Retour


Dimanche 25 mai 2014
La solitude de Tom Hanks


Vendredi 23 mai 2014 – 22h38 – au moulin
 

Fin de tournée à 19h45 ce soir, tournée de m...., journée de merde, semaine de merde, année de merde, vie de merde. Orages sur le retour, éclaircies entre les gouttes, clair-obscur de printemps, la lumière des couchers de soleil a été magnifique toute la semaine. Il est presque 21h sur l’A6, j’ai trainé, deux coups de fils avant de prendre la route. Rayon fluorescent sur les bâtiments, fond  gris bleu d’une profondeur d’abysse prés de Lisses.
Personne ne m’attend. Et si ma tour avait la bonne lueur, si je trouvais le bon angle ?
Et si je chopais un peu la lumière ce soir ?
Tours dans la zone commerciale déserte à la recherche de la bonne distance. Trois rond points plus loin j’y suis, elle est encore plus belle de prés. Depuis mes passages répétées devant cette tour de communication rouge au petit matin ou tard le soir, la promesse un jour de m’en occuper, l’approcher, prendre le temps de la regarder.
Si un jour les tours de télécommunication sont désertées, je me débrouillerai pour en squatter une.
Une grotte là-haut doit être une expérience inoubliable.

 
Il pleut, un rayon particulièrement têtu éclaire ma tour au moment où je trouve l’accès. Quelques clichés depuis la voiture avec mon S3 mini. Je m’apprête à repartir, au loin la route tourne, qu’est-ce que c’est cette lumière là-bas ?  Bas-côté accessible, je stoppe le moteur, c’est un arc en ciel en train de naitre.
Ma tour s’illumine, le crépuscule m’offre sa clarté, l’arc en ciel se déploie lentement jusqu’à dessiner un demi-cercle parfait.
Je n’ai vu qu’un seul arc en ciel entier en Provence il y a quelques années, il était doublé ce qui est rare, deux demi-cercles entiers c’est exceptionnel, ça arrive. Il est rare également de voir les pieds  des arcs en ciel qui rechignent à montrer leurs attaches terrestres et préfèrent les nuages. Aujourd’hui c’est là qu’il m’apparait, les pieds sur terre.
Au bon endroit, au bon moment, l’important n’est pas la façon dont les choses commencent mais comment elles se terminent. Un miracle de fin de journée, d’autres l’appelle extase, l’important c’est la foi.
Mon existence est remplie de ces miracles.
Demi-cercle parfait, naissance d’un deuxième arc, très timide certes mais il est là.
 

Il vaut mieux attendre la conclusion avant de statuer. La journée n’était pas finie, dernier mot à l’arc en ciel, semaines, années, la vie est devant moi. Depuis quelques heures un orage couvait de toute façon.
Recherches internet, découverte d’autres blogs, interviews, citations.
Il est question de solitude, ça m’énerve mais c’est rien de le dire, si j’arrivais même à comprendre pourquoi. Il y a des bonnes sensations à découvrir dans la solitude c’est vrai, mais la revendiquer, la créer, la rechercher comme un point de départ, la véritable existence, la seule part possible de création. Est-ce que la solitude est un choix ? Tom Hanks dans Seul au Monde ne choisit pas sa solitude.  De quoi on parle ?
 


On peut finir son existence sans pouvoir faire un geste, dans la solitude incommunicable de son propre cerveau, on peut commencer son existence par une paralysie ou atterrir sur une île déserte par hasard, ce qui est normalement invivable. Rencontrer le Réel est rarement une expérience collective, sauf pendant les guerres, les massacres et les deuils. Tom Hanks a son Wilson, une fillette paralysée invente des jolies extases et joue avec ses jolies histoires.
De quoi on parle ? La solitude ne s’invente pas, le partage non plus, qui est le premier de l’œuf ou de la poule ? Ce qui me met en colère est d’être inaccessible. Imaginer d’autres inaccessibles console à peine et finit par m’énerver de toute façon. De quoi on parle ?
Dans mon deuxième boulot, infirmière, la rencontre des solitudes est quotidienne, maladie, démence, plaies et cicatrisations, douleurs en tout genre, angoisses, peur de la nuit, du jour, sortir dehors ou ne pas pouvoir le faire, résister, se battre ou accepter, chutes, fractures, hématomes, ulcères à l’intérieur ou à l’extérieur, spasmes, sanglots, larmes retenues, décence, pudeur, constipation ou logorrhée, cynisme, apitoiement, mutisme, manque de volonté ou impuissance, illusion de la maitrise, lâcher prise, incontinence, échéances, acharnement, méfiance, teint gris, pâle, cireux, jusqu’à la fin la souffrance se partage aussi peu que la jouissance, c’est comme ça.
Dans mon deuxième boulot, infirmière  libérale, mes tournées ne rencontrent que les patients. Solitude de soignant, la mienne, la leur, je gère mes états d’âme, bien ou mal suivant les jours, le faire correctement ou dégager, si tu voulais pas fallait pas venir, tu as choisi, t’es payée pour ça, c’est ton boulot. De quoi on parle ?
 

Mon travail nécessite un exercice répété de solitude, lire, écrire, dessiner.
Mon travail, le vrai, celui me nourrit.
Mon premier boulot, avant d’être infirmière je suis architecte, construire j’ai appris, terrains mous, instables, rocailles, sable, immergés en pleine mer, on peut trouver des solutions de fondations dans n’importe quel sol.
Pas moyen d’avancer vers mes objectifs sans ce temps infini rempli de moi. Apprendre à éliminer les parasites sur la ligne et les bruits de fond est primordial.
Je cherche cet état de bien-être, extase, permanente probablement, pas besoin de la nommer je suis née dedans.
Solitude quotidienne, nécessaire comme le sont les lignes au bout de mes doigts, les couleurs, elle ne fait pas mal.
J’aime le silence et le bruit, le clair et l’obscur, entre les contrastes naissent les métamorphoses. Parfois il suffit d’attendre, être là au bon moment, au bon endroit, disponible, y être le plus souvent possible, au cas où.
Au fil du temps on évacue les présences, on vit avec l’absence.
Se persuader que cette solitude est un choix permet d’en évacuer l’origine, un arrangement avec la vérité, ça fonctionne bien, l’assumer est un aménagement remplie de jouissance, d’extases et de miracles, d’existence.
 

La possibilité de partage nait du trop-plein, du débordement, souffrance, jouissance, extase, il est humainement impossible de garder pour soi ces instants, le Réel ne se parle pas mais se dilue. On en dépose un peu là, un peu ici, la charge est trop lourde, il faut partager, porter à plusieurs.
Je suis née patiente, sans doute, statut refusé longtemps, l’action immédiate, réagir est quand même plus amusant, vivant, jouissif, c’est dans le risque qu’on trouve le plus de substances. Quitte à se planter, au pire on est mort, au moins on aura bien vécu. L’impulsivité est une clef, profiter de ce que le soleil montre, chercher le chemin vers la tour, arc en ciel imprévu, tant mieux. Ce qui est raisonnable ne m’intéresse pas.
Qu’est-ce qui pousse Tom Hanks à quitter son île ? We might just make it. Il faut trouver la voie pour vivre au loin de cette île, trouver le ton de la rencontre, la trace du désir est la seule à suivre, le bon angle, trois rond points plus tard, mon cadeau, un instant, les couleurs d’un arc en ciel dans la pénombre d’un soir qui s’installe.
 

21h18, l’arc en ciel s’estompe, désormais il habite en moi. J’ai rêvé à une vraie dispute toute la semaine qui ne soit pas un simulacre pour inventer une réconciliation, un fantasme, s’engueuler sans se déchirer. Ce qui m’a mis en colère c’est que personne ne soit là pour supporter avec moi cette journée de m..., année de merde, vie de merde. Une forte envie de me chamailler s’est emparée de moi. Raison suffisante pour atterrir devant ma tour de communication ce soir. De quoi on parle ? L’extase est une rencontre avec le Réel, par hasard, rayon lumineux, arc en ciel, la promesse du partage, un jour j’en parlerai, je le montrerai, je m’approcherai, je m’en occuperai.
 

Voilà, c’est le désir que je transmets
 

Il faudrait un murmure, une voix retenue, mesurée, presque éteinte de telle sorte que certains mots seraient à peine audibles telles les petites phrases qu’on dit en se cachant dans le placard pour pas qu’on nous trouve, quelque chose qui ne doit surtout pas faire écho et rester dans l’espace où il est prononcé, destiné uniquement à remplir une petite cavité d’air, la plus minuscule possible. Si on pouvait hurler en chuchotant je le ferais.


myriam eyann



 
Posté à 10:26 - 0 commentaire



Ajouter un commentaire


Votre commentaire sera validé après vérification.

Les champs en gras seront visibles sur mon site

Prénom ou Pseudo (*)
Email (*) 
Site web : http:// 
Message  (*) 
Adresse IP : 54.226.41.91
(*) champs obligatoires

 
Article précédent
Tant qu'il y aura des pelotes à déméler  
Article suivant
L'oeil du Tigre  

Humeur

Clopin-clopant tout bascule en son propre contraire, et c'est grâce à cela que le monde ne cloche pas.

Bohumil Hrabal, Une trop bruyante solitude

 

Vidéos commentées

Onglet Dessin, sous onglet vidéos

Travaux récents

onglet dessin

Archives du blog

2017
2016
2015
2014
   décembre (2)
   novembre (2)
   octobre (2)
   septembre (2)
   aout (4)
   juillet (2)
   juin (2)
   mai (3)
   avril (2)