas mais se dilue. On en dépose un peu là, un peu ici, la charge est trop lourde, il faut partager, porter à plusieurs.
Je suis née patiente, sans doute, statut refusé longtemps, l’action immédiate, réagir est quand même plus amusant, vivant, jouissif, c’est dans le risque qu’on trouve le plus de substances. Quitte à se planter, au pire on est mort, au moins on aura bien vécu. L’impulsivité est une clef, profiter de ce que le soleil montre, chercher le chemin vers la tour, arc en ciel imprévu, tant mieux. Ce qui est raisonnable ne m’intéresse pas.
Qu’est-ce qui pousse Tom Hanks à quitter son île ? We might just make it. Il faut trouver la voie pour vivre au loin de cette île, trouver le ton de la rencontre, la trace du désir est la seule à suivre, le bon angle, trois rond points plus tard, mon cadeau, un instant, les couleurs d’un arc en ciel dans la pénombre d’un soir qui s’installe.
 

21h18, l’arc en ciel s’estompe, désormais il habite en moi. J’ai rêvé à une vraie dispute toute la semaine qui ne soit pas un simulacre pour inventer une réconciliation, un fantasme, s’engueuler sans se déchirer. Ce qui m’a mis en colère c’est que personne ne soit là pour supporter avec moi cette journée de m..., année de merde, vie de merde. Une forte envie de me chamailler s’est emparée de moi. Raison suffisante pour atterrir devant ma tour de communication ce soir. De quoi on parle ? L’extase est une rencontre avec le Réel, par hasard, rayon lumineux, arc en ciel, la promesse du partage, un jour j’en parlerai, je le montrerai, je m’approcherai, je m’en occuperai.
 

Voilà, c’est le désir que je transmets
 

Il faudrait un murmure, une voix retenue, mesurée, presque éteinte de telle sorte que certains mots seraient à peine audibles telles les petites phrases qu’on dit en se cachant dans le placard pour pas qu’on nous trouve, quelque chose qui ne doit surtout pas faire écho et rester dans l’espace où il est prononcé, destiné uniquement à remplir une petite cavité d’air, la plus minuscule possible. Si on pouvait hurler en chuchotant je le ferais.


myriam eyann



 

> Arc en Ciel
 
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Samedi 10 mai 2014
Tant qu'il y aura des pelotes à déméler


Samedi 12 Avril 2014 – 14h38 – au moulin


Hier partage d’une vidéo sur Facebook, une artiste a crée une pelote emmêlée de trombones, un objet mou d’environ  vingt centimètres de circonférence mais ce n’est pas une sphère plutôt un amas, quelque chose qui n’a pas d’ossature, une structure aléatoire en mouvement, hybride entre le mollusque et le crustacé. Elle la manipule avec douceur, la jette mollement, on ne voit que la main qui prend ce paquet, elle hésite, cherche son geste on dirait avec perplexité, incrédule comme si elle se demandait qu’est-ce que c’est ça,  ou alors qu’est-ce que je peux bien faire de cette chose ou une fascination qui l’empêcherai de se focaliser sur un autre sujet. Fascinant en effet, je suis totalement happé par cette image, la main qui manipule cette chose, la chose elle-même, tout ce que cet acte de la tourner en tous sens réveille ou tente de faire émerger. Je décide de partager la vidéo sur ma page et la publie avec ce commentaire : tant qu’il y aura des choses à démêler, tout ira bien.  


Mon inscription sur Facebook date de quelques mois. Au début c’était un moyen pour me faire un réseau, j’ai lu sur un tchat que les réseaux sociaux sont les nouvelles social skills, c’est ce qui m’incite à participer, essayer au moins, voir ce qui se passe là-bas. Les débuts sont envahissants, ça va si vite, peut-on maitriser un tel flux, une si grande énergie ? C’est addictif, chronophage, intrigant. Je crée une page, découvre, partage, clique sur les j’aime, publie mon travail. Créations, graphismes, photos, textes, citations, musiques, la source semble intarissable. Au début guidée par la pulsion du moment mes publications vont dans tous les sens, le petit bal perdu de Bourvil comment laisser passer cette publication de l’INA, une citation rigolote prend place sur mon mur parce qu’elle m’a fait rire, une image qui me plait, un souvenir retrouvé de La Linéa ce petit dessin animé que nous adorions enfants, beaucoup d’œuvres d’art, des belles images, bien sûr. Il y a aussi tellement de causes dans lesquelles s’engager, sensibilisation à ce qui se passe dans le monde, prise de position, réaction à l’actualité politique, je surfe moi aussi, mal, l’impression de parler trop vite sans réfléchir, un jour un commentaire plus loin rappel à l’ordre, ce qui se passe ici n’est pas uniquement virtuel, c’est une représentation de la réalité, on y parle comme on est.


Entre temps ma liste d’amis s’agrandit, progressivement j’apprends qui est qui, qui fait quoi, des noms reviennent, certains se perdent pourtant inévitablement dans la masse. Mes publications se recentrent, mon profil, ce que voit les amis n’est pas entièrement maitrisable, il se forme en retour des réactions ou non réactions à mon attitude, à mes like, publications ou commentaires. Ce qui se passe dans cette communauté ressemble à la vraie vie, une façon de réagir, la vitesse de cette réaction, le mode communicatif, timide, intrusif, méfiant, généreux, la position des uns par rapport aux autres. Il y a des idoles, quelques figures médiatiques, les très actifs, ceux qu’on n’ose pas solliciter et ceux qu’on sait abordable. Des personnes changent leur avatar ou leur photo de couverture sans cesse, d’autres publient toujours la même chose, il y a de la versatilité, de la tenacité, de la frivolité et de la profondeur, des fils rouges, des propos décousus, de la sincérité et de l’hypocrisie, de la représentation et de l’échange. Certains profils me plaisent, leur façon d’utiliser l’outil correspond à  mes valeurs, humanisme, partage, diffusion du savoir, convivialité, respect.


Discussion avec mes fils sur l’utilisation de Facebook. Ils disent c’est comme une chambre, ok promis je rentrerais pas dans la vôtre. C’est un truc de jeune, ben non je rencontre pas mal de vieux. Tu peux pas maitriser, ok j’avais compris ça aussi. Mais cette manne d’infos, ces images, quelque chose m’attire, se laisser porter n’est pas désagréable mais je ne suis pas là pour m’éparpiller, le but était de rentrer dans le réseau, prendre place d’une façon ou d’une autre. Je publie moins, observe. Comment font les autres ? Internet est une grande arène où tout le monde a la parole, une espèce de rêve socratique, l’agora, enfin. Comment prendre part au débat, comment se faire entendre, ai-je quoique ce soit d’intéressant à communiquer d’ailleurs. Tout ça est tellement compliqué, je regarde la chose avec perplexité au bout de mes doigts, qu’est-ce qu’on peut bien faire de ça ? Comment se servir de ce truc, à quoi ça sert ?
 

Quand on s’acharne à démêler la pelote, elle devient inextricable. Un recul de quelques mois me fait du bien. Je reviens sur le net avec conviction, ce que j’ai aperçu là-bas est trop beau, je ne peux pas renoncer. Recadrage sur mes objectifs, l’outil est tellement puissant, le but est de faire mieux avec que sans. Facebook fonctionne sur le mode du partage, comme j’aime ce mot partager ! C’est ce que je veux faire. Les artistes découverts sont aussi bien une source d’inspiration, une émulsion propice pour mes créations qu’une promesse de ce partage. Mes préférences se dessinent autour de l’écrit en particulier, la calligraphie, la ligne, retour vers l’architecture également, je continue à m’engager pour certaines causes et mon réseau englobe tout ce qui gravite autour de ces thèmes. Cet outil est déroutant comme les relations humaines. Je suis aussi là pour partager mon travail, je le fais dans l’espoir d’un retour, les like moi aussi j’aime.
 

La confrontation à l’agora est une épreuve de sociabilité quoiqu’on en dise, on ne peut s’en servir que de cette façon, avec les ressources sociales et les skills qui nous habitent déjà, ce qu’elle renvoie en miroir est l’image pas si déformée de soi-même, dans le reflet une partie seulement de ce qui existe, une apparence condense l’essentiel. Pour comprendre quoique ce soit il faut le regarder pendant un très long moment, qui a dit ça ?  Il n’est pas étonnant que mes partages se constituent de vidéos dans le genre de celle qui présente l’amas de trombones, on aime chez l’autre ce qu’on est. Ce qui est crée est une représentation, ce qui est montré est une construction reflétant la personne à l’origine du montage, les murs ressemblent à leurs auteurs et internet à cette masse qui bouge sans cesse, une non forme possédant une ossature labile et insaisissable. Ce qu’on crée, ce qu’on montre, ce qui est perçu, ce qui diffuse, ce qui reste anonyme, ce qui revient, ce qu’on garde, ce qu’on partage....
 

A l’occasion de vacances provençales, soirée d’échange autour de ce qui existe, la matière, ce qui est perçu, tu vois cet objet, il existe parce que tu le perçois, la petite phrase mythique était erronée, il s’agissait plutôt de je vois cet objet, je le perçois parce que j’existe. Différence de perception, philosophie de la matière, nous sommes cette matière qui pense, la possibilité de conscience préexiste dans ce qui nous constitue, c’est ma façon de résoudre les mystères, ma religion, mon animisme.  Quand je fais un feu au moulin, regarder le bois se consumer est un spectacle magnifique, la braise est vibrante, vivante, joyeuse, elle transmet son énergie, réchauffe mon corps et mon âme. A force de retourner les buches dans l’âtre, des formes, profils et visages apparaissent dans la fournaise. Parfois le feu s’éteint, la buche en partie calcinée échappe aux tas de cendres et va rejoindre au petit matin la collection de textures qui peuple mon foyer. Ce que j’ai vu dans le bois, cette buche si différente, est une projection de mes perceptions, un avatar d’elle-même, transformation, changement de destinée, la buche ne deviendra pas cendre mais une image, une contemplation, Vishnou se réincarne c’est la définition de l’avatar. Purni m’explique les trois divinités hindoues, les stades de réalisation, nirvana, détachement, suivre la voie du milieu, never ever think of the goal to reach it, la voie de l’amour seule a un sens, aimer la matière la fait vivre, regards et partages, canaliser et définir le point précis d’un propos, d’une réalisation, the most beautiful flower doesn’t exist in the desert because nobody can touch it. La vérité existe-elle, peut-on la partager, ce qu’on perçoit, ce qu’on projette, ce qu’on en dit, ce qu’on en fait....
 

J’en sais un peu plus aujourd’hui, mes socials skills se développent et la pelote reste emmêlée, tant mieux.
Je ne sais pas comment on fait mais je le fais quand même. Cette phrase est devenue mon mantra. Elle ne signifie pas qu’on doit faire sans savoir le faire, ni que ce qu’on fait quand on ne sait pas le faire est une bonne chose, ni que l'important est l’action et faire à tout prix même si on ne sait pas. Ce qu’elle exprime est ma pelote emmêlée et mon étonnement de la trouver en permanence en chantier. Je ne sais pas comment on fait mais je le fais quand même.


samedi 10 mai 2014 – 6h48 – au moulin
 


myriam eyann


 

> A propos de l'artiste Sandra Portto
 
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Humeur

Clopin-clopant tout bascule en son propre contraire, et c'est grâce à cela que le monde ne cloche pas.

Bohumil Hrabal, Une trop bruyante solitude

 

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