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Vendredi 13 mai 2016
Compte à rebours
Dimanche 20 mars 2016 – 22h17, au moulin
 

Une même route apparait différente suivant le sens dans lequel on l’emprunte. Au début, l’aller se parcours comme s’il était un tout autre chemin que le retour. Puis soudain on identifie ce qui est semblable dans les deux sens, on reconnait une station-service ou un supermarché, une église, une grande bâtisse, un pont ou une voie ferrée, un arbre, un détail du paysage, un repère, on se souvient avec étonnement du sens inverse puisqu’à cet instant ce n’est pas à lui que l’on était attentif, on recolle ensemble des petits morceaux d’aller-retour. Cet étonnement est une jubilation de gamine sans doute, il donne envie de route à l’envers, de contre-courants. A mon avis, le bon chemin est celui qu’on explore dans toutes les directions. Loin de la perfection il s’agit de ce qui fonctionne, les erreurs sont des panneaux indicateurs rappelant la direction au moment des bifurcations. Les contraires m’attirent à chaque instant, les opposés sont vertigineux quand ils montrent que ce qui est bancal fait également partie d’une symétrie.
C’est ainsi que Là où est le danger croit aussi ce qui sauve[1] et que nous sommes baignés en permanence dans la dualité, haut et bas, face A et B, la contradiction contient une possible explication. J’évoque souvent cet effet miroir qui nous entoure comme une loi de la nature et je le pense avec conviction, on choisit les miroirs dans lesquels on veut se voir, on brise les autres ou on les évite.
Les métaphores - et les symboles qu’elles contiennent - que j’utilise en permanence pour m’exprimer, sont des raccourcis pour contourner l’abstraction. Contrairement aux apparences je suis très maladroite avec les abstractions, je les comprends mal, je les manipule sans précaution. Tout ce dont je parle proviens d’un Réel. Mais on ne peut pas raconter le Réel, au pire on l’évoque, quelque fois on le transmet partiellement grâce à l’empathie d’un lecteur, un geste évadé dans le dessin, je tente encore d’isoler plusieurs choses en même temps. C’est tout à fait contradictoire, il n’y a pas mieux qu’une abstraction pour exprimer un Réel qu’on a vécu. Je pensais à cette spirale dans laquelle se termine tout ce que j’écris sans que cela soit une volonté, à mes dessins abstraits derrière lesquels se cachent une figuration[2], à ma réticence à décrire les faits et les actes tout en les épluchant, mais je le redis : même si ça ne se voit pas mes aller retours entre le Réel et la réalité sont permanents.



En tant qu’humain, nous sommes complétement piégés dans le temps, l’horloge tourne, le calendrier défile, l’histoire s’écrit. Nous voulons pourtant tous y échapper, pas pour un temps épisodique et reproductible, mais dans un véritable état, un changement de paradigme. Je me remémore souvent une chanson qui m’évoquait cette possibilité individuelle, Il est libre Max[3]. Je rêve encore d’échapper aux contingences et devenir comme Max, il semble que rien ne peut me convaincre d’y renoncer. Max a raison, c’est les comptes à rebours qu’il faut court-circuiter.
Quand on prend conscience que quelque chose va prendre fin, on peut décider de la façon dont on va aborder cette fin, organiser, planifier, dans le but de rester le chef d’orchestre. Dès qu’un compte à rebours commence pourtant, il semble que je devienne un peu fainéante et inefficace, exactement comme quand on décide de s’arrêter de fumer par exemple, repoussant le moment de la dernière cigarette, trouvant les milles prétextes pour que ce ne soit pas la dernière. Au fur et à mesure de l’échéance qui approche, impossible d’évacuer totalement le recul, il ne s’agit pas de mieux sauter mais d’oublier qu’il va falloir le faire, la volonté m’échappe. Peut-être est-ce de savoir que quoiqu’on fasse la maitrise est une feinte, une sorte de fuite devant le seuil et qu’une véritable fin n’est pas un renoncement mais un abandon.



A propos de la fainéantise, mon fils dit les fainéants, en vérité ça n’existe pas. J’aime bien cette phrase, il dit aussi y’a que des gens malades qui n’aiment pas travailler, en vrai tout le monde veut travailler, s’occuper et faire avancer ses propres projets.
Plus on travaille, plus le temps est long on dirait, certains soirs après une vérification inopinée sur agenda, on pense : ça a été si long. Je ne peux pas dire le temps passe vite, les trois ans écoulés me semblent une éternité. Plus que les autres années une boulimie m’a occupée, heures interminables passées à dessiner, prendre des vidéos et les monter, explorations photos, écriture bien sûr, bidouillages sur le site, lectures, mises en forme et classements. Je me plains régulièrement du manque de temps, les journées de 24h, le temps perdu à dormir, manger, faire les courses, gagner sa vie, se reposer, grignote mon énergie on dirait. Mes heures de travail sont gardiennes du sens, le reste s’est perdu, ou reste absurde. Crayon à la main, ne comptant plus rien, ni plus ni moins, quand les heures disparaissent on dirait que le temps s’étire.
L’horloge se remet à tourner avec les obligations, et avec la peur, l’anxiété, l’angoisse, toutes émotions de la même famille que le temps revenu et qui l’accompagnent. Ma fainéantise de compte à rebours intervient au moment de ces retours d’horloge, la conscience du moindre des comptes est totalement vaine et inutile, entre mes mains. Dernièrement, devenue envahissante, cette fainéantise m’empêchait toute concentration, le temps s’était remis à compter. J’ai rangé mes crayons, il m’était devenu impossible de ne pas penser au moment où le dessin en cours devrait s’arrêter, à la façon dont je devais le finir et l’obsession du produit qu’il allait devenir en gâchait l’exécution. Je pensais en permanence à stopper mes gestes pour un motif quelconque, le plus souvent vague ou carrément indéfini, alors que je ne voulais pas m’arrêter, alors qu’il n’y avait aucune raison pour le faire. Je pensais au moment où il faudrait me consacrer à autre chose qu’à dessiner, à surveiller le truc sur le feu, l’impression permanente d’attendre ce qui allait arriver, et qui n’arrivait pas pourtant.
Quand on se déplace beaucoup, quand on déménage sans cesse, on vit au rythme de ces comptes à rebours, j’avais oublié. Mais c’est curieux, les chemins où on refuse de s’aventurer sont exactement les seuls à pouvoir nous guérir, la route vers laquelle on se dirige choisit nos blessures comme s’il n’était pas possible de prendre en toute conscience les voies de la guérison alors c’est elles qui nous choisissent. Les endroits où on ne veut pas aller on les croit ennuyeux, on croit ne rien avoir à y faire, qu’il ne nous concerne pas et on s’imagine que c’est par hasard qu’on les croise, mais même loin en prenant toutes les mesures pour ne pas les voir, leurs lueurs finissent par se réfléchir exactement dans le fond de ma pupille. J’ai fini par accepter que ces endroits me sont probablement destinés. Pourquoi veut-on toujours être ce qu’on n’est pas ? Le déterminisme est insupportable, si on ne le refusait pas un peu comment pourrait-on se croire libre, et humain ? Peut-être qu’un jour on accepte d’être soi et qu’on ne peut être libre que dans ces limites, on consent à renoncer au champ de bataille où l’on forge une personne que l’on n’est pas pour chercher l’individu que l’on croyait étranger, soi. Peut-être qu’il est trop cruel de se soumettre seul à cette finitude et qu’il faudrait toujours le faire avec l’aide d’une autre finitude, une autre personne, trop différente et trop semblable.



On ne peut oublier le but, ce sont les instants qui y mènent qu’on perd le plus souvent. Un bon résultat se construit par l’enchainement de belles séquences, pour une bonne musique chaque son doit se lier aux autres, oublier le produit fini en préservant une volonté imprégnée dans chaque geste, être à l’écoute ne peut se faire que dans la présence. Un instant isolé n’existe pas même si à mon avis l’efficacité est meilleure quand on laisse murir chaque partie indépendamment l’une de l’autre, chaque moment est fait de tout ce qui le précède. Le point zéro est un leurre pour faire croire que les horloges existent pour de vrai, dans une présence on est toujours une somme et grâce à cela un potentiel avenir. On compte dans un sens ou dans l’autre, à force on finit par savoir parfaitement se perdre. Mais c’est ce qu’on ne connait pas qui est seul explorable, à l’aide des outils bricolés aux moments des solutions, à l’occasion on finit par se découvrir quelques compétences.
Il parait que la nature est paresseuse et choisit les chemins qui sont à la fois les moins couteux et les plus efficaces. Sa complexité, ses richesses exubérantes et ses beautés insondables sont pourtant le plus souvent inexplicables, et à mon avis tout ce qui compose notre monde est construit comme les labyrinthes les plus compliqués. Les êtres vivants gardent des particularités, des traits de caractère dont on ne sait plus à quoi ils peuvent bien servir, des fonctions obsolètes pour leur survie les ornent et les déterminent pourtant. La nature ne jette rien, elle recycle. Si ça ne gêne pas autant le garder, on ne sait jamais ce que l’avenir réserve.
 


En préparant ce texte, entre deux allers retour dans le Morvan, vers mon ultime maison, j’écoutais la chanson de Polnareff, On ira tous au Paradis[4]. Je réfléchissais à la moralité qui complique tout, entre deux Paradis, à ces allers retours que l’on refuse de reconnaitre, aux endroits qu’on quitte et aux Paradis que l’on s’autorise. A mon avis, le Paradis est un équilibre, un ajustement entre ce qui était bien et le mal, les joies et la douleur, ce qui a détruit et ce qui s’est construit. On ne devrait jamais renoncer au Paradis. A mon avis le Paradis n’est pas un cadeau, une rémunération ou une récompense mais se sculpte comme une victoire. Personne ne peut l’offrir à personne, il n’est ni gratuit ni parfait, susceptible de corrections comme tout ce qui n’est pas fini. Il n’y a pas de raison que l’Enfer existe et pas le Paradis. Pas besoin de connaitre l’Enfer en personne pour savoir qu’il n’est pas une illusion, et je suis persuadée maintenant que tous les habitants de l’Enfer le savent, il y a un Paradis.
Arrivent les moments où les comptes sont à jour, on ne doit plus rien à personne et dans le même temps, puisque les soldes de tout compte sont faits, plus personne ne vous doit rien. Un équilibrage se fait dans chaque partie du corps, dans chaque cellule on dirait, dans le cœur et l’esprit, une inversion, une sorte d’opération annule les débits, entre plus et moins plus aucun ne l’emporte. L’équilibre n’est pas tiède, il se compose de colère, de jouissance, de force et de faiblesse réunies, du doute, de beauté, de mélancolie. Il n’oublie jamais avoir été bouillant, il peut toujours basculer dans la glace. C’est avec soi-même qu’on règle ses comptes. On ne choisit pas ses Paradis, on les accepte en perdant ses illusions.



A mon avis il y a trois ingrédients pour construire un Paradis, un bon boulot qui aide à vivre et une bonne grotte sont les prérequis indispensables. Le premier ingrédient pourtant l’essentiel m’échappe sans cesse. Un guide à Marrakech je l’ai raconté, m’a fait comprendre qu’on doit être discret sur le sujet, respecter les mystères. On croit attendre derrière des portes fermées mais cette histoire de porte parfois s’inverse, on essaye les ouvertures, au cas où. On ne se tient pas de la même façon devant une porte ouverte. Si les murs parlent, peut-être qu’ils raconteront. Quelque fois la panique me prend, Compte jusqu’à cinq, l’attente n’existe pas, tu n’as pas peur, qu’est ce qui peut se passer, au pire le calme reviendra. Un, Deux, Trois, Quatre, Cinq, c’est mon deuxième Paradis que je vois en premier, la porte en haut du petit escalier est ouverte, je n’entre jamais seule, l’espace et l’obscurité m’entourent, tout devient si clair. Il y a des moments où l’envie de bruler les mots me prend. Le deuxième Paradis le devient quand on sait qu’on n’en partira plus, quand il n’est plus un lieu symbolique ou imaginaire mais devient le repaire, le lieu matériel de stockage de tout ce qui l’est. Cinq, Quatre, Trois, Deux, Un, Zéro, c’est une maison il faut le dire, il y a un jardin, des rosiers mal taillés, des arbres recouverts de lichen et de gui, des moutons s’égarent, les oiseaux gazouillent et tout un tas de bestioles gesticulent, les murs de pierre sont forcément épais, des vieilles tomettes rouges rendent les sols irréguliers et même ils semblent un peu instables par moment, il y a une grosse porte en bois toute moche, des poutres de chêne - rien n’est droit, ni les planchers ni les murs, mais ça tient debout depuis plus de 150 ans - il y a un vrai grenier, des toiles d’araignée gigantesques et poussiéreuses, une grange pleine de foin, une échelle branlante, des clapiers vides, du silence. Je n’ai pas vu de mésanges bleues mais hier un couple d’hirondelles est rentré par la fenêtre ouverte, cherchant l’endroit idéal où nicher. J’ai entendu des pépiements stridents, ils étaient trop proches pour venir de l’extérieur alors je me suis rapprochée de ce joli son comme une chatte insoupçonnable, jusqu’à les voir voler dans mon nouvel atelier. Dehors d’autres hirondelles ont commencé à zigzaguer autour de la maison, leurs sifflements et leurs jeux m’ont rappelé la Provence, Manosque et Oraison où j’observais leurs escadrons danser autour des toits, formations groupées en piqué, rase motte sur les façades et la joie communicative de leurs petits cris en rafale qui rend ma respiration haletante.



Depuis cet endroit, habiter en même temps avec les moments de bonheur et ceux qui ont été cruels n’est plus une contradiction, une maladie ou une absurdité. On devient par hasard la personne que l’on désirait être, peut-être que par hasard aussi on rencontre la personne dont on s’ingénie à fuir le désir. Puisque le temps disparait à nouveau, le compte à rebours va s’inverser aussi. L’équilibre ne dure qu’un instant, le faire tenir le plus longtemps possible est le seul travail qui compte. Un jour je sais il sera là, en entier, à portée de cœur, à portée de voix, à portée de moi. Le début, le milieu et la fin se mélangent. Crayon à la main. C’est de cette façon que j’embrouille le temps, pour que comme dans le Réel il disparaisse. Le bon chemin est peut-être plus court que je le crois. A l’intérieur de ses propres limites n’en avoir aucune.



myriam eyann



[1] « Wo aber Gefahr ist, wächst das Rettende auch» Friedrich Hölderlin (1770-1843), poète et philosophe allemand. Cette citation est extraite du poème Patmos. Elle m’a souvent redonné le courage de poursuivre ce que je cherche parce qu’elle contient une véritable réponse. Un patient souffrant de schizophrénie que nous suivons me lit parfois quelques lignes de ses textes et j’ai retenu une phrase qui exprime le désarroi dont il peut être question : Comment faire le bien quand le mal vous atteint ?
[2] J’ai parlé de ce balancement entre le besoin de repères figuratifs dans mes dessins, l’ennui que me cause le cadre de cette figuration pourtant et ce qu’elle m’aide à construire, dans la vidéo Silhouette pro_page.asp?page=21434&sm=8910&galerie=39597&lg=
[3] Il est libre Max est une chanson d’Hervé Cristiani (1947-2014) sortie en 1981, dans laquelle il compose le portrait d'un être imaginaire regroupant toutes les qualités qu'il affectionne et qu'il prénomme « Max ». Cette chanson emblématique vendue à plus de 500 000 exemplaires a connu d'innombrables adaptations. Après ce succès et la sortie d'albums qui ne rencontrent pas la même fortune, Hervé Cristiani vit sa vie d'artiste avec flegme et discrétion et continue régulièrement à produire livres et albums. En 2003, l'auteur donnera encore une fois le même nom à un livre qui se donne pour défi d’expliciter la philosophie du personnage imaginaire qui l'a rendu célèbre. Reprenant les paroles de la chanson, il évoque ses goûts, retrace son propre parcours, se souvient de ses fans et lève le voile sur ses inspirations.https://www.youtube.com/watch?v=adWBQyBtZgs
[4] Michel Polnareff, auteur compositeur interprète français né en 1944. On ira tous au Paradis (même moi), sortie en 1972 sur l'album Polnarévolution.https://www.youtube.com/watch?v=DBXaKjMsTbI
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