Retour


Vendredi 29 aout 2014
L'aimant de mes promenades
Dimanche 17 Août 2014 – environ 16h30, sur les berges du canal du Loing

 Je voulais trouver un endroit où il n’y aurait personne, et puis je ne voulais pas être toute seule.
J’avais envie de disparaitre et d’exister. Observer le monde sans l’obligation d’en faire partie.
Il y avait ces petites bêtes qui marchent sur l’eau et deux petites libellules qui volaient ensemble. La famille de cygnes qui rode parfois autour du moulin est arrivée. Et ils sont restés un peu alentour. Un petit oiseau jaloux est passé presque sous mon nez, entre moi et les cygnes - qui étaient déjà tout prêt -  tellement vite que le voir vraiment était impossible.
J’ai pensé si les oiseaux s’invitent, c’est surement juste une question de temps.
Sur la berge opposée des gens passaient. Sur la mienne aucun risque, j’avais poussé un peu plus loin que le sentier, là où il n’est plus censé exister en fait.
Les cous des cygnes montaient et descendaient, ils revenaient toujours en position de demi-cœur.
Si je reste assez longtemps, à un moment, inévitablement, si l’angle est bon, les deux cous vont se croiser et dans l’air on aura l’illusion d’un cœur parfait, quitte à cligner des yeux.
J’avais amené deux pêches plates, au cas où.
C’était quand même un peu difficile d’avoir l’air de ne rien attendre.
 
 
 


Il y a très longtemps, mes escapades étaient citadines, la nature défilait derrière les vitres des voitures, des trains, des cars parfois, ou alors dans la télévision, durant les rares périodes où il y en a eu une à la maison.
La ville était tout ce que j’aimais, la nature je m’en fichais, elle ne me manquait jamais.

Et puis c’est arrivé, comme toujours on dirait quand on aime quelque chose trop fort ou de trop prêt, peut-être que le regard qu’on lui porte baisse en lucidité, trop de confiance éloigne le zeste de méfiance nécessaire pour garder une saine distance, on finit par avoir une attitude de propriétaire alors qu’on ne possède rien, à force les choses s’abiment, ou disparaissent.

Moi et la campagne ! Ça me faisait juste rire, et bailler assez rapidement.

Le bruit, la foule, être au cœur de ce à quoi on croit appartenir, comme si les personnes autour de vous pouvaient définir l’ossature de ce qu’on est. Depuis quelques temps il est vrai, l’impression d’être observée en permanence, tous ces yeux qui avaient la possibilité de me voir, je préférais imaginer que c’était le cas au lieu de vérifier que personne ne regardait, il aurait fallu croiser des tas d’yeux.
La plupart du temps ce qu’on ne veut pas faire s’impose, ce qu’il faut éviter à tout prix on finit par le provoquer, ou c’est que le contre-courant est le programme par défaut, chez certaines personnes.
Citadine ce n’est pas que tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes, au contraire.
L’idée que la ville ne serait pas un monde à ma mesure, une quinzaine d’années après mon départ, reste inacceptable, même si il doit être bon parfois de se rendre à l’évidence, en ce qui me concerne, on dirait, ça ne fonctionne pas.
 
 
 


Quand on arrive à la campagne sans l’avoir choisi, on décide avec un air boudeur et obstiné de ne pas y mettre un pied. Puisque c’est comme ça je ne parlerais plus à personne, je resterais dans ma chambre telle une Emily Dickinson. On ferme les yeux, les oreilles, les narines, enfin on essaye. Mais un être vivant, quelle que soit la vie qui l’habite, ne peut pas vivre sans partage, c’est une conviction profondément ancrée dans mon esprit, telle la foi.

La vie est une interaction. Aussi solitaire soit-il, n’importe quel être finit par entrer en connexion avec ce qui l’entoure, même sans faire exprès, on se rapproche d’une autre vie, n’importe laquelle, aimanté du moment qu’on a la volonté de vivre. En observant la matière, des fois, c’est ce que je pense, on dirait que le but est de s’amalgamer, pourquoi la poussière se regroupe en tas sous les lits ? Même dans un désert de cailloux on finirait par attribuer une vie à ce qui semble inerte, à l’aimer peut-être.

Seule dans la nature c’est ce que je vois, l’irrésistible besoin de la vie, être au milieu de ce qui l’entoure, en faire partie, prendre place. Qui est là aujourd’hui ?  Autour de moi, soleil, vent, pluie ou pénombre, les feuilles se frottent les unes aux autres, le bois craque, fourmis, insectes volants, les araignées attendent sans bouger au milieu de leur toiles, je suis sûre qu’elles écoutent le vent, un gros poisson saute hors de l’eau, qu’est ce qui le pousse à aller voir comment c’est dehors, là-haut, ailleurs, l’autre côté, de la même façon que n’importe quel animal, de temps à autre, en sens inverse, aime plonger dans l’eau.

La sensation d’être observée est là, à nouveau, elle revient. Où sont les yeux ici, je me tourne, me retourne pour vérifier. Me concentrer sur les présences qui m’entourent est aussi distrayant que de voir mon siècle qui passe à la terrasse d’un café.
 
 
 


Le chemin de Paul Arène, je le fais un peu à l’envers.
Mes premières contemplations se sont déployées dans la ville, la plus belle, gammes de flâneuse à Paris au seuil de l’adolescence, à douze ans le but est de me perdre, ne plus savoir où je suis, et puis retrouver le chemin. Le plus rigolo c’est quand la carte mentale se compose, on emboite deux parties tels les morceaux d’un puzzle, on les croyait éloignées, le territoire s’agrandit et se rétrécit au même instant. Un plan de ville s’est dessiné dans mon esprit avant n’importe quel circuit, tracé, ligne ou labyrinthe né depuis, mon fils dit Paris c’est un grand terrain de jeu.  

On peut découvrir la ville avant la campagne, ou la campagne avant la ville, on n’est pas forcé de choisir, on a le droit d’appartenir à des mondes différents, comme les enfants métis qui mélangent les couleurs en eux.
Aucune union, aucune juxtaposition de couleur n’est improbable.

Défenseur de la nature, amoureux du bitume semblent être des opposés dont la caractéristique principale est de se définir l’un par rapport à l’autre. Pour une rêveuse, les mondes sont tous trop petits, immenses, et infinis. Les contraires c’est surement une habitude qu’on prend pour croire à l’étanchéité des univers.
Il y a des abeilles, des papillons, des mouettes, des tournesols et des coquelicots à Paris, des bouteilles de soda qui flottent sur le Loing, des papiers gras, des plastiques et des bouts de ferraille, de la rouille au bord des étangs de campagne perdus.

Depuis 14 ans j’ai perdu l’habitude de mes ballades urbaines, c’est dans la nature que mes flâneries se poursuivent.
Je garderais la nostalgie de Paris en province, en Provence ou dans n’importe laquelle de mes migrations.
Je lui resterai fidèle comme à ma terre natale. J’écrirais mon incapacité à y vivre totalement. Je dessinerai le flanc des immeubles, les toits qui se découpent dans l’horizon, les volumes, les fenêtres et les lumières, les ombres et la densité.
 
 
 


Lundi matin, après trois jours de week-end bucolique retour dans le flot, ça serait plus sympa de rêvasser sur la berge urbaine – pour apprécier l’endroit où l’on se tient, seule la contemplation semble efficace, à mon avis.

Automobilistes agressifs, appels de phares ou klaxons pour celui qui tarde à avoir la bonne réaction, queue de poisson, accélérations, un calme étrange protège mes pas de côté, jouer à celui qui pisse le plus loin ne m’amuse pas tous les jours, la bonne réaction n’est jamais la bonne. Je prolonge mes escapades en les racontant : Mais vous n’avez pas peur, toute seule ? me demande une patiente.

Depuis quelque temps, dans ma vie de ville, des abimes s’ouvrent tels les tourbillons, tornades miniatures qui auraient presque le pouvoir de me happer si je passais à coté s’en y faire attention.
Les berges du Loing, aujourd’hui, sont mon contre-pouvoir, aspiration inversée, je refuse d’avoir peur de mon prochain, ou de n’importe quel être vivant. Dans la voiture un air de rock, une chanson fredonne dans ma tête : And I swear that I don’t have a gun.
Codes d’entrées, interphones, serrures, mes défenses n’enferment que moi.

Ce matin un monsieur mal rasé m’admoneste parce que je ne me gare pas dans l’espace exact délimité par les bandes blanches du parking, un patient grincheux de mon retard me demande si la grasse matinée était bonne ce matin, un jeune père de famille exige que je jette ma bouteille en plastique dans la bonne poubelle.
Ai-je forcé quelqu’un à sortir de ses propres bornes ?
 
 
 


Pensées aux libellules du Loing, aux coquelicots des Basses Alpes, le soleil pointe derrière la montagne, sur le plateau de Valensole la lavande doit être coupée maintenant, j’ai encore des découvertes à faire sur le bord des canaux, sans parler des grottes, des forêts, des maisons abandonnées, des friches industrielles et des chantiers de démolitions.
 
J’ai peur que les berges s’éloignent, que les passages se ferment, que ma vue baisse, ou quand la colère s’empare de moi.
Croiser un aimant au bord de l’eau est mon espoir, je ne fais que commencer à explorer l’espace, le bord des fleuves, à regarder les yeux qui m’entourent, se perdre c’est toujours la première fois. La prochaine je prendrai deux bons gâteaux.
 
Take your time, Hurry up
Come as you are, as you were, as I want you to be
And I swear that I don’t have a gun
No I don’t have a gun

 


myriam eyann


 

Paul Arène        C’est de cet endroit bien chauffé,
                           Qu’il faut voir son siècle qui passe
 cf blog 19 août 2014 "E degun a qui parla"




Nirvana, paroles Kurt Cobain
"Come as you are" , album Nevermind (1991)
http://www.youtube.com/watch?v=vabnZ9-ex7o
Version unplugged (New York 1993)   http://www.youtube.com/watch?v=oZuwH7-kvtw

Come as you are, as you were,                          
As I want you to be ,
As a friend, as a friend
As an old enemy. 

Take your time, hurry up
The choice is yours,
Don't be late.
Take a rest as a friend,
As an old memory, ah
Memory, ah 

Come dowsed in mud, soaked in bleach
As I want you to be
As a trend, as a friend, as an old memory, ah
 Memory, ah

And I swear that I don't have a gun
No I don't have a gun
Memory, ah

Memory, ah - and I don't have a gun

And I swear that I don't have a gun
No I don't have a gun

Memory, ah


 
 
Posté à 15:1 - 0 commentaire



Ajouter un commentaire


Votre commentaire sera validé après vérification.

Les champs en gras seront visibles sur mon site

Prénom ou Pseudo (*)
Email (*) 
Site web : http:// 
Message  (*) 
Adresse IP : 54.234.0.2
(*) champs obligatoires

 
Article précédent
E degun a qui parla  
Article suivant
Le nerf de la guerre  

Humeur

Clopin-clopant tout bascule en son propre contraire, et c'est grâce à cela que le monde ne cloche pas.

Bohumil Hrabal, Une trop bruyante solitude

 

Vidéos commentées

Onglet Dessin, sous onglet vidéos

Travaux récents

onglet dessin

Archives du blog

2017
2016
2015
2014
   décembre (2)
   novembre (2)
   octobre (2)
   septembre (2)
   aout (4)
   juillet (2)
   juin (2)
   mai (3)
   avril (2)