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Mardi 19 aout 2014
E degun a qui parla

Paul Arène a été maître dans les deux langues française et provençale : il a honoré les deux littératures, car il a chéri la Provence comme bien peu de poètes aiment leur pays natal. Conservant l’empreinte indélébile et le souvenir délicieux de son enfance à Sisteron, il ne l’a jamais oublié ; devenu Parisien il s’est encore senti profondément attaché à la Provence qui chaque année savait l’attirer quelques semaines.
Provençal et Parisien, voilà ce qu’il a été de toute son âme et toute sa vie.

 

Juliette écrivait ces mots un peu avant 1933, sans connaitre son futur destin et savoir qu’il ressemblerait beaucoup, par ces allers retours au moins, par ses attachements, à celui du poète qu’elle admirait tant.
A 27 ans, elle publie cette thèse de licence, qui reste la première référence biographique écrite sur Paul Arène.
Après une enfance méridionale entre Sisteron, Draguignan et d’autres lieux bas-Alpin, elle a été la première bachelière du lycée de Sisteron, aux alentours de 1924, qui se nomme aujourd'hui  lycée Paul Arène.
Ce qu’elle raconte de l’enfance de Paul Arène et son éveil à la poésie, est naturellement coloré par ses propres souvenirs.


Chez cet enfant, que le double amour de la nature et de l’école buissonnière ne quitta jamais et qui avait l’âme vagabonde et poète, ce fut une révélation que les auteurs de l’antiquité traduits dans les paysages sisteronais qui les illustraient si naturellement ! [...]

Et elle le cite : « Libre à vous de jeter au feu ces vieux livres, si vous ne trouvez pas sous leurs feuillets, les fleurs desséchées de votre enfance, et si derrière les saules virgiliens, au lieu de blanches épaules de quelques Galatée rustique, vous apparait pour tout souvenir la tête furieuse de votre premier maître d’études ».

Juliette Bonfils est devenue pour quelques années professeur de grec et de latin.
Elle sut saisir l’âme du poète et restituer son esprit contemplatif.

Parfois au cours de ces promenades clandestines, Paul disparaissait. Quand on le retrouvait, c’était étendu au soleil, les mains sous la nuque, resté là « à boire le soleil », à regarder les oliviers s’argenter sous le vent qui passe ; ou bien assis dans les pierrailles grises où poussent de maigres touffes de lavandes, il observait le mouvement des brins d’herbe, il surveillait l’ascension d’une bestiole le long de la tige frêle. « Il fait des vers » disaient ses camarades. C’était exact. [...]
Désormais seul, car il portait tout le monde en lui, ce jeune rhétoricien, sensible à tous les poétiques spectacles, partait à l’aurore, à l’heure où l’on entend avant le bruit des roues, le murmure des feuilles en réveil, l’eau qui rit dans les ruisseaux, le pépiement des mésanges qui viennent boire. [...]Il garda son cœur peuplé d’amoureuses chimères. Sur les versants rocheux, quand il apercevait les ruines de quelque vieux château, il rêvait de châtelaines languissantes et frêles.
« Je n’hésitais pas, dit-il, j’en épousais une, et redorais le blason ».
 




Juliette, dans les pas de Paul Arène, par hasard, est enveloppée par la vie Parisienne, alors jeune épouse, puis jeune maman. Avant la deuxième guerre, beaucoup de provinciaux montaient à Paris pour s’y établir. Elle y restera jusqu’à la fin de sa vie, et y élèvera ses quatre enfants dans le quartier St Georges, à côté de la rue des martyrs et de ND de Lorette.
Je reste persuadée que les vers et la prose de Paul Arène l’ont guidée, et soutenue.

 « Chacun me fit l’effet d’être un peu fou là-dedans, ce qui m’allait on ne peut mieux, mais fou d’une folie généreuse, tous les jeunes gens que nous trouvions en train de boire, ayant, je m’en aperçus ouvert comme moi la malle de quelque cousin Mitre. »


Voici ce qu’elle dit de la vie parisienne de Paul Arène :

Ce fils de Sisteron qui se vanta toujours d’être du Midi, s’était fait cependant, tout de suite naturaliser « gamin de Paris », la vie des jeunes poètes, cette vie de bohème qui déroule ses jours du Quartier Latin à la Butte, du boul’ Mich’ aux petits coins délicieux de Clamart ou de Meudon, l’a enveloppé immédiatement.
[...] Il aimait tant vivre dehors, à errer sur les boulevards, dans les moindres ruelles, au Luxembourg [...] Son rêve était de flâner avec un ami, tout en causant, en observant, en philosophant. [...] « Toujours dans la foule, il ne se résignait jamais à rentrer chez lui, même pour dormir, même pour écrire, ajoute B. Constant. Et ses amis devaient le suivre, sans cela comme un enfant gâté, il se fâchait. Et il se chargeait de le tenir éveillés, et de leur dire des anecdotes délicieuses » [...]
Cependant ses amis ne pouvaient pas toujours l’accompagner dans ses promenades ; et de plus, la vraie flânerie dont il savourait tous les délices, et qu’il a su analyser avec finesse, ne consiste pas à «
 promener au hasard, n’importe où des pieds las et une contemplation ennuyée », dit-il, « le vrai flâneur doit être seul », car « après des courses dignes de ce nom, il sait s’arrêter à temps devant un objet ou un homme, à la fois attentif et désintéressé, se régalant du plaisir délicatement égoïste de sentir son cœur battre pour une chose qui ne le regarde pas. Entre vingt pêcheurs rangés le long des quais et fouettant l’eau du bout de leur ligne, le flâneur toujours en adopte un et prend part désormais à ses émotions et à ses joies. Pourquoi ce pêcheur plutôt qu’un autre ? Mystère. Il y a là une loi d’attraction... » Il aimait ainsi à quitter la rue Madame, où il logeait et à partir au hasard, « à la chasse aux impressions », disait-il.
[...] Sur les boulevards, plutôt que de se mêler à la foule qui vous submerge, il est préférable de se choisir une bonne place au café, car c’est de là :


C’est de cet endroit bien chauffé,
Qu’il faut voir son siècle qui passe
, écrivait-il


[...] « Arène, ajoute Dauphin, fut la terreur des femmes des amis, parce qu’il entrainait leur mari dans tous les cafés échelonnés sur sa route, et cela, à toutes les heures du jour et de la nuit : il n’avait pas d’heure pour rentrer. »

 




En 1933, Juliette ne connait pas la nostalgie des retours, les départs vers la capitale, sentiments ambigües dont toute sa famille a ensuite hérité. Elle a découvert dans les écrits de Paul Arène, avant de la ressentir et de la transmettre à sa descendance, la mélancolie parisienne des Provençaux.

Il a été un amateur de bons coins, un fureteur de la nature, et il savait dénicher de jolis endroits pour se reposer un peu de Paris [...] car à Paris, [...] « il y a tant de flâneurs qui s’en vont le regard au sol et les bras ballants le long des quais, quand les bourgeons pointent aux peupliers le long des fortifications, quand les coquelicots éclatent. » « Quel prix alors prend la moindre chose rappelant l’idéal rustique ! Une mousse, une crête de mûr, avec une graine d’aventure germée dans son velours humide, jette chaque matin, quelqu’un que je connais, en des extases toujours nouvelles. »
[...] il n’est pas le seul à chercher pas bien loin de Paris, l’illusion du pays natal [...]. Si P. Arène, passés les premiers feux de la jeunesse, a continué à tant aimé Paris, c’est précisément parce que «
 un tas de villages aux noms frais comme des bouquets lui font une enceinte fleurie », et que c’est la seule grande ville dont la beauté s’encadre de nature, « la seule, qu’on puisse un peu de partout, contempler à distance entre les troncs moussus des branches ou bien au travers d’un lilas fleuri »
[...] « 
Paris est un bouquet » répétait P. Arène avec transport
« Les trois quarts de ceux que nous appelons Parisiens sont des paysans mal déracinés, ils gardent après eux, comme une plante à son chevelu, un peu de la terre maternelle. Ils la désirent et la regrettent. »

[...] chaque année, la nostalgie de notre lumière, de l’étonnante transparence de l’atmosphère, de l’air cru de nos montagnes et du parfum salé de la mer, le ramenaient dans nos pays [...]
 « 
Mais enfin, toi qui a voyagé beaucoup, connais-tu un site plus beau que celui-ci » disait-il à son frère, consul [...]

P. Arène à Sisteron, continue ses relations épistolaires avec Mistral, et lui fait des confidences : «
Ecrivez-moi, je m’ennuie ici [...] e degun a qui parla.... » [...] « Dans cet affreux dessert d’hommes, qu’on appelle petite ville, où vos lettres apportent un peu de bon vent et de fraîcheur, je suis triste, mélancolique et sans ardeur, écrit-il. Qui me dira pourquoi ? »




 
Le nom de Paul Arène est indissociable de l’image de ma grand-mère Juliette dont je porte le prénom.
Enfant, nous l’entendions souvent prononcer, pendant qu’elle préparait un recueil de contes qui fut publié en 1983. Déjà retraitée, elle allait faire des recherches à la bibliothèque nationale rue de Richelieu, et nous parlait de ses découvertes. Son désir était de redonner à Arène la place qu’il méritait. Nous reprenons petit à petit son travail, le découvrant parfois, et l’éclairant avec les outils internet et de diffusion moderne, dans l’espoir que son projet reste vivant.

Oh Mamie, te lire encore, au côté de Paul Arène.

[...] la nature l’avait doué d’un esprit observateur et fin, d’une âme réservée et fière, que le goût de l’indépendance portait à la rêverie et à la solitude. Comme à Paris, il aimait à vivre au dehors à la manière antique, à flâner, à observer le vol des oiseaux, le labour d’un champ, la cueillette des olives. Aucun détail ne lui échappait, il gardait une vision nette et lumineuse de ce qu’il avait vu.
 


myriam eyann



 
Les passages en surbrillance sont extrait du livre de Juliette Bonfils
Les citations de Paul Arène, extraites de ce livre, sont en italiques

Sur Paul Arène  (1843 - 1896)

http://fr.wikipedia.org/wiki/Paul_Ar%C3%A8ne


Paul Aréne 
Poéte, félibre et conteur

Juliette Bonfils,
éditions du Feu, 1933


Le livre est disponible gratuitemement sur Google Books,
Il a été entiérement numérisé, ce qui permet les recherches par mots clefs
http://books.google.fr/books/about/Paul_Ar%C3%A8ne.html?id=X709aEgZ7y0C&redir_esc=y



Juliette Bonfils est née à en 1907 à Mirabeau (04) et décédée à Asnières en 1996, à l'âge de 89 ans
Elle repose au cimetière de Château Arnoux au coté de son époux Julien, dans les Alpes de Haute Provence.
 
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