Retour


Jeudi 2 avril 2015
Poucette

Samedi 14 mars – 3h30 – au moulin

 
Depuis quelque temps, des trous sont apparus dans mes dessins. Ce ne sont pas tout à fait les zones blanches ou vides qui équilibrent les compositions - l’équivalent de l’espace en architecture -  ce sont plutôt des fenêtres permettant entrées et sorties, de voir au travers, laisser passer quelque chose d’indéfinissable, mélange de lumière, vent et poussière, peut-être de l’eau, un liquide, une sorte de fluide, une énergie négative ou positive, ou les deux à la fois.

Dans mes dessins les traces se superposent, se chevauchent et s’imbriquent, se masquent. Les traits de crayons disparaissent au fur et à mesure, il y a des dessins cachés sous mes dessins. La vidéo est impropre à garder la mémoire de ces graphismes, ou à faire revivre les disparitions de traits, il fallait un autre stratagème, des passerelles, des galeries, un lien entre avant et après, des creux, des ouvertures, c’est-à-dire des trous.

Depuis quelque temps, des trous sont apparus dans mon timing, des retours en arrière, des zones de transit. Méthodiquement, inconsciemment, je repasse par tous les endroits où j’ai vécu, dans des contextes quasi similaires, comme des deuxièmes chances. Des choses que j’avais imaginées se réalisent, quelque chose s’est mis à circuler. Et pourtant c’est comme si le temps s’arrêtait, parfois.

Quand tu ne sais pas où tu vas essaie de savoir d’où tu viens. Une trace, à mon avis, c’est ce qui insiste pour exister, ce qui ne veut pas disparaitre. Dans les ruines ce sont ces traces, moribondes mais encore vivantes, qui m’intéressent. Leur insistance est émouvante. Noter l’heure avec précision, à certains moments, est ma façon d’épingler des repères, petits fanions qui flottent au vent au-dessus des empreintes, contre leur disparition, le geste est dérisoire certes, tant pis.

Depuis quelque temps, des trous sont apparus dans mes textes, des échappées  se construisent à partir de liens improbables, des références incongrues apparaissent, des histoires vivent en dessous, entre les mailles. Finalement, les sensations s’associent, les images se collent, les raisonnements se croisent pour retrouver le parcours d’un influx nerveux. Quelque fois la myéline qui graisse les neurones dans le but de guider l’information s’endommage. Pour la bricoler, il faut savoir où sont les trous.    
 
 

 

On ne peux voir son propre regard que dans un autre regard, ou dans un miroir. Il parait que Nous percevons chez les autres les milles facettes de nous-même (Carl Gustav Jung). C’est ce que l’on nomme l’effet miroir. Dans le regard d’autrui, c’est notre trace que nous cherchons. Il parait que ce que nous aimons chez un autre est ce que nous aimons en nous-même. On fait semblant de ne pas l’avoir pour mieux retrouver cette partie enfouie et aimée de soi. Agréables ou non, nous rencontrons les reflets qui nous conviennent.

En 2007, j’étais en deuxième année à l’école d’infirmière, à Digne les Bains. Pendant un stage en pédiatrie effectué à Nice, la rencontre d’une petite fille autiste a été ce reflet.
Pourquoi tout le monde avait peur de s’approcher de cette gamine, pourquoi tout le monde parlait fort à ses côtés comme si son problème était de ne pas avoir d’oreilles, pourquoi tout le monde bâclait le soin pour profiter des jolis poupons présents dans le service ?
Elle ne parlait pas, ne regardait personne, semblait insensible à toute action la concernant, incroyablement loin, inaccessible, le vide s’était construit autour d’elle comme si il était constitutif de sa personne, effrayant les soignants, les stagiaires, qui gardaient une distance protectrice, croyant sans doute que c’est la fillette qui les tenait à l’écart.
J’ai vu son regard me traverser, elle regardait mes yeux et puis rien ne s’arrêtait dans sa ligne de mire, ils continuaient à scruter une ligne d’horizon qui n’existait que pour elle, au-delà des miens. On m’a dit tu peux prendre le temps, c’est bien que tu t’en occupes, j’étais tout simplement incapable de mettre les pieds dans le service sans passer une heure ou deux avec elle. Elle avait environ six ans, déjà grande, mais comme une poupée de chiffon sans ossature, toute molle, toute menue dans un lit à barreaux qui l’empêchait de tomber et de se faire mal, sorte de cage permanente dont elle ne sortait que pour la toilette du matin, prise en charge dans le service parce qu’elle refusait toute nourriture, se faisant vomir en permanence jusqu’à avoir les commissures des lèvres brulées par les sucs gastriques qui y passaient sans cesse. Elle avait le réflexe quasi permanent de mettre sa main dans la bouche, de l’y enfoncer jusqu’à la gorge, on bandait ses mains pour la protéger, elle ne pouvait plus s’en servir, ne pouvait donc pas jouer. Dans son lit pas de peluches, aucun objet, les soignants m’avaient dit elle s’en fiche, elle est autiste, tu sais elle ne fait pas attention aux objets, elle est dans son monde. Pour l’alimenter une sonde gastrique permanente, un trou dans l’estomac - gastrostomie est le terme exact -  permettait de lui passer la nourriture liquide en poche pré conditionnée deux fois par jour. L’infirmière m’avait montré comment la tenir fermement pour l’empêcher d’arracher la sonde quand on lui refaisait le pansement de propreté autour de la stomie.
Je ne me souviens pas du soin mais du regard introuvable de cette gamine quand nous opérions au-dessus d’elle. Pourquoi personne ne jouait avec elle, pourquoi n’avait-elle pas de visite, pourquoi ne sortait-elle jamais de son lit ?
Au fil du temps j’ai eu le droit de rester seule avec elle pour sa toilette. Après l’avoir savonné et rincé puis enveloppée dans une grande serviette je l’asseyais sur le rebord de la fenêtre aménagée comme un grand banc, instinctivement le dos contre moi de telle sorte que je pouvais l’entourer de mes bras, avoir un geste protecteur et tendre sans l’obliger à me regarder, elle n’était pas face à moi mais contre moi. C’est ainsi que j’habillais mes garçons quand ils étaient petits, le geste me semblait naturel, pratique, propice aux câlinages. Petit à petit, la coiffer, prendre soin d’elle comme une petite fille, la rendre jolie, lui en donner l’impression, un peu plus longtemps, je tardais à la remettre dans son lit, l’installais avec un jouet, lui parlais, repoussais le moment où il me faudrait remettre les bandages autour de ses mains.
Au fil des jours l’impression d’un accueil différent c’est idiot, ne te persuades pas de ce qui n’existe pas, elle connait d’autres personnes ici, elle se tenait mieux, moins molle, avait l’air de m’attendre tu projettes juste tes attentes sur cette petite, rien de réel.
Elle aimait courir dans la chambre, je surveillais que rien ne puisse la blesser. J’ai demandé à l’amener dans la salle de jeux, elle courait dans les couloirs tel un animal sauvage, c’était difficile et sportif de la suivre, elle envoyait tout par terre et faisait peur aux autres enfants, je me contentais de limiter les dégâts.
Et puis c’est arrivé. Son regard, ses petites pupilles noires étaient comme deux billes rondes qui viennent de s’éclairer. On dira c’est une invention, pour faire joli, je m’en fous, ce regard, avec moi dans mon paradis.
Désormais je faisais son pansement seule. Il était douloureux, doucement très doucement, sans la tenir, la regarder tout le temps, lui parler, j’ai presque murmuré, Aya regarde-moi ma puce, Aya poucette regarde-moi, Aya regarde-moi, elle a tourné les yeux dans ma direction et puis elle s’est calmé, j’ai pu finir le soin.
Voilà, j’ai laissé Aya forcément. Je m’étais raconté une histoire, elle grandirait et deviendrait une belle jeune femme, un jour elle frapperait à ma porte, tu vois je suis guérie. Ça n’était pas très lucide et je suis passée à autre chose c’est pas malin d’allumer une bougie et de la laisser là, la pédiatrie t’as rien à y faire, tu feras les vieux comme tout le monde, t’es pas là pour te réparer sur le dos de n’importe quel gamin, aucun qui mérite d’écoper pour ta sale histoire.
Une croix sur la pédiatrie, peut-être que ça m’arrangeait, peut-être que j’avais commencé à accepter qu’il y a des limites à tout, Aya ne guérirait pas, à l’heure qu’il est je peux toujours croire qu’elle est à l’abri quelque part, sa bulle si fine et opaque, peut-être malgré tout trouvera-t-elle un moyen mais elle ne sera jamais une petite fille normale encore moins une grande et majestueuse métis aux cheveux bouclés me rendant visite au crépuscule de ma vie.
 
 

 
 
Quand on ne veut pas voir ça n’existe pas,  c’est un précepte que j’applique souvent, suivant les circonstances, mais ne pas exister n’est pas une existence.

Quand mon premier fils est né, après le premier cri la sage-femme le pose sur mon cœur, il s’arrête de pleurer instantanément, nos regards se croisent, mon vide est délimité depuis cet instant, pas de pleurs ou de débordements, la densité de ce point précis a vidé le vide sans le faire disparaitre.
Peut-être que mon regard avant de croiser celui de mon fils était comme celui de la petite Aya, illimité, rien ne pouvait l’arrêter sauf le regard d’un nouveau-né, ou plutôt il devenait impératif face au premier regard de mon fils de construire un fond dans le mien, parce qu’il était impensable de lui envoyer un vide dans les yeux au moment où ils s’ouvraient pour la première fois.

Ce n’est pas parce qu’on ne voit pas un regard qu’il n’existe pas. Laisser le reflet apparaitre, atteindre le fond des yeux que l’on rencontre et regarder la lumière qui brille dedans, c’est la seule façon d’accéder à sa propre étincelle, à condition d’abandonner sa part de néant, et de sentir que quelque chose derrière le dos, un autre fond, un autre être sur lequel s’appuyer permettra aux limites d’exister.  On n’allume pas des feux dans les yeux d’un autre, on en cherche les traces pour éclairer nos ténèbres et vérifier l’intensité de nos propres lueurs.

Il parait que les lucioles n’ont pas vraiment disparues, peut-être qu’elles brillent au fond d’une rétine. Pas besoin d’en savoir plus et d’éclairer cette zone avec excès, un peu de pénombre est nécessaire pour l’aborder et préserver la petite flamme fragile qu’elle protège et sur laquelle il ne faut pas souffler trop fort.
Mais pour moi, il est impossible que le regard de celui pour qui je n’existe pas, n’existe pas. Je n’ai pas crée le regard d’Aya, je ne l’ai pas découvert, mais je l’ai aperçu.
C’est pour aimer le regard de mes fils que j’ai apprivoisé le néant dans mes yeux.
La vie de celui pour qui j’existe, existe, quelque soit la possibilité de notre rencontre.



myriam eyann

 
 The Troublemakers - Get misunderstood - 2001
Voici 2 clips, musique identique, pour les commentaires
https://www.youtube.com/watch?v=uj1QwRAs_Tw
https://www.youtube.com/watch?v=Q8Fa7FvhjzY

Philip Catherine - Toscane 
https://www.youtube.com/watch?v=cHkpRl8lPE4

 Réserve
pro_page.asp?page=8910&sm=0&galerie=38782&lg=
Posté à 23:48 - 0 commentaire



Ajouter un commentaire


Votre commentaire sera validé après vérification.

Les champs en gras seront visibles sur mon site

Prénom ou Pseudo (*)
Email (*) 
Site web : http:// 
Message  (*) 
Adresse IP : 54.234.45.10
(*) champs obligatoires

 
Article précédent
La colère de Galatée  

Humeur

Clopin-clopant tout bascule en son propre contraire, et c'est grâce à cela que le monde ne cloche pas.

Bohumil Hrabal, Une trop bruyante solitude

 

Vidéos commentées

Onglet Dessin, sous onglet vidéos

Travaux récents

onglet dessin

Archives du blog

2017
2016
2015
   novembre (1)
   octobre (1)
   aout (1)
   juin (1)
   mai (1)
   avril (1)
   février (1)
   janvier (2)
2014