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Vendredi 19 juin 2015
Angel
Dimanche 7 juin 2015 – 10h49 – à Sens... ou pas loin
 

Je ne sais pas ce qui m’a pris. L’envie d’en parler s’impose, pas pour me justifier ou me disculper mais afin de prolonger la sensation.

Je ne suis pas sure d’avoir un ange gardien, peut-être que j’ai décidé que je n’en voulais plus. Peut-être que je voulais mettre mes témoins intérieurs à l’épreuve ou les foutre à la porte tout simplement, trouver un moyen facile de m’en débarrasser, ou les décevoir.

Peut-être était-il question de casser quelque chose de beau ou de faire apparaitre un truc moche ou que ces deux intentions se rejoignent dans un même résultat.

Ça n’a pas été difficile, je ne vois pas pourquoi ça aurait dû l’être.

Si on pouvait faire deux fois ce genre de choses, je voudrais recommencer.
  
 


Dans les magasins on trouve des petits angelots partout, des chérubins plus ou moins attendrissants qui ne vous regardent même pas, des poupons qui incarnent la tendresse et l’amour le regard dans le vague, des bibelots en résine dans des bulles de verre. J’en ai trouvé quelques-uns pour mon intérieur, la plupart du temps ils dorment ou prient les yeux fermés. Les regarder m’apaise, eux qui ne me voient pas.

Il y en a un posé sur le meuble qui me sert de chevet, il est lové à l’intérieur de deux mains en résine, jointes pour former un creux, ça ressemble à ce geste que l’on fait pour recueillir de l’eau dans sa paume, l’ange est protégé sans être enfermé, ça lui fait un abri, un nid, il y dort totalement désarmé. On peut allumer une petite lumière bleue qui fait une auréole derrière ses ailes.
Je l’aime bien, ce petit bibelot me calme, j’éteins la lumière certains soirs et le regarde avant de moi-même m’endormir. Il m’a plu tout de suite, on dirait que rien ne peut lui arriver, ça me rassure de le savoir là ou de constater que rien ne lui fait peur. Il dort certes mais il me prend  à penser que dans ses rêves c’est lui qui veille sur moi. Parfois je prends ces mains dans les miennes, elles sont exactement à ma taille, c’est doux. La sensation de paix devient physique.

Qu’est ce qui m’a pris alors ?
  



J’écoutais une chanson de Massive Attack en boucle, Angel, en faisant mes dessins il m’arrive souvent de passer ainsi plusieurs semaines avec la même chanson jusqu’à l’obsession. Après parfois, je regarde les clips sur YouTube.
Dans celui-ci, un homme est dans un parking désert, il marche inquiet, se retourne. Puis un autre surgit derrière lui, rapidement deux, trois. L’homme hâte le pas, les autres aussi. Il en vient de partout maintenant, il s’est mis à courir dans le parking et ils le suivent de plus en plus nombreux, il en sort de tous les coins. Il se met à fuir à toute jambe, une poursuite commence, une horde à ses trousses, ils ont l’air fâchés, déterminés, certains crient. L’homme est effrayé, il court désespérément, tout un tas de clichés surgissent dans mon esprit à la vue de ce clip, vont-ils le lyncher, cet homme a l’air fragile, seul, ça pourrait être moi. Ils sont sortis du parking maintenant.
Je ne vais pas dévoiler la chute, ça ne se fait pas, et puis ça réduirait l’impact.
Quand tout espoir est perdu il en reste encore.

On regarde ce dont on a besoin au bon moment et on passe à côté du reste sans y prêter attention. A mon avis le hasard c’est comme de gagner au loto, on ne peut pas nier que ça arrive mais c’est plutôt rare. J’ai pensé qu’est ce qui t’empêche de te révolter à part ce que tu crois ou ne crois pas.
  
 


Peut-être que les petits anges des magasins ont commencé à m’agacer. J’aime bien mon ange et les sentiments qu’il fait naitre en moi ou ceux qu’il me rappelle. En tenant les mains qui le protègent, je pensais que la seule chose à chérir quoiqu’il arrive est ce sentiment d’amour et peu importe l’image qu’il prend, un ange, un autre être ou une idée de l’humanité, un objet ou une action que l’on aime et qui elle-même est une protection.
Je pensais il y a plein d’autres choses qui pourraient prendre la place de cet ange au creux de ces mains, des images me venaient à l’esprit, une maison, des crayons, une terre, un arbre, un oiseau, un chat même si il a disparu. J’ai pensé à des gens qui ne sont plus là forcément, à mes héros aussi, on pourrait y mettre un livre, deux ou une bibliothèque entière, des monuments, des œuvres d’art, des cathédrales.
Tout d’un coup j’ai réalisé que c’est ce qu’il y a de plus sombre en moi, ce qu’il y a de plus moche et d’inavoué qui est le plus vulnérable, qui aurait le plus besoin de la protection de ces mains. Il y a eu d’autres images, pas forcément celle qu’on veut voir, je pensais à mon métier d’infirmière aussi, au soin, à ce que je fais et vois tous les jours, à ce que je protège en n’en parlant pas.
J’ai pensé à mes enfants et à leur avenir, à notre société et à ce que d’autres gens choisiraient de protéger dans le creux de ces mains de résine, à ce qu’ils déposent à leur chevet. Et cet ange innocent est devenu une insulte à tout ce qui doit rester caché au nom de la survie.

Je ne veux pas détruire l’amour ou ce sentiment en moi. Ce que je voulais pulvériser c’est la façon dont il me manipule chaque jour. C’est un peu comme Gollum et Smeagol dans le Seigneur des Anneaux de Tolkien. On croit un moment que l’un peut vivre sans l’autre, on croit savoir qui mérite de vivre et qui doit être anéanti, quel est le bon et quel est le méchant, qui doit guérir de l’autre, il suffit de tuer la part malsaine pour retrouver le bonheur et la santé. Mais dans l’histoire de Tolkien, Golum et Smeagol sont la même créature, inséparables ils vivent ensemble et meurent ensemble, une histoire de schizophrénie on dira, histoire d’être sure que tout ça ne nous concerne pas.
 



Je suis pleine d’eau comme un vase trop rempli prêt à verser, un liquide à l’intérieur est  sur le point de bondir en jet, pour quelle raison aucune goutte pourtant ne perle, d’où vient cette accumulation ?  En général il y a une fuite quelque part, par exemple un robinet mal fermé, juste quelques millionième de mètre cube de n’importe quel liquide, au bout de plusieurs heures, quelques mois ou même plus et c’est l’inondation. Ça doit faire plusieurs années on se rend pas compte, on dit ça va s’évaporer ou la terre absorbera, ça va sécher, on épongera,  et puis non, une grosse flaque se forme en sous terrain, une mare, une mer intérieure et quand on sent le poids de l’eau c’est que la cavité est sous tension sur le point de céder, au-delà de sa limite d’élasticité. Je ne sais pas d’où vient la fuite, encore moins depuis combien de temps je prends l’eau, peut-être depuis toujours. Ce n’est  pas tout à fait honnête ok, mais c’est mes oignons et puis ça change quoi connaître l’origine d’une malformation, c’est pas pour ça qu’on devient exempté de vivre avec. 
  
 


J’ai acheté deux autres répliques du même ange pour ne pas faire de mal à celui qui dort à mes côtés. J’ai pris un petit marteau et j’ai tapé, dans les têtes, dans les ailes, dans le creux des mains. Ça n’était pas difficile je le répète, au contraire plutôt intéressant, sauf que la résine est dure comme de la pierre et il a fallu y mettre toutes mes forces, trouver les points faibles pour briser ces anges et leur arracher les ailes tout en préservant les mains et la lumière bleue.
Il s’agissait de détruire les anges mais pas le geste qui les protège, ce geste peut continuer à exister même si l’ange disparait, du moment que la lumière bleue est encore là on peut inventer tout un tas de choses à protéger, il fallait protéger le geste.

Je ne suis pas une victime, mon ange blessé continue de rêver et se recroqueville dans le creux de mes mains. On ne peut pas passer son temps à fuir pour protéger ce qu’on aime de la destruction, sa propre vie, son abri, une personne ou plusieurs personnes, des idées ou un projet, la douleur qu’on veut garder intacte, la souffrance que l’on chérit. Arrive un moment où on arrête de reculer.

Dans l’atelier j’ai posé les deux mains blessées, l’une contient les restes d’un ange mutilé et l’autre un vide à remplir. J’ai fait des tests avec des petits objets, des jolies choses, des affreuses, des symboles, ce qui fait peur ou ce qui rassure, ce pour quoi je suis inquiète et que je ne pourrais peut-être pas protéger, ce qui fait ma force et mes ombres secrètes.




J’ai trouvé cette phrase de Ralph Waldo Emerson La vie a cette façon de nous apprendre le merveilleux qui n’est accessible que par l’abandon. J’avais vraiment envie de déposer les armes dans ces mains ouvertes. Mais l’intuition que ce n’est pas l’endroit pour le faire me retient.
S’agit-il de ce que nous protégeons ou de ce qui nous protège ?
Je voulais faire exactement l’inverse, accueillir ce qui me met en danger, ce qui fait peur et peut faire mal, surtout pas pour l’apprivoiser mais pour faire une place à toutes ces choses terrifiantes, tout ce qu’il ne suffit pas d’oublier pour le faire disparaitre, ce qui existe indépendamment du bon accueil que je lui fais dans ma conscience, ou de mon indifférence.

Un jour viendra où totalement désarmée en effet, forcément, d’autres mains me protégeront, je serai comme le petit ange qui ne s’inquiète plus de rien et il faudra bien leur faire confiance.
Peut-être suis-je incapable de détruire l’espoir, c’est vivre avec qui me tue.




myriam eyann


 

Massive Attack
https://youtu.be/hbe3CQamF8k?list=PLTBctZr_O09qxpEPGo5r3RWjvY-7j5rHR


Sur le Gollum de Tolkien
https://fr.wikipedia.org/wiki/Gollum


Participation au projet cARTed 29 juillet 2015 à Siouville (Normandie)
http://www.carted.eu/pages/present.htm
Et la série de photos Angel
Posté à 13:25 - 1 commentaire



De laurent - Envoyé le 22/08/2015 18:59:09 Superbe ! Merci pour la carte postale

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Il y a des auteurs qui écrivent avec de la lumière, d'autres avec du sang, avec de la lave, avec du feu, avec de la terre, avec de la boue, avec de la poudre de diamant et enfin ceux qui écrivent avec de l'encre, les malheureux, avec de l'encre tout simplement.

Pierre Reverdy, Le livre de mon bord