Mardi 22 juillet 2014
Burn Out

Lundi 14 juillet 2014 – 16h35 - au moulin
 

Malgré mon attachement aux objets, mon matérialisme revendiqué, une double vie m’aurait permis de devenir primatologue, ou spécialiste du comportement, ou anthropologue, peut-être ethnologue. La vie sous toutes ses formes est fascinante, finalement c’est elle qui me passionne, dans la matière je la cherche.
Mes lectures s’orientent régulièrement vers ces sujets, sciences humaines au sens très large, je puise avec délectation et le plus souvent boulimie dans ces matières là aussi.
Ma formation d’infirmière a complété mes connaissances, les orientant vers le Care et les recherches sur ce qui fait les caractéristiques du genre humain. Lisant récemment un essai de Frans de Waal, L’âge de l’empathie, mes questions sur la façon dont on résout la confrontation à la souffrance trouvent partiellement réponse.
 

L’agressivité ambiante de nos sociétés me suscite des interrogations. Mon métier d’infirmière m’amène à circuler en permanence dans le flux urbain, je suis exposée aux interactions humaines, que je les vois ou en sois moi-même actrice. Plusieurs fois par jour, la pénétration dans l’intimité des patients, dans leurs maisons, dans leurs refuges, m’est incontournable pour effectuer les soins.
Nous voyons une vingtaine de patients par jour, certains sont en soins depuis plusieurs années, d’autres épisodiquement, nous avons en moyenne deux à trois patients non réguliers et nouveaux par semaine dont la durée de prise en charge varie d’une visite unique à un passage quotidien pendant un, deux, voire six mois parfois. Les univers dans lesquels je pénètre sont différents comme les identités, aux antipodes les uns des autres le plus souvent.
 

Pourquoi l’agressivité est-elle une réponse si fréquente à la souffrance ?
A force d’observations, on reconnait plusieurs manières de gérer les grandes douleurs, morales ou physiques (en général elles s’accompagnent). Outre cette agressivité, manière de dilution qui a l’inconvénient de heurter autour de soi à des degrés divers et variés, l’autodestruction est au moins aussi répandue. Ne détruisant en apparence que soi-même, elle limite les décharges d’agressivité certes, mais ce qui pèse sur autrui du fait de cet anéantissement progressif de la personne reste effrayant, la réponse ultime à cette douleur paroxystique étant un suicide, à petit ou grand feu.
D’autres voies, anesthésie médicamenteuse ou symbolique, faire en sorte de tarir la source, analgésiques plus ou moins fortement dosés, sédatifs puissants, refuser la moindre sollicitation sensorielle, fermer les rideaux, se lover sous la couette, s’endormir ou entrer en catatonie, ingurgiter une dose de léthargie, régressions narcotiques, pluri séances quotidiennes télévisuelles prolongées, quel que soit le moyen pour  s’évader de cet exact  opposé du sens qu’est la douleur extrême...
Certains chemins exigent une motivation initiale, le plus souvent inconsciente, forcément : sublimation, détour créatif, contemplation visuelle, auditive ou intellectuelle, frénésie de travail, apprendre, remplir, s’évader, encore.
Il ne s’agit pas dans tous les cas de constructions mais de fuites, mises à l’écart, prises de distance.
Pourquoi emprunte-t-on une solution ou une autre, s’agit-il de facilité, de ressources, de choix, de maîtrise, de lucidité ?
 

Frans de Waal démontre que la survie animale (et humaine) dépend de la coopération et que l’évolution nous a doté d’émotions pour la renforcer. L’attachement dit-il a pour nous une incroyable valeur de survie et il se construit d’abord par une synchronisation des corps, une contagion mimétique qui permet la transmission de l’humeur, exprime les liens et les renforce, permet l’identification et la conscience de soi et soude les communautés. Voir souffrir une personne proche ou avec qui nous coopérons fait souffrir. Un sentiment de compassion (un soldat en étreint un autre dans ses bras), les émotions d’autrui, éveillent nos propres émotions et induit réponse : C’est à croire que la nature a doté notre organisme d’une règle comportementale simple « Si tu ressens la souffrance de l’autre, va vers lui et établit le contact ». Faire du bien, aider et soulager autrui, le réconforter, le consoler, produit un plaisir. La confiance permet de s’exposer au danger en partant du principe que  les autres n’en profiteront pas, c’est assurément un sentiment merveilleux.
Mimétisme, contagion, attachement, compassion, empathie, réconfort, confiance, entraide, collaboration. Sa démonstration nuancée, illustrée d’exemples m’a galvanisée.
 

Pendant ma lecture, je pensais à une peinture de William Bouguereau : Le premier baiser. Elle montre deux anges enlacés et le baiser du petit garçon à la petite fille. Retrouver cette reproduction dans ma collection d’image a été rapide. Je suis particulièrement sensible à ces représentations de tendresse et de douceur ( un peu avant, elles apparaissent aussi chez Boucher, et Louise Vigée-Lebrun ).
Dans mon souvenir la fillette montrait une émotion mélancolique, un mélange de tristesse et de colère, de bouderie, une sorte d’impasse tournée sur elle-même, et l’angelot malgré cette émotion répulsive semblait n’avoir d’autre but que de sortir la gamine de cet état, la tirer vers autre chose, une autre profondeur, la seule réponse possible étant une émotion au moins aussi forte que celle qu’affichait la minotte, et même qui irait plus loin que la détresse puisqu’elle oserait aller la chercher dans son abîme.
 

Je sais qu’on ne peut pas sauver tout le monde.  Dans mon boulot il est primordial d’en avoir conscience, on ne peut pas repêcher son prochain trop profond au risque de tomber dans les précipices, Primo Levi parlait des musulmans dans Si c’est un homme, dans les camps d’extermination ils nommaient ainsi ceux qui avaient renoncé et dont il valait mieux, pour survivre, s’écarter. La compassion et l’empathie ont des limites qu’il est dangereux de tester, ça arrive parfois.
 

L’été dernier, deux maraudes alimentaires auprès de sans abri dans les rues parisiennes me rappelle que l’empathie doit rester une force, elle devient inefficace si elle fragilise.
C’était une activité bénévole dont le besoin m’est encore à ce jour un peu nébuleux. Je n’ai pas de naïveté excessive sur les motivations qui me poussent à aider mon prochain. Ma conviction est qu’on se soigne en soignant l’autre, ou en croyant le faire.
Au cours de deux maraudes, rencontrer ces personnes, hommes pour la plupart, me confronte, pour certains, à leur renoncement. Une partie obscure de moi-même, une partie très reculée qui émerge à ce moment pour tout un tas de raisons, une partie inavouable, envie cette précarité, ce détachement, cet éloignement.
J’ai pensé à Primo Levi, ce qui se passe dans ton esprit est le contraire de ce dont ces personnes ont besoin, ce n’est pas elles qui doivent t’attirer, mais c’est toi qui doit les aider à sortir de leur état. Je n’ai pas insisté, à mon corps défendant, on n’est pas efficace sur tous les terrains.
 

L’envie de renoncer est d’une puissance phénoménale, aspiration presque agréable, irrésistible on croirait, réponse autodestructrice, pas la bonne. J’utilise les méthodes sus mentionnées, sublimation, contemplation, études diverses et variés, et le boulot bien sûr, les tournées, H24 je sais faire.
J’ai gardé depuis mon adolescence cette phrase de Montesquieu à l’esprit: L’étude a été pour moi le souverain remède contre les dégoûts de la vie, n’ayant jamais eu de chagrin qu’une heure de lecture ne m’ait ôté.
Ça marche presque toujours, avec la concentration nécessaire.
 

Moments délicats, sans abris, patients en fin de vie, évolution des pathologies chroniques et invalidantes, compassion et empathie au maximum, trop loin, là où on n’est pas censés aller, happée, sans recul, plus de distance, on a dit on les accompagnera, jusqu’au bout. Pourquoi ? C’est ce que demande autour de moi mes proches, mon fils.
Parce que parfois on ne peut pas reculer, quand on donne sa confiance on n’a pas le droit de trahir, et nous sommes des professionnels.
Frans de Waal explique que les effets de la confiance sont ce qui finit par construire une société, une communauté, une idée de celle-ci. On ne trahit pas l’espoir de quelqu’un, un patient, une épouse, leurs enfants. Ils nous ont demandé d’être là, nous y sommes allées.
 

La limite franchie, il y a un point d’équilibre où les passages s’ouvrent, les bons comme les pires, chute ou victoire, laisser aller ou mobiliser les dernières sources d’énergies qui permettent une maitrise, sans doute la curiosité est la plus déterminante, dans un sens comme dans l’autre, il faut choisir une direction.
 

Ce que j’ai appris dans le livre et retrouvé dans la reproduction de Bouguereau, c’est le sens de cette compassion. L’amour n’est certes pas gratuit puisqu’il cherche à provoquer en retour le même sentiment dans un probable but de survie, et le provoque en effet - les joues de la fillette rosissent et montrent son émoi, j’avais oublié cet aspect avant de revoir l’image. Retrouver la foi en cet amour n’est pas un chemin beaucoup plus difficile que le renoncement. Comprendre les raisons de ses actions ne diminue en rien l’intensité de l’émotion ressentie.
 

Le baiser de l’ange n’est probablement pas désintéressé, ce qui est important c’est le but atteint.
En regardant cette peinture une douceur me remplit, j’éprouve ce dont parle Frans de Waal, une contagion. Voir ce qui est exprimé me redonne confiance et foi en l’âme humaine, en moi.
J’ai retrouvé l’ultime réponse à la souffrance, la meilleure, la seule qui vaille, cette réponse motive mon travail, voir mon existence. Je ne retournerai probablement pas faire une maraude, quoique j’en ai vraiment une grande envie,  je ne resterai peut-être pas infirmière tout le temps, quoique parfois j’en ai envie aussi.
L’important est sans doute de multiplier les choix et les issues, renoncements, dilutions, partages, compassions, contagions, les traces que je n’ai pas encore retrouvées je les inventerai.
Et vouloir croire en se fondant sur ce que chacun sait de l’autre, que tout finira bien.
 

myriam eyann



 


> Références littéraires et picturales du texte
 
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Samedi 5 juillet 2014
Le bug de l'an 2000
 

Quand nous étions petits l’an 2000 était une lointaine étape, une espèce d’eldorado promis contenant l’aura de ce qui semble inaccessible, il devait s’y passer des choses extraordinaires, des événements merveilleux et improbables. On disait tu verras en l’an 2000. Dès qu’une nouveauté se profilait mais semblait encore inaccessible elle était reléguée à l’an 2000, les progrès de la circulation, de la communication, le reste de confort qui manque toujours, en l’an 2000 on aura tout ça. Ce qui n’était pas encore disponible trouverait une solution après l’an 2000, les promesses qu’on savait ne pas tenir avaient un alibi puisqu’elles allaient se concrétiser en l’an 2000, cette époque tellement lointaine qu’on pouvait hypothéquer ce qui allait s’y passer.


Ces phrases que pourtant je ne retrouve pas ont aujourd’hui perdu leur mystère, elles évoquaient mes premiers livres d’anticipation plus que mon avenir, peut-être que leur charme était simplement du à mon âge, peut-être que les adultes qui m’entouraient ne partageaient pas cette tension, comme un frisson délicieux de la fête à venir, l’imprégnation d’un événement qui pouvait tout changer, la conscience que nous allions vivre un passage, quelque chose d’un peu magique, une exception.


Peut-être est-ce le propre de l’enfance ou de l’ignorance de se galvaniser de ces lieux communs, une date qui ne signifie rien si on y pense que le choix arbitraire d’un calendrier, une célébration illustrant la vanité humaine et le paradoxe entre l’étendu du temps, son passage et les minuscules points qui le jalonnent, l’infini et le partage planétaire de cette pathétique conscience, on ne peut pas rester seul face à cette aspiration vertigineuse, l’histoire, ce qui a été accompli, 2000 ans, se regrouper pour fêter son appartenance est une bonne méthode pour se rassurer, un signe de cohésion tel un pacte sans signature.


Peut-être pourtant que les adultes du moins la plupart sentaient aussi que nous participions à une chose peu commune dans le déroulement de cette histoire, qui nous ferait dire longtemps après avec fierté j’y étais, le genre d’événements dont on ne se fait pas prier pour raconter les anecdotes en gonflant le torse, nous l’avons vécu, témoins en pagaille et récits qui permettraient d’oublier pendant quelques instants, quelques secondes peut-être, l’humilité de la condition humaine.


Peut-être que le passage du millénaire, le deuxième de l’histoire humaine, canalisait les angoisses et les espoirs de la plupart des concitoyens, il était une limite, une bordure qui n’a existé que pendant un cours laps de temps.
A partir de quel moment les questions sans réponse ont-elles trouvé une solution dans cette échéance, était-ce juste après le passage de l’an 1000 un nouvel horizon nécessaire,  aux environs de 1515 un juste milieu ou beaucoup plus tard à l’orée du romantisme quand la distance est devenue mesurable ?
A quel moment l’an 2000 est devenu ligne de mire, à quel moment l’an 3000 le sera, soulageant du flottement dans lequel le franchissement du seuil nous a plongés, comme si le vide attendait derrière la porte ? 


L’an 2000 était cette bordure dont on se questionne de savoir ce qu’il y a derrière sans oser l’imaginer, une sorte de bout du monde, au-delà on verra bien, c’est ce qui arrive au bord d’un précipice on n’a pas idée de la vue avant d’y avoir précipité son regard, on n’a pas idée de ce que peut être une limite avant d’en avoir franchi une.
Quitter la route permet de se promener dans le décor, même si le hors-piste est dangereux il permet de faire des découvertes, se sentir presque comme les premiers hommes, les aventuriers, les explorateurs, ceux qui partaient droit devant, si on imaginait qu’il faut aller conquérir l’inconnu, chercher l’Ouest à nouveau, on se l’autoriserait, se persuader qu’il y a encore des territoires vierges, des endroits où on n’est pas allé, l’an 3000 serait la nouvelle frontière.
Qu’est-ce qu’il y a après la ligne d’arrivée ?


L’an 2000 est passé et j’ai oublié toutes ces petites phrases que l’on se balançait, ces blagues.
Un jour même le bug de l’an 2000 on n’en parlera plus.
Impossible également de me souvenir de ce jour de l’An 2000 mais j’ai gardé en mémoire la tempête qui l’a précédé, les souches des arbres déracinés dans lesquelles nous étions rentrés le temps d’une photo pour en mesurer l’ampleur, mon compagnon était plus petit que la circonférence d’une de celle-ci, la photo en témoigne encore. Le soir le vent s’était levé, nous avions regardé avec inquiétude par la fenêtre, soudain une porte de garage volait, le sapin devant le terrain de foot tanguait, Domi a demandé si il allait tomber, mon compagnon a dit mais Dom avant qu’un arbre comme ça soit déraciné ! Je me souviens du ton de sa voix, il rigolait de cette possibilité, c’était une bonne blague que Dom venait de faire. Le matin en se réveillant Dom découvrait son sapin à terre écrasant la clôture du terrain de foot, ce jour-là j’ai pensé notre crédibilité d’adulte va en prendre un coup, il n’y avait pas de meilleure façon de lui démontrer la fragilité de la parole et de ce qu’on croit rester debout, les évidences sur lesquelles on s’appuie, ce qui ne doit pas tomber et ce qui tombe pourtant.


Dom venait de fêter ses huit ans. Dehors les rues étaient envahis de troncs, de branches, le parc de la résidence était une désolation, nous y avons erré pendant un bon moment, étourdis.
Quelques jours après nous sommes allés dans le bois de Vincennes, un arbre déraciné surtout quand il est si grand – en 99, ce sont les plus grands arbres qui ont été balayés – soulève dans le cœur une sorte d’indignation, le sentiment d’une injustice, quelque chose qui normalement ne doit pas arriver. Ça arrive pourtant.
Il y avait des dizaines d’arbres à terre, certaines zones étaient tellement sinistrée que le passage était impossible même en escaladant les troncs à terre, un enchevêtrement de cadavres ligneux, un champ de bataille après la défaite, on marque l’arrêt quelques secondes, hébété, larmes au bord des yeux ou qui coulent même sur les joues quand on ose se laisser aller.
Ces arbres devaient nous survivre, passer l’an 2000, et bien au-delà.




myriam eyann

 

 

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Humeur

Clopin-clopant tout bascule en son propre contraire, et c'est grâce à cela que le monde ne cloche pas.

Bohumil Hrabal, Une trop bruyante solitude

 

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