Samedi 28 février 2015
La colère de Galatée

Dimanche 1er février 2015 – 12h37, au moulin

 
Il m’est arrivé de rêver durant plusieurs jours que le monde se vidait, me laissant seule dans les rues, dans les villes, livrée à moi-même mais libérée de tout, littéralement de tout, comme dans 28j plus tard le film de Danny Boyle, Je suis une légende de Francis Lawrence, ou d’autres expériences de fin du monde en solitaire.  J’en ai rêvé avant de voir ces films, bien avant, c’est dire à quel point les savoir réalisés a été un soulagement, une délivrance, on se sent moins seul en partageant ses fantasmes, et découvrir que celui de la fin du monde n’est pas mon privilège a été un doux frissonnement.

Adolescente, les films de morts vivants me terrorisaient. Entrainée au cinéma par une copine adepte, le seul vu m’a occasionné des cauchemars pendant plusieurs années. Comme par hasard, mon fils ainé, depuis son adolescence, se passionne pour la filmographie mort vivante et comme pour toute passion on a envie de partage, au fil des années, il m’a tout expliqué.
Romero forcément, l’esthétique gore, la distance, rien dans ces films n’est réel c’est ce qui les rend diablement intéressant. En le regardant rire des effets spéciaux, l’horreur devenait légère et exutoire. Après plusieurs films, quand on commence à comprendre ce qui se joue là, on y retourne. Les films d’horreur en général me stressent un peu trop, mais la catégorie Mort-vivant c’est chouette.

Au fil de mes découvertes zombiesques, s’identifier aux survivants fait évoluer mes capacités imaginaires sur de possibles compétences apocalyptiques. The Walking Dead, la série TV américaine qui met en scène une épopée de survivants en milieu zombi, pour tous les fans de morts vivants c’est comme un millésime exceptionnel pour les amateurs de vins, un laboratoire géant, un atelier mental non limité en superficie, qu’est-ce que je ferais si j’étais avec ce groupe, si je devais me battre à la machette ou au couteau, encerclée, qu’est-ce que je déciderais pour survivre, de quoi est ce que j’aurais envie ?
Pourquoi survivre si c’est uniquement pour continuer à survivre ? Quand on a sauvé sa peau 6424 fois, en regardant le zombie Numéro 10 931 qui bouffe l’intestin grêle de la victime 5847, est ce qu’on vit par automatisme ou pour des jours meilleurs ?
Personne ne peut savoir, autant préserver une bonne et saine imagination.
 
 
 


Depuis un mois, avec la reprise de mes tournées infirmières, les allers et venues au cœur de la forêt de Fontainebleau, entre deux patients, entre deux domiciles, sont l’occasion de rêvasseries à n’en plus finir.  The Walking Dead a stimulé mon adrénaline et donne à mes traversées une dimension magique - dans cette série les personnages errent en permanence autour des arbres, des bosquets, toujours une forêt dans les pattes. La nuit, sur mon trajet, les silhouettes des arbres ne dorment plus.

Apparaitre, disparaitre, fin du monde ou création, je pensais être une magicienne tentant de faire sortir un lapin du chapeau. Et puis l’idée qu’être le lapin du chapeau était aussi bien à ma portée a commencé à s’installer. Après tout, la raison de vivre d’un lapin dans un chapeau est qu’un magicien le fasse apparaitre.
Je crois maintenant, véritablement, que c’est une question de concentration, d’organisation, de technique et d’entrainement, de beaucoup d’entrainement, on peut aussi devenir un lapin de chapeau, à condition d’un solide prérequis en prestidigitation. Toute la journée, cette histoire de chapeau m’a accompagné.
Du point de vue du lapin, pourquoi décider d’apparaitre ? Une récompense quelconque, l’amour, la confiance, l’espoir d’une existence ou d’une reconnaissance, la gloire ou un autre rêve ?
La question semblait insoluble.
 
La magie est capricieuse, quand on la rencontre, mais l’ingrédient magique c’est la magie. Disparaitre c’est rien, mais apparaitre, il faut avoir eu cette sensation au moins une fois, être née d’un désir.
La fin du monde on l’imagine longtemps, on pense la croiser parfois, finalement on ne la rencontre jamais. A force de faire disparaitre le monde, on finit par le recréer, tel Pygmalion sculptant Galatée. A l’origine, le but de Pygmalion est de fuir les femmes et leurs désirs, il s’enferme dans son atelier et fait ce qu’il sait faire. Sous ses doigts, à sa façon, il trouve ce qu’il voulait faire disparaitre. Pygmalion a tellement fantasmé l’existence de Galatée qu’il l’a inventé.
Ça arrive parfois, le chapeau, le lapin, le magicien. En perdant son chemin, on teste la magie.

Parfois il faut décaler le regard pour voir autre chose. C’est ce que j’ai pensé un soir de pleine lune en revenant de tournée, scrutant la lune parfaitement ronde qui illuminait la campagne. Si on regarde comme elle brille, si c’est ce reflet qu’on ressent, on peut même imaginer le soleil qui la transforme. J’ai pensé Une pleine lune dégagée, en fait, pour de vrai, c’est un éclair de soleil qu’on regarde. Tout de suite, le monde devient différent.
 
 
 


Norman Reedus, l’acteur qui joue Daryl dans la série The Walking Dead dit : I've always said it's interesting to watch devil's cry when angels wants to stab you in the back.
Une image de double face m’est revenue en mémoire, un monstre de bande dessinée qui me terrorisait petite. D’un côté une belle tête, une jeune femme magnifique, douce, aimée. De l’autre un visage atrophié, symbole même de l’horreur, particulièrement difficile à regarder, et tout à fait malsaine avec ça, méchante, aigrie.
Je ne comprenais pas bien, la bonne personne semblait emprisonnée dans la mauvaise, ou l’inverse. Il s’agissait de deux jumelles, la première sœur était la seule à aimer et soutenir la deuxième, elle lui parlait et la consolait, la cachait, la protégeait depuis la mort prématuré de la mère. Le père avait été mis à l’écart d’un mystère qui les concernait toutes les deux.
A la fin, il assassine la méchante. Ignorant le secret, anéantir la chose qu’il avait enfanté était la seule solution à ses yeux, il voulait se libérer, lui et sa bonne fille, de cette furie empoisonnant leur existence, il n’avait pas compris qu’il tuerait les deux siamoises en une seule fois.
C’était insoluble de toute façon, sans doute.
 
 
 
 
 

Si j’étais le lapin et que le magicien ne se décide pas à me faire apparaitre, ou si ses arguments pour me faire sortir du chapeau échouaient à me convaincre, de guerre lasse, assis sur le bord du chapeau, j’entonnerai les paroles de cette chanson de Tom Waits pour lui signifier que mon existence, finalement, ne dépend pas de sa volonté, You haven’t looked at me that way in years. Si j’étais Galatée je m’adresserai au Dieu d’amour, au Dieu créateur, ou à n’importe quel entité qui aurait pu me créer, You dreamed me up and left me here.
Si j’étais l’Amour en personne je prononcerais les mêmes phrases pour l’élu de mon cœur, l’âme sœur qui se cache loin de moi, aussi laide, aussi belle soit-elle, How long was I dreaming for. Si j’étais n’importe quelle Illusion What was if you wanted me for, un Rêve innachevé You haven’t looked at me that way in years, un Espoir déçu et irrascible Your watch has stopped and the pound is clear, ou la Confiance désincarnée qu’on ne l’investisse que sur justificatif de sa solvabilité Someone turned the light back on, et si je devenais mort vivante je chanterai cette chanson à la Vie avant d’aller dévorer la pulsion bien fraiche de mes congénères non atteint I love you till all time is gone, la voix erraillée par les cris emprisonnés, ou les années, les éxés, la fatigue, épaules avachies, vanité avalée, You haven’t looked at me that way in years, je finirais par lui dire, But I’m still here.
 
 
 
 
Bon sentiment, bien-pensance, honnêteté, gentillesse, de nuage en nuage contre le Dieu ou les bouffeurs de cadavre on ne se bat pas facilement, à force de les croire désarmés on oublie leur double face, invisible de toute façon, sans doute.
Dieu spécialiste de l’amour et les bouffeurs de cadavre qui aiment la compassion, investissent dans la chair de victime, leur festin est pervers par définition. Après ce que j’ai dit de l’Enfer, avoir été crée par le Diable me semble plausible, au pire il sera lui-même, peut-être qu’un ange est caché dedans, si il me trahit je le ferais aussi. A la fin, de toute façon, tous les morts seront morts.

Apparaitre, disparaitre, sorties de chapeau, finalement, loin du Dieu et de ses ambitions, je suis allée danser chez Gloria Gaynor Oh as long as I know how to love I know I'll stay alive, sur les épaules de Galatée en colère D'you think I'd break down and die? Oh no not I, I will survive, Amour et Vie dans la poche I've got all my life to live, I've got all my love to give, entourée de Confiance, d’Espoir et de Rêves, now I hold my head up high, et de toutes mes Illusions, vieillies certes, mais intactes, And you'll see me, somebody new.
 
And I'll survive, I will survive, I will survive


myriam eyann

 

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Humeur

Clopin-clopant tout bascule en son propre contraire, et c'est grâce à cela que le monde ne cloche pas.

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