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Lundi 5 octobre 2015
Heures bleues
Samedi 12 Septembre 2015 – 13h36, en tournée à Sens
 

Une bonne patate ce matin, la radio diffuse « La fête » de Fugain, je suis raccord, sentiment de victoire et de toute puissance, la vie est une éternelle répétition. Voir la vie en rose çà doit être bien mais j’ai dans l’idée qu’on ne choisit pas la couleur de l’iris qui colore nos propres yeux. Les miens sont bleus, mon existence est plutôt bleue que rose.


Jusqu’à récemment comme Lucky Luke a son Jolly Jumper une jolie petite voiture bleue m’accompagnait, on partageait les mêmes crépuscules après tout, les mêmes matins roses, les aller-retours, les aires d’autoroutes. Je roule beaucoup, tournée, ballades, échappée, voyages, il n’y a que des prétextes.

Idées en roue libre, pourvu que la route soit interminable et la destination floue. Conduire est un plaisir esthétique, trajectoires précises et courbes élégantes, rythmes intérieurs et extérieurs se mélangent, je monte le son, une seule chanson peut m’occuper pendant une bonne semaine, avec les meilleures je tiens une quinzaine, avec un album plusieurs mois.
Dehors les images défilent, dedans la bobine s’enroule et tour à tour se déroule, je laisse faire. J’ai appris très tôt, très petite, à me suspendre derrière les vitres. Sur la route il n’y a que des surprises. Un bon moyen pour fuir.

On se réfugie dans l’habitacle d’une voiture pour s’abriter, pluie, froid ou n’importe quelle intempérie, chauffage à fond. Parfois il ne s’agit pas de routes, sans raison pour démarrer autant rester à l’arrêt. Régressions lovée sur le siège avant rabattu au maximum, même la foudre ne peut plus m’atteindre.  Quand on ne peut pas maintenir le mouvement, une bonne tactique consiste à s’attacher à ce qui bouge tout le temps, aux lieux indéfinis toujours changeant, à tout ce qui n’a pas de forme. No man’s land ou n’importe quelle étendue de bitume désertée, sous les arbres parfois, les ponts, aires d’autoroute encore.
 
Le souci avec le morcellement c’est qu’il est globalement contre-productif, c’est un mécanisme de défense qui ne sert qu’à prendre la fuite. Mais les puzzles contiennent déjà l’image même si les pièces sont disjointes ou s’il en manque, chacune n’est intéressante que parce qu’elle fait partie d’une solution plus grande qu’elle. On peut faire plein de choses absurdes avec les morceaux d’un puzzle, une autre création qui pourrait avoir du sens ou rester absurde, laisser les pièces en vrac et les admirer une par une indépendamment les unes des autres, les disperser, en garder quelques-unes dans une boite qui porterait la mention petits bouts de puzzle qui ne servent plus à rien, collectionner des morceaux épars qui ne vont pas ensemble, ou plein d’autres choses probablement.

Parfois je sors un stylo, feutres de couleurs dans la portière, je trace, rature, je regarde les lignes.  Au pire en reprennant la route, il y a toujours moyen d’enclencher le pilotage automatique.

Je ne peux pas raconter tout le trajet. Il y a eu des heures bleues, des moments roses et des nuances d’arcs en ciel, des confidences entre deux patients, des phrases hautes, des cris je l’avoue, poing serré au-dessus de l’embrayage, je tapote celui-ci trois ou quatre fois pour célébrer mes victoires, j’ai mes rituels.  
 
 
 


L’heure bleue est celle qui s’étale entre la fin du jour et la totale obscurité, ce n’est pas moi qui la nomme, véritablement c’est son nom. Cette année, le retour Sens-Nemours était programmé le soir dans la série crépuscule, pile le bon axe, vue grand angle, séquences longues et courtes, la fréquence est bonne, la réception impeccable, j’ai fait la saison quasi complète.
Les lignes droites permettent d’apprécier la finition, canicule et sécheresse colorent les stratus effilés dans les hauteurs, léger moutonnement de cumulos sur l’horizon, rose bonbon et bleu de chine sont très loin de la réalité, mes propos manqueront toujours la nuance.

L’heure bleue est aussi insaisissable que fascinante, le jour mourant offre ce qu’il a de plus beau et de plus émouvant. Ça donne envie d’être là le lendemain pour voir la suite, encore.
Ça dit un truc dans ma tête, des tas de trucs en fait.
Donne tout, ne cède rien, quelque soit l’instant même le dernier du jour il n’y a pas de limites à ce qui peut être accompli, du moment qu’on dépasse ces limites. L’heure bleue chaque soir au même endroit se renouvelle différente.

Le matin c’est l’inverse comme dans un miroir, Nemours-Sens à l’heure où le soleil se lève. Le tableau est éphémère, il change secondes après secondes.
 
 
 


Les mêmes rouages invisibles que ceux qui font tourner le monde sont ceux qui font tourner nos cœurs, choper les phrases adéquates au bon moment est un conditionnement, il y a toujours une bonne phrase, une bonne mélodie, une belle image pour accompagner les divers moments d’une existence. Ici il s’agit encore d’un film, Cloud Atlas, « la carte des nuages », une grande naïveté provoque mes découvertes et tout à la fois les prolonge mais je laisse faire, avec la confiance de belles choses se produisent.
Mes collections s’accumulent, matin ou soir, tôt ou tard, il suffit d’attendre le bon moment, suivant les saisons, les trajets, profiter du crépuscule ou de l’aurore.

C’est bien d’avoir une bonne musique pour accompagner une obsession, de trouver une chanson quand on n’a plus les mots, des paroles un peu compliquées, une boucle blanche qui a forcément un sens. J’écoute jusqu’à connaitre chaque modulation du son, intonations, changements de rythme, Les frontières entre le son et le bruit sont des conventions. Toute frontière est une convention qui attend d’être transcendée. Une convention peut être transcendée pour peu qu’on conçoive que c’est possible. (Cloud Atlas à nouveau)

C’est une chanson de Julien Doré, elle s’accorde à merveille avec les crépuscules, les départs, les victoires et les souvenirs. Elle s’appelle Corbeau Blanc et me rend la légende. Je m’amuse à interpréter les paroles comme si elles m’étaient adressées, elles deviennent limpides si mon référentiel les décrypte. Mon monde intérieur est une clef pour ouvrir les mondes extérieurs, une clef différente existe à l’intérieur de chaque personne, on peut comprendre n’importe quoi du moment qu’on a la clef même si pour la trouver il faut l’espace d’un instant se croire omniscient.

Je lis un essai de Brian Greene, La réalité cachée, exposant les recherches des physiciens, mathématiciens, astronomes ou autres scientifiques sur les mondes parallèles. Il est écrit par un astrophysicien des plus sérieux, je me laisse aller, à la confiance donc. Il explique la théorie des cordes, la théorie des branes, certaines intuitions d’Einstein, les multi univers inflationnaire et les univers bulles, les univers cycliques, il parle de répétition, de gravité, de particules, des onze dimensions de l’espace-temps, de l’ordre du cosmos.
Les images que cette lecture me suscite et les informations qu’elle me donne font naître ces mondes dans mon esprit, je me concentre sur leurs apparitions. Chaque minute contient un infini et tout un univers de possibilités, tout est à la fois relatif et interconnecté. Les dimensions sont tout autour de nous mais simplement trop petites pour que nous les voyions.

Tourner en rond n’est certainement pas une mauvaise chose. La vie se répète, les jours se succèdent, on passe son temps à faire les mêmes erreurs. La répétition est nécessaire pour une belle boucle. Brian Greene, détaillant la théorie des branes, explique que comme les boucles n’ont pas d’extrémité, les branes ne peuvent pas les piéger.
Les branes sont des mondes, des univers ou de minuscules entités.
En suivant le chemin des boucles, mes idées flottent, mes rêves tournent, les images repassent les unes sur les autres, se superposent, se masquent ou se mélangent, tourbillonnent.
Seule une jolie boucle permet de s’échapper, boucle musicale, boucles de lignes, boucles sémantiques, boucles de temps et heures bleues. L’amour est probablement une sacré boucle, une boucle de sens.
 
 
 


On n’a pas tous les mêmes boucles, on ne vit décidément pas dans les mêmes mondes c’est sûr, mais l’important c’est d’en trouver au moins un pour se rejoindre, même si il est plus petit, plus éphémère que ce qu’on espérait au départ. Peut-être que dans ces histoires d’un autre monde, on en veut toujours trop.

Ma voiture bleue portait un nom comme toute mes voitures, c’est mon coté Oui-Oui. Elle peut témoigner d’une multitude de mots aussi bleus que sa carrosserie, rêves en spirale et idées en orbite, quelques satellites naturels ne gravitant qu’autour d’elle, elle gardait les traces de galaxies lointaines tel un petit monde, un univers, une membrane intacte, une bulle.

J’ose avouer que je m’endormais mieux dans cette voiture que dans mon lit et que mon sommeil y était plus doux que n’importe où, quelque soit l’endroit où elle était, rase campagne ou parking de supermarché, bords de Marne, Bourgogne, Provence ou ruelle parisienne, canicule ou matin gelé, autoroutes et bords de mer, et les lacets bas-alpins.
Quarante cinq mois, cent trente deux mille kilomètres, quand j’y pense, un bout de brousse.
Outil de travail, bureau, grotte ambulante, ma meilleure cachette.
 




Quitter son île c’est comme annuler l’attraction de ce qui vous y aimantait, il faut inventer un aimant contraire, loin, à défaut de son existence véritable il faut y croire. Inverser sa gravité c’est comme un acte de foi. On veut que la douleur disparaisse et en même temps on veut qu’elle reste là. Une nuit sépare la beauté d’un crépuscule de celle d’une aurore boréale.

La nudité qu’on donne n’est certainement pas un cadeau, elle n’est pas non plus une réponse. Mais ça arrive de temps en temps comme dans la chanson de Julien Doré, pour être quitte.

Dans ma tête il reste un espace de la couleur du ciel, dans ma main un souvenir de la même exacte couleur. Peut-être qu’on ne peut pas garder les souvenirs entiers et que pour leur survivre on doit les couper en petits morceaux qui tiennent dans la poche, accepter de n’en garder qu’une partie, un éclat du puzzle, un bout de bleu et croire que chaque morceau de l’ensemble est au bon endroit désormais.


 

myriam eyann

 
L'heure bleue 
https://fr.wikipedia.org/wiki/Heure_bleue

Michel Fugain
C'est la fête https://www.youtube.com/watch?v=JK3o3wtsIS8
Chante la vie https://www.youtube.com/watch?v=508UYWk-y6A


Lucky Luke et Jolly Jumper... vous voyez ce que je veux dire
https://www.google.fr/search?q=Lucky+Luke+et+Jolly+Jumper&espv=2&biw=1366&bih=643&site=webhp&tbm=isch&tbo=u&source=univ&sa=X&ved=0CB8QsARqFQoTCMe4vOGJq8gCFUJ_Ggod4VsGdQ

Cloud Atlas, film germano américain, 2012
https://fr.wikipedia.org/wiki/Cloud_Atlas

Julien Doré, Corbeau Blanc
https://youtu.be/TmQvBEyX1Wk?list=RDTmQvBEyX1Wk

Brian Greene, La réalité cachée
https://www.youtube.com/watch?v=fJqpNudIss4
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Il y a des auteurs qui écrivent avec de la lumière, d'autres avec du sang, avec de la lave, avec du feu, avec de la terre, avec de la boue, avec de la poudre de diamant et enfin ceux qui écrivent avec de l'encre, les malheureux, avec de l'encre tout simplement.

Pierre Reverdy, Le livre de mon bord