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Samedi 6 décembre 2014
Cinq
Samedi 22 novembre 2014 – 10h10 – Au moulin
 
Il parait que les chats ont sept vies. A mon avis, cinq suffisent. Cinq possibilités de bonheur ou malheur, accomplissement ou échec, paraissent un programme chargé. Cinq départs, cinq vies dans une seule, quand j’y pense, c’est cinq morts aussi à moins qu’on ait le droit de revivre les vies d’avant ou d’y séjourner un peu, de temps à autre.
Il faudrait des autorisations spéciales, passeports et visas pour revivre les vies antérieures, des preuves qu’on ne veut pas y rester pour la vie, des promesses de retour, des garanties qu’on peut voyager dans le temps sans séquelles, des contrats de rapatriement d’assistance en cas d’attaque amnésique concernant la vraie vie, des vaccins contre les confusions de générations, et la solvabilité suffisante que doit posséder tout voyageur qui veut voyager.
 
 
Les démarches pour La Première Vie seraient laborieuses, les renseignements nécessaires au départ longs à obtenir, mais des fois on y arriverait. Rester pour de bon serait impossible, les visites se feraient sous surveillance, accompagnement et guide, un peu à la façon d’un car de touristes qui ne s’arrête que sur les aires d’autoroutes, les Autogrill et les marchands de souvenirs.
Mais des fois on arriverait à échapper aux gardiens, à passer au-delà du regard des organisateurs, on visiterait le pays en liberté, les châteaux, les rivières, on descendrait dans les puits magiques, même pour pas longtemps, tout revoir le plus vite possible, rester là, caché dans un coin, ne plus revenir dans la réalité, on resterait  comme en enfance, on se rappellerait de tout.
Assez vite pourtant, les conditions précaires et politiques désastreuses, le manque de confort, peut-être des brimades ou des humiliations, la clandestinité, inciteraient à prendre le chemin inverse, à reculons.
On monterait dans l’avion de retour le cœur lourd avec l’impression de quitter ce qu’on aime le plus au monde, on se tournerait vers le hublot pour pleurnicher et quand les roues quitteraient la piste, on ne saurait plus si partir est une trahison ou une chance, on n’éprouverait qu’une blessure, celle des départs, des déchirures, des choses perdues, de l’exil.
Bien après, longtemps après, on ressortirait les photos, on confectionnerait peut-être un album, on inventerait la légende.
 

Entre chaque Vie il y aurait des passages, en formes d’entonnoir quelque fois, des portes très compliquées à ouvrir et presque impossible à franchir. On ne serait jamais sûr d’accéder à la prochaine Vie, il y aurait toujours un risque que La Vie actuelle soit la dernière et qu’on ne puisse plus en partir ou que la frontière entre deux existences, territoire extrêmement dangereux dans certains cas, nous ôte La Vie, toute Les Vies depuis le commencement, sans possibilités de redistribution.
Le passage d’Une Vie à une autre pourrait être déterminé par une chose que l’on a faite, avant de partir d’Une Vie il faudrait faire cette chose précisément, ou plutôt la condition pour partir d’Une Vie serait cette chose, tel un sésame, une décision à prendre, une phrase à prononcer, une personne à comprendre, un acte, une réalisation concrète ou symbolique. De cette façon, on ne pourrait faire qu’une seule chose qui compte vraiment dans chaque Vie et elle serait le symbole de La Vie suivante, son étendard, comme des identités, cinq clefs déterminées par cinq drapeaux différents.
 
 
Dans La Deuxième Vie, on oublierait les leçons de La Première ou on refuserait de s’en rappeler.
On serait plein d’enthousiasme, sans méfiance - encore Quatre Vies devant soi, ce chiffre ne signifiant rien pas plus que Le Cinq ou Le Trois, on ne s’occuperait que du Deux. On croirait être né dans cette Vie-là, on croirait qu’on n’a jamais rencontré personne avant, on ferait semblant de vivre pour la première fois, oubliant La Première Vie comme si elle n’était jamais arrivée, comme si elle n’avait rien déterminé, on se croirait neuf.
Ce qu’on aurait de mieux dans cette Vie-là, c’est en abondance l’énergie que Les autres Vies n’auraient pas absorbé, des illusions rugissantes, un corps intact, alors peut-être qu’on serait comme un sou neuf effectivement, un seul saoul ou deux mais les plus riches, dans un univers où tout coulerait à flot, les joies, les peurs, le vin et pleins d’autres alcools, les amis, les angoisses et les rires, parfois même la pauvreté.
On apprendrait à s’échapper, à s’enfuir, à courir, à se faire rattraper, on apprendrait à apprendre.
On apprendrait dans cette Vie, et pour toute celle à venir, que le meilleur est accessible.
 

Chaque Vie serait la résolution d’une équation, façon inédite d’être au monde, utiliser nos sens, déterminer les constructions, les renoncements, narguer les démons, tricher ou jouer le jeu. On chercherait le sens ou à oublier qu’on veut le trouver, on tenterait les directions opposées à moins de s’obstiner sur un seul chemin.
On apprendrait l’art des nœuds, connections et qualité des liens, on tisserait un réseau comme les araignées les toiles, on resterait dans son coin pour l’inverse, déconstruire, démonter les mécanismes. On choisirait de réfléchir ou d’agir, parfois les deux, et peut-être qu’on aurait le droit d’alterner les Vies où on agit et les Vies où on pense.
On passerait du temps à imaginer les dénouements et à les attendre, à penser aux fins possibles, aux autres Vies, celles d’après et celles d’avant, celles des autres qui nous regardent et de ceux qu’on ne peut pas voir, on oublierait souvent de se concentrer sur celles présentes dans nos mains.
 

Dans La Troisième Vie, la colère envahirait les raisonnements, on ne saurait plus si il faut avancer vers les  deux prochaines Vies ou régresser vers les deux anciennes. On hésiterait entre digérer les traumatismes ou se préparer pour les suivants, avoir la nostalgie du temps passé ou se réjouir des futures découvertes.
On ferait un premier décompte, combien d’échecs et de réussites, d’efforts perdus, de gains inattendus, d’énergie dépensée,  combien d’émotions ressenties jusqu’aux larmes, de fous rires, combien de copains. On compterait l’argent, les humiliations, les claques et les vengeances. On se rappellerait les victoires, les seuils, les lignes d’arrivée, les cinq gouttes qui débordent des vases et obligent à en changer, les arc-en-ciel, les éclipses, les rencontres avec des animaux bizarres et inconnus.
On aurait une collection de cicatrices qui brillent et de plaies sales et malodorantes, on prendrait les égratignures pour des mutilations et les balafres pour des piqures de moustiques, on en voudrait au monde entier, on serait content de vivre ce qu’on ne connait pas, même par procuration. On voudrait rattraper le temps, ou le remplacer, ou le supprimer. On se mettrait à courir par peur de ne pas être parti à point.
On apprendrait dans cette Vie, et pour toute celle à venir, que le pire est envisageable
 
 
Avant de quitter une Vie on ferait un vœu ce qui en ferait cinq en tout, à la fin. Avec un peu de chance, on ferait au moins une rencontre importante par Vie, ce qui ferait cinq personnes, à la fin. Peut-être qu’on lirait un livre important dans chaque Vie, de telle sorte qu’à chaque passage on serait plus riche d’un livre puisqu’on aurait le droit de l’emporter avec soi, tout au long des Cinq Vies. De la même façon on pourrait accumuler cinq images, cinq boulots, cinq objets auxquels on tient comme à la prunelle de ses yeux. On aurait aimé cinq lieux différents, villes, maisons, et parfois on pourrait revenir dans ces endroits à moins d’être exilé. Quels que soient les possibilités de retour on garderait ces espaces comme cinq abris, cinq refuges, cinq cachettes.
Peut-être que les rencontres importantes, les livres, les maisons et les villes seraient les clefs pour ouvrir les portes compliquées et franchir les passages impossibles.
Parfois aussi on ne ferait qu’un seul vœu, on resterait fidèle à une seule rencontre, un seul livre, une seule maison, un seul travail, un seul pays, une seule image, tout au long des Cinq Vies. Parfois aussi on n’aurait rencontré personne pour de vrai même en désirant rester fidèle, on n’aurait conservé aucun boulot, ni maison, errant pendant Cinq Vies sans appartenir à aucune communauté ni religion, et pour remplacer ce qui manque on aurait fait beaucoup plus que les cinq vœux permis.
Parfois certains, pendant Cinq longues Vies, ne pourraient pas lire ou ne verrait pas les images qu’on leur montre et accumuleraient les handicaps, de un à cinq, sans faire exprès.
 
 
A partir de La Quatrième Vie, on serait le seul à décider du bonheur et du malheur. On ne se laisserait plus marcher sur les pieds, prenant les décisions qui s’imposent on deviendrait le chef. On dirait la revanche je m’en fiche, la rupture ne me concerne plus, on ne chercherait plus à plaire ni à trouver. Ça m’est égal serait la phrase favorite de La Quatrième Vie.
On ne penserait plus aux épreuves mais à des enchainements. On aurait compris les attaches inévitables, les cordes au cou et les alliances. On vivrait la dernière chance, on brulerait les dernières cartouches, on risquerait tout. Comme les étoiles avant explosion on s’épanouirait le mieux possible, s’autorisant ce que seule La Quatrième Vie autorise, avec des rêves de Vies déjà vécues ou complétement inédites, insolites et originales. On se détacherait des biens matériels ou on les aimerait encore plus, on se détacherait des parasites pour ne garder que l’essentiel, la foi. Certains seraient capables d’aller jusqu’au dépouillement ou capables d’absurdité, capables de tout donner ou de tout prendre, certains le feraient parfois.
Certains jours on serait cynique, critiquant tout et tout le monde par peur d’avouer crimes et délits, pour la première fois de nos Quatre Vies on tremblerait en pensant à l’avenir. Certains jours on serait légers comme des plumes, avec la capacité de flotter, de métamorphose, le ridicule ne ferait plus honte, des choses minuscules feraient rire, l’espoir arracherait nos vrais sourires.
On dirait j’arrête de courir, pour le meilleur ou le pire, on accepterait.
 
 
Les Cinq Vies seraient comme les doigts d’une main, inséparables mais dissociées comme cinq chemins, cinq pistes à explorer, cinq solutions, lignes croisées ou parallèles, tels des dessins essentiels illustrant cinq schémas, des techniques graphiques différentes et complémentaires, couleurs assorties ou dépareillés, contrastés ou dans le même ton, nuances de la même famille appartenant à la même personne.
Aucune assurance ne pourrait assurer la fin du parcours, de le finir, gagner ou perdre, des fois même on arrêterait avant la fin. Certains n’aurait pas le temps de vivre Les Cinq Vies, par exemple elle ne vivrait que La Première pour toujours -  ou dans n’importe laquelle des autres avant La Cinquième -  soit que leur vie se soit interrompue brusquement, soit parce qu’elles seraient restées enfermées dedans, pour une raison ou une autre difficile à expliquer et toujours très compliquée à comprendre. Certaines de ces personnes bloquées feraient semblant d’avoir vécu Les Cinq Vies, pour toutes ces raisons compliquées qu’on ne peut pas expliquer. A force d’agir pour de faux elles seraient persuadées d’avoir le parcours normal de Cinq Vies comme les autres gens, sans faute, droit devant, comme les lignes droites.
 
 
Avec La Cinquième Vie on n’aurait plus besoin de vérifications, on saurait le bon compte.
On trouverait cinq bonnes raisons de ne plus s’en faire, ou de se faire une raison, ou cinq raisons permanentes de s’inquiéter. On se mettrait à répertorier les cinq façons de faire ceci ou cela correctement, cinq méthodes malignes, on écrirait des dictionnaires, parfois on ferait d’autres choses absurdes ou pas du tout intelligentes que la plupart du temps seuls les gens de La Cinquième Vie comprennent, on penserait aux cinq choses que l’on n’a jamais faites, à celles qu’on ne peut plus faire.
On trouverait que c’est cool de pardonner alors on le ferait tout le temps, on pardonnerait les choses un peu moches des autres vies, même imaginaires. On ferait son mea culpea, on se disculperait. Quelque fois on dirait des choses importantes une dernière fois, parfois même avec une sagesse enviable par les personnes des Vies Un à Quatre, et même celles de La Vie Cinq. Quelque fois ça serait des bêtises, pour de rire, attirer l’attention, pour de vrai aussi.
Peut-être qu’on serait capable à la fin de compter à l’envers pour arriver au zéro, un peu comme un compte à rebours au dernier moment, pour être sûre de ne rien perdre, même pas les cinq dernières minutes. On aurait peut-être cinq occasions de mourir ou à force des Cinq Vies, on aurait eu le temps de les inventer. A moins qu’on redécouvre les explications essentielles qui dans chaque Vie catalysent les démarrages, se remettre à vivre, espérer, y croire, encore, jusqu’au bout.
 
 
Il parait que les chats ont sept vies, peut–être que les humains en ont Cinq et que l’humanité aura Cinq Epoques. Peut-être qu’elle n’en est qu’à La Première, celle des chocs, de l’instabilité et de la dépendance. Peut-être avons-nous toute La Vie devant nous ou peut-être que les carottes sont cuites et qu’il est trop tard, que les humains ne possèdent rien surtout pas Cinq Vies, cinq chances, possibilités de grandir, cinq paires d’yeux différents, peut-être que l’humanité a déjà regardé cinq fois dans cinq directions et n’a rien vu, sans faire exprès, ça arrive, cinq fois on passe à côté ou devant et on ne voit rien.
Cinq fois de trop, c’est pas grave, il suffit d’avoir la conviction qu’il suffit d’une fois, un regard, une étincelle, un partage, une étreinte, un amour, une vie. Tout changer.
 
Si je ferme les yeux et compte jusqu’à cinq, peut-être que cinq étoiles filantes passeront sous mes paupières. Si je compte jusqu’à cinq et ouvre les yeux, même l’horizon ne pourra arrêter mon regard, le seul numéro que je veux voir est déjà choisi.
 
 
myriam eyann


 
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Il y a des auteurs qui écrivent avec de la lumière, d'autres avec du sang, avec de la lave, avec du feu, avec de la terre, avec de la boue, avec de la poudre de diamant et enfin ceux qui écrivent avec de l'encre, les malheureux, avec de l'encre tout simplement.

Pierre Reverdy, Le livre de mon bord