Vendredi 29 aout 2014
L'aimant de mes promenades
Dimanche 17 Août 2014 – environ 16h30, sur les berges du canal du Loing

 Je voulais trouver un endroit où il n’y aurait personne, et puis je ne voulais pas être toute seule.
J’avais envie de disparaitre et d’exister. Observer le monde sans l’obligation d’en faire partie.
Il y avait ces petites bêtes qui marchent sur l’eau et deux petites libellules qui volaient ensemble. La famille de cygnes qui rode parfois autour du moulin est arrivée. Et ils sont restés un peu alentour. Un petit oiseau jaloux est passé presque sous mon nez, entre moi et les cygnes - qui étaient déjà tout prêt -  tellement vite que le voir vraiment était impossible.
J’ai pensé si les oiseaux s’invitent, c’est surement juste une question de temps.
Sur la berge opposée des gens passaient. Sur la mienne aucun risque, j’avais poussé un peu plus loin que le sentier, là où il n’est plus censé exister en fait.
Les cous des cygnes montaient et descendaient, ils revenaient toujours en position de demi-cœur.
Si je reste assez longtemps, à un moment, inévitablement, si l’angle est bon, les deux cous vont se croiser et dans l’air on aura l’illusion d’un cœur parfait, quitte à cligner des yeux.
J’avais amené deux pêches plates, au cas où.
C’était quand même un peu difficile d’avoir l’air de ne rien attendre.
 
 
 


Il y a très longtemps, mes escapades étaient citadines, la nature défilait derrière les vitres des voitures, des trains, des cars parfois, ou alors dans la télévision, durant les rares périodes où il y en a eu une à la maison.
La ville était tout ce que j’aimais, la nature je m’en fichais, elle ne me manquait jamais.

Et puis c’est arrivé, comme toujours on dirait quand on aime quelque chose trop fort ou de trop prêt, peut-être que le regard qu’on lui porte baisse en lucidité, trop de confiance éloigne le zeste de méfiance nécessaire pour garder une saine distance, on finit par avoir une attitude de propriétaire alors qu’on ne possède rien, à force les choses s’abiment, ou disparaissent.

Moi et la campagne ! Ça me faisait juste rire, et bailler assez rapidement.

Le bruit, la foule, être au cœur de ce à quoi on croit appartenir, comme si les personnes autour de vous pouvaient définir l’ossature de ce qu’on est. Depuis quelques temps il est vrai, l’impression d’être observée en permanence, tous ces yeux qui avaient la possibilité de me voir, je préférais imaginer que c’était le cas au lieu de vérifier que personne ne regardait, il aurait fallu croiser des tas d’yeux.
La plupart du temps ce qu’on ne veut pas faire s’impose, ce qu’il faut éviter à tout prix on finit par le provoquer, ou c’est que le contre-courant est le programme par défaut, chez certaines personnes.
Citadine ce n’est pas que tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes, au contraire.
L’idée que la ville ne serait pas un monde à ma mesure, une quinzaine d’années après mon départ, reste inacceptable, même si il doit être bon parfois de se rendre à l’évidence, en ce qui me concerne, on dirait, ça ne fonctionne pas.
 
 
 


Quand on arrive à la campagne sans l’avoir choisi, on décide avec un air boudeur et obstiné de ne pas y mettre un pied. Puisque c’est comme ça je ne parlerais plus à personne, je resterais dans ma chambre telle une Emily Dickinson. On ferme les yeux, les oreilles, les narines, enfin on essaye. Mais un être vivant, quelle que soit la vie qui l’habite, ne peut pas vivre sans partage, c’est une conviction profondément ancrée dans mon esprit, telle la foi.

La vie est une interaction. Aussi solitaire soit-il, n’importe quel être finit par entrer en connexion avec ce qui l’entoure, même sans faire exprès, on se rapproche d’une autre vie, n’importe laquelle, aimanté du moment qu’on a la volonté de vivre. En observant la matière, des fois, c’est ce que je pense, on dirait que le but est de s’amalgamer, pourquoi la poussière se regroupe en tas sous les lits ? Même dans un désert de cailloux on finirait par attribuer une vie à ce qui semble inerte, à l’aimer peut-être.

Seule dans la nature c’est ce que je vois, l’irrésistible besoin de la vie, être au milieu de ce qui l’entoure, en faire partie, prendre place. Qui est là aujourd’hui ?  Autour de moi, soleil, vent, pluie ou pénombre, les feuilles se frottent les unes aux autres, le bois craque, fourmis, insectes volants, les araignées attendent sans bouger au milieu de leur toiles, je suis sûre qu’elles écoutent le vent, un gros poisson saute hors de l’eau, qu’est ce qui le pousse à aller voir comment c’est dehors, là-haut, ailleurs, l’autre côté, de la même façon que n’importe quel animal, de temps à autre, en sens inverse, aime plonger dans l’eau.

La sensation d’être observée est là, à nouveau, elle revient. Où sont les yeux ici, je me tourne, me retourne pour vérifier. Me concentrer sur les présences qui m’entourent est aussi distrayant que de voir mon siècle qui passe à la terrasse d’un café.
 
 
 


Le chemin de Paul Arène, je le fais un peu à l’envers.
Mes premières contemplations se sont déployées dans la ville, la plus belle, gammes de flâneuse à Paris au seuil de l’adolescence, à douze ans le but est de me perdre, ne plus savoir où je suis, et puis retrouver le chemin. Le plus rigolo c’est quand la carte mentale se compose, on emboite deux parties tels les morceaux d’un puzzle, on les croyait éloignées, le territoire s’agrandit et se rétrécit au même instant. Un plan de ville s’est dessiné dans mon esprit avant n’importe quel circuit, tracé, ligne ou labyrinthe né depuis, mon fils dit Paris c’est un grand terrain de jeu.  

On peut découvrir la ville avant la campagne, ou la campagne avant la ville, on n’est pas forcé de choisir, on a le droit d’appartenir à des mondes différents, comme les enfants métis qui mélangent les couleurs en eux.
Aucune union, aucune juxtaposition de couleur n’est improbable.

Défenseur de la nature, amoureux du bitume semblent être des opposés dont la caractéristique principale est de se définir l’un par rapport à l’autre. Pour une rêveuse, les mondes sont tous trop petits, immenses, et infinis. Les contraires c’est surement une habitude qu’on prend pour croire à l’étanchéité des univers.
Il y a des abeilles, des papillons, des mouettes, des tournesols et des coquelicots à Paris, des bouteilles de soda qui flottent sur le Loing, des papiers gras, des plastiques et des bouts de ferraille, de la rouille au bord des étangs de campagne perdus.

Depuis 14 ans j’ai perdu l’habitude de mes ballades urbaines, c’est dans la nature que mes flâneries se poursuivent.
Je garderais la nostalgie de Paris en province, en Provence ou dans n’importe laquelle de mes migrations.
Je lui resterai fidèle comme à ma terre natale. J’écrirais mon incapacité à y vivre totalement. Je dessinerai le flanc des immeubles, les toits qui se découpent dans l’horizon, les volumes, les fenêtres et les lumières, les ombres et la densité.
 
 
 


Lundi matin, après trois jours de week-end bucolique retour dans le flot, ça serait plus sympa de rêvasser sur la berge urbaine – pour apprécier l’endroit où l’on se tient, seule la contemplation semble efficace, à mon avis.

Automobilistes agressifs, appels de phares ou klaxons pour celui qui tarde à avoir la bonne réaction, queue de poisson, accélérations, un calme étrange protège mes pas de côté, jouer à celui qui pisse le plus loin ne m’amuse pas tous les jours, la bonne réaction n’est jamais la bonne. Je prolonge mes escapades en les racontant : Mais vous n’avez pas peur, toute seule ? me demande une patiente.

Depuis quelque temps, dans ma vie de ville, des abimes s’ouvrent tels les tourbillons, tornades miniatures qui auraient presque le pouvoir de me happer si je passais à coté s’en y faire attention.
Les berges du Loing, aujourd’hui, sont mon contre-pouvoir, aspiration inversée, je refuse d’avoir peur de mon prochain, ou de n’importe quel être vivant. Dans la voiture un air de rock, une chanson fredonne dans ma tête : And I swear that I don’t have a gun.
Codes d’entrées, interphones, serrures, mes défenses n’enferment que moi.

Ce matin un monsieur mal rasé m’admoneste parce que je ne me gare pas dans l’espace exact délimité par les bandes blanches du parking, un patient grincheux de mon retard me demande si la grasse matinée était bonne ce matin, un jeune père de famille exige que je jette ma bouteille en plastique dans la bonne poubelle.
Ai-je forcé quelqu’un à sortir de ses propres bornes ?
 
 
 


Pensées aux libellules du Loing, aux coquelicots des Basses Alpes, le soleil pointe derrière la montagne, sur le plateau de Valensole la lavande doit être coupée maintenant, j’ai encore des découvertes à faire sur le bord des canaux, sans parler des grottes, des forêts, des maisons abandonnées, des friches industrielles et des chantiers de démolitions.
 
J’ai peur que les berges s’éloignent, que les passages se ferment, que ma vue baisse, ou quand la colère s’empare de moi.
Croiser un aimant au bord de l’eau est mon espoir, je ne fais que commencer à explorer l’espace, le bord des fleuves, à regarder les yeux qui m’entourent, se perdre c’est toujours la première fois. La prochaine je prendrai deux bons gâteaux.
 
Take your time, Hurry up
Come as you are, as you were, as I want you to be
And I swear that I don’t have a gun
No I don’t have a gun

 


myriam eyann


 

> Nirvana, Come as you are
 
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Mardi 19 aout 2014
E degun a qui parla

Paul Arène a été maître dans les deux langues française et provençale : il a honoré les deux littératures, car il a chéri la Provence comme bien peu de poètes aiment leur pays natal. Conservant l’empreinte indélébile et le souvenir délicieux de son enfance à Sisteron, il ne l’a jamais oublié ; devenu Parisien il s’est encore senti profondément attaché à la Provence qui chaque année savait l’attirer quelques semaines.
Provençal et Parisien, voilà ce qu’il a été de toute son âme et toute sa vie.

 

Juliette écrivait ces mots un peu avant 1933, sans connaitre son futur destin et savoir qu’il ressemblerait beaucoup, par ces allers retours au moins, par ses attachements, à celui du poète qu’elle admirait tant.
A 27 ans, elle publie cette thèse de licence, qui reste la première référence biographique écrite sur Paul Arène.
Après une enfance méridionale entre Sisteron, Draguignan et d’autres lieux bas-Alpin, elle a été la première bachelière du lycée de Sisteron, aux alentours de 1924, qui se nomme aujourd'hui  lycée Paul Arène.
Ce qu’elle raconte de l’enfance de Paul Arène et son éveil à la poésie, est naturellement coloré par ses propres souvenirs.


Chez cet enfant, que le double amour de la nature et de l’école buissonnière ne quitta jamais et qui avait l’âme vagabonde et poète, ce fut une révélation que les auteurs de l’antiquité traduits dans les paysages sisteronais qui les illustraient si naturellement ! [...]

Et elle le cite : « Libre à vous de jeter au feu ces vieux livres, si vous ne trouvez pas sous leurs feuillets, les fleurs desséchées de votre enfance, et si derrière les saules virgiliens, au lieu de blanches épaules de quelques Galatée rustique, vous apparait pour tout souvenir la tête furieuse de votre premier maître d’études ».

Juliette Bonfils est devenue pour quelques années professeur de grec et de latin.
Elle sut saisir l’âme du poète et restituer son esprit contemplatif.

Parfois au cours de ces promenades clandestines, Paul disparaissait. Quand on le retrouvait, c’était étendu au soleil, les mains sous la nuque, resté là « à boire le soleil », à regarder les oliviers s’argenter sous le vent qui passe ; ou bien assis dans les pierrailles grises où poussent de maigres touffes de lavandes, il observait le mouvement des brins d’herbe, il surveillait l’ascension d’une bestiole le long de la tige frêle. « Il fait des vers » disaient ses camarades. C’était exact. [...]
Désormais seul, car il portait tout le monde en lui, ce jeune rhétoricien, sensible à tous les poétiques spectacles, partait à l’aurore, à l’heure où l’on entend avant le bruit des roues, le murmure des feuilles en réveil, l’eau qui rit dans les ruisseaux, le pépiement des mésanges qui viennent boire. [...]Il garda son cœur peuplé d’amoureuses chimères. Sur les versants rocheux, quand il apercevait les ruines de quelque vieux château, il rêvait de châtelaines languissantes et frêles.
« Je n’hésitais pas, dit-il, j’en épousais une, et redorais le blason ».
 




Juliette, dans les pas de Paul Arène, par hasard, est enveloppée par la vie Parisienne, alors jeune épouse, puis jeune maman. Avant la deuxième guerre, beaucoup de provinciaux montaient à Paris pour s’y établir. Elle y restera jusqu’à la fin de sa vie, et y élèvera ses quatre enfants dans le quartier St Georges, à côté de la rue des martyrs et de ND de Lorette.
Je reste persuadée que les vers et la prose de Paul Arène l’ont guidée, et soutenue.

 « Chacun me fit l’effet d’être un peu fou là-dedans, ce qui m’allait on ne peut mieux, mais fou d’une folie généreuse, tous les jeunes gens que nous trouvions en train de boire, ayant, je m’en aperçus ouvert comme moi la malle de quelque cousin Mitre. »


Voici ce qu’elle dit de la vie parisienne de Paul Arène :

Ce fils de Sisteron qui se vanta toujours d’être du Midi, s’était fait cependant, tout de suite naturaliser « gamin de Paris », la vie des jeunes poètes, cette vie de bohème qui déroule ses jours du Quartier Latin à la Butte, du boul’ Mich’ aux petits coins délicieux de Clamart ou de Meudon, l’a enveloppé immédiatement.
[...] Il aimait tant vivre dehors, à errer sur les boulevards, dans les moindres ruelles, au Luxembourg [...] Son rêve était de flâner avec un ami, tout en causant, en observant, en philosophant. [...] « Toujours dans la foule, il ne se résignait jamais à rentrer chez lui, même pour dormir, même pour écrire, ajoute B. Constant. Et ses amis devaient le suivre, sans cela comme un enfant gâté, il se fâchait. Et il se chargeait de le tenir éveillés, et de leur dire des anecdotes délicieuses » [...]
Cependant ses amis ne pouvaient pas toujours l’accompagner dans ses promenades ; et de plus, la vraie flânerie dont il savourait tous les délices, et qu’il a su analyser avec finesse, ne consiste pas à «
 promener au hasard, n’importe où des pieds las et une contemplation ennuyée », dit-il, « le vrai flâneur doit être seul », car « après des courses dignes de ce nom, il sait s’arrêter à temps devant un objet ou un homme, à la fois attentif et désintéressé, se régalant du plaisir délicatement égoïste de sentir son cœur battre pour une chose qui ne le regarde pas. Entre vingt pêcheurs rangés le long des quais et fouettant l’eau du bout de leur ligne, le flâneur toujours en adopte un et prend part désormais à ses émotions et à ses joies. Pourquoi ce pêcheur plutôt qu’un autre ? Mystère. Il y a là une loi d’attraction... » Il aimait ainsi à quitter la rue Madame, où il logeait et à partir au hasard, « à la chasse aux impressions », disait-il.
[...] Sur les boulevards, plutôt que de se mêler à la foule qui vous submerge, il est préférable de se choisir une bonne place au café, car c’est de là :


C’est de cet endroit bien chauffé,
Qu’il faut voir son siècle qui passe
, écrivait-il


[...] « Arène, ajoute Dauphin, fut la terreur des femmes des amis, parce qu’il entrainait leur mari dans tous les cafés échelonnés sur sa route, et cela, à toutes les heures du jour et de la nuit : il n’avait pas d’heure pour rentrer. »

 




En 1933, Juliette ne connait pas la nostalgie des retours, les départs vers la capitale, sentiments ambigües dont toute sa famille a ensuite hérité. Elle a découvert dans les écrits de Paul Arène, avant de la ressentir et de la transmettre à sa descendance, la mélancolie parisienne des Provençaux.

Il a été un amateur de bons coins, un fureteur de la nature, et il savait dénicher de jolis endroits pour se reposer un peu de Paris [...] car à Paris, [...] « il y a tant de flâneurs qui s’en vont le regard au sol et les bras ballants le long des quais, quand les bourgeons pointent aux peupliers le long des fortifications, quand les coquelicots éclatent. » « Quel prix alors prend la moindre chose rappelant l’idéal rustique ! Une mousse, une crête de mûr, avec une graine d’aventure germée dans son velours humide, jette chaque matin, quelqu’un que je connais, en des extases toujours nouvelles. »
[...] il n’est pas le seul à chercher pas bien loin de Paris, l’illusion du pays natal [...]. Si P. Arène, passés les premiers feux de la jeunesse, a continué à tant aimé Paris, c’est précisément parce que «
 un tas de villages aux noms frais comme des bouquets lui font une enceinte fleurie », et que c’est la seule grande ville dont la beauté s’encadre de nature, « la seule, qu’on puisse un peu de partout, contempler à distance entre les troncs moussus des branches ou bien au travers d’un lilas fleuri »
[...] « 
Paris est un bouquet » répétait P. Arène avec transport
« Les trois quarts de ceux que nous appelons Parisiens sont des paysans mal déracinés, ils gardent après eux, comme une plante à son chevelu, un peu de la terre maternelle. Ils la désirent et la regrettent. »

[...] chaque année, la nostalgie de notre lumière, de l’étonnante transparence de l’atmosphère, de l’air cru de nos montagnes et du parfum salé de la mer, le ramenaient dans nos pays [...]
 « 
Mais enfin, toi qui a voyagé beaucoup, connais-tu un site plus beau que celui-ci » disait-il à son frère, consul [...]

P. Arène à Sisteron, continue ses relations épistolaires avec Mistral, et lui fait des confidences : «
Ecrivez-moi, je m’ennuie ici [...] e degun a qui parla.... » [...] « Dans cet affreux dessert d’hommes, qu’on appelle petite ville, où vos lettres apportent un peu de bon vent et de fraîcheur, je suis triste, mélancolique et sans ardeur, écrit-il. Qui me dira pourquoi ? »




 
Le nom de Paul Arène est indissociable de l’image de ma grand-mère Juliette dont je porte le prénom.
Enfant, nous l’entendions souvent prononcer, pendant qu’elle préparait un recueil de contes qui fut publié en 1983. Déjà retraitée, elle allait faire des recherches à la bibliothèque nationale rue de Richelieu, et nous parlait de ses découvertes. Son désir était de redonner à Arène la place qu’il méritait. Nous reprenons petit à petit son travail, le découvrant parfois, et l’éclairant avec les outils internet et de diffusion moderne, dans l’espoir que son projet reste vivant.

Oh Mamie, te lire encore, au côté de Paul Arène.

[...] la nature l’avait doué d’un esprit observateur et fin, d’une âme réservée et fière, que le goût de l’indépendance portait à la rêverie et à la solitude. Comme à Paris, il aimait à vivre au dehors à la manière antique, à flâner, à observer le vol des oiseaux, le labour d’un champ, la cueillette des olives. Aucun détail ne lui échappait, il gardait une vision nette et lumineuse de ce qu’il avait vu.
 


myriam eyann



 

> Pour en savoir plus
 
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Mercredi 13 aout 2014
Ça doit être ça

Lundi 21 Juillet 2014 – 17h03 – au moulin
 
Ce texte est un peu étrange, il m’a surpris aussi. A force de le lire j’apprivoise en moi ce qui vient de lui. C’est dans doute la raison de son existence, et celle, inévitablement irrésistible, de le donner à lire.
 

 
Depuis quelques mois un chaton s’est enroulé autour de ma gorge. Ça m’arrive régulièrement.
En général, sans me vanter, les symptômes je les reconnais. Douleurs abdominales, nausées, lombalgies, douleurs dans l’épaule, dans les genoux, céphalées, on a tous un symptôme récalcitrant. Le mien est dans la gorge, il doit y avoir là quelque chose de particulièrement douillet pour les petits chats, j’aime les félins et tous les êtres vivants de la création. Peut-être s’agit-il d’une sensibilité familiale, chez nous il arrive des extinctions de voix, des nodules sur les cordes vocales, peut-être des troubles thyroïdiens sans le savoir.

Economie de paroles, voix douce et calme, surtout pas de mots trop hauts, malgré ce régime, l’impression que l’on a lorsqu’on vient de crier, d’engueuler quelqu’un, ou de faire une journée de manif à parler fort me reste en travers, de la gorge.
La sensation d’une trace dans le corps, ça arrive aussi quand on a vomi, après une grippe un peu trop longue, au réveil ou en sortant d’une douche brulante, des fois quand on a trop pleuré.
 
 

A quel moment ai-je crié ? Peut-être sans m’en rendre compte comme le Meunier hurlant de Paasilinna[1], depuis que j’habite au moulin peut-être que dans mon sommeil les cris sortent de ma gorge.
Peut-être que je crie dans ma tête et que mes cordes vocales ne sont pas dupes.
Peut-être qu’un gros cri y est prisonnier et tente de sortir en râpant la surface de l’intérieur, pour s’évader.

Le mieux c’est de mettre sur pause, ne plus rien dire, cordes vocales au repos, rien de tel pour éclaircir la voix, TU LA BOUCLES ! Ça se dit fort, c’est épuisant !  Les mots de gorges sont inéluctables. Avec le temps on apprend à se calmer, ne pas se laisser envahir par la colère, tout au plus des gros mots, ou une colère bleue, histoire d’évacuer la vulgarité.

Tuer la boucle, je ne demande pas mieux. La boucle est bouclée, tu as bouclée la boucle, cette expression contient une liquidation dont je ne veux pas être responsable. Mes labyrinthes comportent une ligne unique qui finit par se fermer, éventuellement dans ce cas, et uniquement dans ce cas, l’expression que je déteste tant peut s’appliquer, si et seulement si on est maitre du labyrinthe.

On me la fera pas à l’envers, à défaut de construire pour les autres, mes plans sont les miens. C’est un minimum. Cinq ans d’étude - un peu plus avec l’année du diplôme - payées cash, je ne fais pas tout à crédit.
 
 

Après quelques jours de tournée le petit chat s’endort. Ce matin j’ai compris pourquoi.
J’étais chez un patient atteint d’une sclérose en plaque dont la mobilité est réduite, il a besoin de nos passages quotidiens. Corps soigné, il oscille entre le besoin de se distancer de ce moment de soin, faire comme si ça ne le concernait pas, et l’envie de profiter malgré tout du seul contact physique de la journée. Ces deux extrêmes reviennent, ensembles aux mêmes moments, tous les jours depuis 30ans, l’infirmière, le corps soignant, source de plaisir et de souffrance.

Douleur et jouissance, bien et mal, l’amour et la haine, ces sensations seraient plus efficaces dissociées.
Mais non, la beauté et la laideur, la joie et la tristesse, la paix et la guerre en soi, au même moment, à l’intérieur, la même minute, on se déteste et on aime ça, on pleure et on rit, on souffre et on en jouit.

On est d’un côté ou de l’autre, et des deux à la fois, peut-être qu’on ne peut pas sortir seul des labyrinthes, la nudité, les filtres, le réel et la réalité, on peut tout accepter du moment que l’amour est là. Même aller chercher ce qu’il y a de plus hideux, la chose immonde cachée en soi [2].
 

 
Interrrogé par Thierry Delcourt, Mauro Corda raconte la souffrance accompagnant la création de La Boucherie, une série de sept sculptures suspendues de corps suppliciés, réalisée en 1998 : Dans ce moment de réalisation je me représentais comment on fait cela à des êtres humains. Ce qui est le plus dur ce n’est pas de se faire mal à soi-même, mais de faire mal aux autres[3].
Fantasmes de victime et de tortionnaire, fascination, la seule limite du travail créatif est son danger, lueur des orages désirés[4], recherche de la source, cruauté, nudité encore, répétition, est ce que le réel peut apparaitre deux fois au même endroit ?
Aucun à priori ni préjugé moral, aucune répugnance ni pudeur ne sauraient présider à la beauté. L’humain me fascine, il est partout, sous la forme que Dieu ou la Nature lui ont donnée, la gestation comme l’agonie. Comment l’exprimer ?[5]
 

 
Quand je fais un dessin très dense ce n’est pas pour remplir le vide ou le masquer, saturer la feuille, éliminer le néant. Au contraire, quand la densité sort de mes doigts c’est pour vider la densité et accéder au vide inaccessible. Au bout de la densité la dernière phase est une immersion, de sorte qu’aucune possibilité d’expression n’est plus à portée. Passé le seuil critique, la catatonie envahit tout ce qui m’entoure, un trou noir absorbe la matière. Regarder la même chose pendant des heures, non pas pour la contempler ou la comprendre, mais pour limiter les informations, endiguer le débordement, inondation, attendre que le niveau de l’eau redescende, se faufile dans les nappes phréatiques, poursuive son cycle d’eau.

Ma seul part de néant véritable si elle existe est dans ce point précis où la création est  impossible.
Quand on a en soi cette part de néant on cherche inlassablement à la retrouver et tout en même temps à découvrir l’issue pour en réchapper, pas forcément dans le temps où on y séjourne d’ailleurs, plutôt dans les moments où on n’y est pas, prévisions probablement, assurances tous risques pour le voyage peut-être bien.
 
Au moulin le lieu de mes paralysies a trouvé un espace, peut-être était-ce un hasard, peut-être était-il temps, peut-être que ces endroits existent n’importe où et qu’on les rencontre si on est prêt à le faire.

Je ne passe pas mon temps dans la mezzanine, savoir qu’elle est là me suffit parfois.

*La mezzanine est devenue mon havre de paix, la grotte du moulin, mon paradis au paradis. A Marrakech lors de la visite d’un Riad, le guide parle des deux paradis qui existent sur terre, un Riad étant le deuxième. Je demande sans réfléchir c’est quoi le premier ? Le guide, un homme mûr proche de la retraite me regarde en fronçant les sourcils, le regard qu’on a pour les enfants quand ils disent une bêtise. Il pose son index sur sa bouche et me toise Chut ! Il désigne la cour intérieure accompagnant son murmure d’un geste m’invitant à contempler ce que je vois.
Quelque chose se concentre et tout à la fois se vide à cet endroit précis du moulin comme si c’était le lieu idéal pour la petite porte entrouverte, la zone de passage, l’entrée, oui, ça doit être ça. Rester pour l’éternité sur ce perchoir, tel un oiseau qui ne décollera plus, la seule chose qui reste à faire est de ne plus bouger, tester enfin la paralysie, sur le seuil, ni dedans, ni dehors.
La partie égarée dans le dédale, accueillir chez moi ma propre prison, en faire le sanctuaire de mon abri, ma salle de prière, mon centre de transmission, ma Tour Eiffel, monument initialement inutile à tout autre chose que la contemplation, la célébration et qui finalement se transforme en antenne la protégeant de la destruction.
L’enduit est grumeleux, un peu sale, l’espace restreint et exigu ne laisse place que pour un matelas étroit, je trace des graffitis sans préparation, écriture maladroite, un peu de travers, gauche, essentielle, une cellule. Les phrases sur ces murs seront mes fenêtres, mes liens, mes partages, mes connexions. Si je dois vivre sans rencontrer ceux qui les ont prononcées j’en aurai au moins la trace. Personne ne m’enlèvera plus ce lieu, il restera gravé dans mon cerveau, indélébile telle une résurrection. *[6]
 
 

Le maître du labyrinthe est celui qui le connait le mieux, ce n’est pas forcément celui qui le dessine.
Le maitre du labyrinthe désire y rester tout en ayant la liberté de s’en extraire quand il veut, il est le seul qui peut y entrer et le seul qui peut en sortir. Il ne lui appartient pas et il ne l’a pas construit, mais le labyrinthe est son terrain de jeu, le château des plaisirs, le palais du premier paradis. C’est comme une maison dont il aurait payé le prix et pourtant l’architecte conserverait les droits de propriété. Un architecte qui protégerait l’espace qu’il a créé, de telle façon qu’une personne incapable d’en jouir en serait expulsée.

Mes cordes vocales s’enrayent, il y a des mots qu’on refuse d’avaler. 
Maux de gorges ou traces de corps, tout ne se dit pas pourtant.

Je répète certaines phrases en boucle, à force de trop les écouter le sens se détourne, le vent inverse les syllabes on dirait.
On donne les clefs autant pour croire qu’on en sera débarrassé que pour espérer que c’est la meilleure façon de protéger la chambre des suppliciés. Celui qui aura en main le trousseau complet sera le seul à découvrir la petite pièce qui n’a pas de lumière, les phrases sur les murs, les délices et les tortures, multiplier les codes, brouiller les pistes, énigmes, stratagèmes, repousser, mettre la distance, le risque si vous prenez la fuite c’est que personne ne vous poursuive.
Le jour où il ouvrira la porte peut-être il s’enfuira en courant, ira chercher frère et sœur à la rescousse, peut-être que c’est mieux finalement. On se retourne en chuchotant me laisse pas toute seule, on croit l’avoir murmuré, et puis peut-être qu’on a oublié.
 


myriam eyann
 
 

[1] Le meunier Hurlant, roman de Arto Paasilinna, 1991, histoire d’un meunier qui ne pouvait s’empêcher de hurler à intervalles réguliers, et qui du aménager son existence en fonction de ces cris.
[2] Thierry Delcourt, Créer pour vivre, vivre pour créer – éditions l’âge de l’homme, 2013, p 43
[3] Ibid, p 44
[4] Titre d’un ouvrage de Michel Onfray
[5] Mauro Corda, texte de présentation sur son site
[6] J’extrais ce passage marqué entre * du récit Ce que ça raconte


 

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Lundi 4 aout 2014
Signatures

lundi 23 juin 2014 – 13h39 – au moulin


 
La signature des documents officiels, carte d’identité et passeport, se cherche longtemps et puis elle vous trouve on dirait, tout d’un coup on sait, plus de doute, c’est elle. Au fil des modifications elle devient un peu folle, malgré une bonne concentration, il arrive de la perdre, Mais comment je signe aujourd’hui !
Censée rester immuable, appartenant tellement bien à son auteur qu’elle ne doit pas être reproductible. Pas de véritable existence juridique avant de l’avoir inventée, on s’en rend à peine compte.
Je n’ai pas de souci avec cette signature-là, sorte de personnalité répandue sur des milliers de documents sans doute, on n’imagine même pas le nombre de fois où on l’a reproduit. Depuis quelques années elle m’échappe, se déforme, s’efface.
 
 

Mon travail est une recherche du bon geste pour aboutir au tracé de la bonne ligne. On peut reproduire un geste avec une grande précision, le travailler, le rendre parfait, comme le font les calligraphes qui sont des danseurs de la ligne.
J’ai vécu avec un calligraphe, compagnon d’une époque lointaine, il disait Fais attention à la façon dont tu écris, tous les jours, ne laisse pas ton écriture se dégrader et devenir moche, tu peux la travailler, tout le temps, te concentrer, à chaque fois que tu écris, prendre le temps, cette ligne doit rester belle. Il dessinait sous mes yeux lentement, se retournait avec un sourire malicieux pour vérifier si je regardais correctement, et reprenait avec application et concentration. 
La bonne ligne est celle que l’on aime regarder, qu’elle soit une reproduction d’elle-même ou une invention différente jour après jour.
 


Je ne suis pas douée pour la reproduction.  La répétition me poursuit et m’échappe pourtant. Ce qu’on aimerait reproduire finit par se transformer, ce qu’on veut transformer se reproduit.
Perdre les gestes à mesure qu’ils apparaissent est intéressant, pour pouvoir les réinventer peut-être ou pour des raisons plus obscures, la peur de prendre forme par exemple, être reconnue de la mauvaise façon, déterminée, estampillée, ou plus simplement parce que c’est quand même plus ludique de ne jamais rester au même endroit, non pas pour surprendre autour de soi et chercher une originalité, mais par ennui du contraire, l’immobilisme. A moins que cette peur de la forme soit une échappée perpétuelle, l’évasion parfaite, celle où on perd le fuyard à force de le suivre.
Ne pas prendre forme est une forme en soi, stratégie, désir ou émanation inconsciente, revendication identitaire ou rébellion, au pire une irresponsabilité, une indécision, timidité, complexe d’infériorité, excès d’humilité ou mégalomanie, dans ma non-forme seule je sais ce qui me concerne et ce qui ne me concerne pas.
Tant qu’on ne sort pas une pieuvre de l’eau, elle est la reine de son élément.
 


La personne qui a reconnu mes dessins les a vu avant moi, ses commentaires éclairent ce que je n’ose pas regarder. Régulièrement j’ai besoin de son appréciation et lui rend visite cartons pleins sous le bras, carnets, liasses, les dernières productions.
Un jour, il a pointé la signature comme élément primordial, il a dit il faut les signer maintenant ! Il manquait une dernière touche, signer était achever le dessin, le légitimer, sans doute prouver que moi aussi je le reconnaissais. Mais comment ?  Signer mes dessins paraissait absurde, mes lignes sont des signatures.
 

 
Une marmite sémantique m’engloutit, alchimie complexe qui a condensé le sens, les symboles et tout ce qui en porte la trace. Je fais des mélanges improbables, mon nom est mon prénom - j’ai du mal à saisir ce que prénom signifie. Patronyme, nom de famille, nom de jeune fille, nom d’épouse, on passe son temps à en  changer, comment avoir confiance ? 
Est-ce que signer Myriam est envisageable ?  Il me pose cette simple question.
Oui, oui bien sûr, au contraire, je veux signer Myriam, c’est mon nom ! 
On adopte son propre nom (prénom, ndlr !) et c’est lui qui nous apprivoise et nous détermine, imprégné de ce qu’il transporte, son histoire, les personnages illustres qu’il évoque, les actes qu’ils ont commis sont prisonniers des lettres, vivants, leurs présences indélébiles.
Un nom ne peut pas flotter, s’autodéterminer, ne contenir aucun symbole, même inventé il porte des traces. Peut-être qu’on ne doit son existence qu’à ce nom, comme si il avait le pouvoir de nous mettre au monde une seconde fois.
Myriam toute seule ne veut rien dire, ne suffit pas. Myriam et qui ? Cette question tourne dans ma tête. La réponse est un écho : Myriam et Yann à table ! (vieux souvenir de vacances provençales !).
Myriam Eyann, j’ai trouvé ! Ce patronyme construit un sens et possède les prolongements sémantiques inépuisablement apaisants, il est fait pour moi. Nous sommes au début de 2007, je commence à signer mes dessins en écrivant lisiblement ce nouveau nom, dans une boucle.
 


Signer est comme un pacte, contrats, reconnaissances de dettes, chèques promettant sommes et dus.
Pourquoi faut-il signer une production ? Je n’ai pas la volonté de me cacher ou d’être anonyme, je n’ai pas honte de ce que je suis, mais le revendiquer comme un étendard, une marque de fabrique, voilà une autre affaire. Se reconnaitre impose une identité. Une identité impose une signature. On ne peut pas en avoir honte. Sauf si on écrit une lettre de dénonciation.
Alors je me suis mise à rêver à autre chose.
 


Récemment Banksy a exposé un stand anonyme à New York, ses œuvres non signées se sont vendues à des prix dérisoires par rapport à sa côte. Est-ce ce qu’on achète un savoir-faire, la qualité d’une matière première, les finitions, ou est-ce la griffe dans le veston, la signature, la garantie que ce qu’on a entre les mains est bien du Picabia, du Pollock, ou un Giacommeti ?
Qu’est ce qui se passerait si un artiste refusait de signer ses toiles, un peu à la façon de Banksy, toutes ses toiles, vraiment, qui revendiquerait le fait de ne pas signer comme une signature ? Est-ce que sa côte baisserait au point de remettre en cause son travail, sa création, son œuvre ? Est-ce qu’il perdrait sa notoriété au point de ne plus pouvoir vendre ? Qu’est-ce qu’on achète ? Le droit de vivre avec une œuvre de Pollock, son travail, une rente, un viager ?
 



Un monde où on pourrait dessiner et offrir ses dessins, sans se poser la question de leur valeur, le prix à payer serait celui qui permet leur réalisation, un coût de production, le temps passé, le travail, la sueur, les heures passées la tête en l’air à réfléchir en feraient partie aussi, le prix inclurait les charges de fonctionnement, la nourriture, un toit, de quoi s’habiller décemment, l’éducation des enfants, et même un peu de superflu, quelque séances chez le coiffeur, un maximum de culture, ou du sport pour ceux qui préfèrent. On n’aurait pas besoin de signer.
 
Jeter ses dessins dans la rue, non pas pour qu’ils soient détruits, mais pour que quelqu’un les trouve. Pas pour les oublier, mais pour leur inventer une nouvelle vie. Je laisserai un carton sur un banc, ou un carnet, une sorte d’album qui raconterai une histoire improbable avec plein de dessins. Quelqu’un les trouverai et les regarderai longtemps, tellement longtemps qu’il finirait par y comprendre quelque chose, peut-être même qu’il les comprendrait complétement. Il les accrocherait sur un mur chez lui, je n’aurai même pas eu à mettre un prix, à négocier quoique ce soit, ou à espérer désespérément qu’il aime ce qu’il voit, et lui il n’aurait même pas eu à m’aborder, à me proposer un échange, en échange de garder le carnet. Ça serait comme une bouteille à la mer, celles que les naufragés jettent à l’eau avec un petit bout de papier dedans qui dit je suis là.
 
Transmettre sa pensée dans l’espace et dans le temps est sans doute le but de n’importe quelle création. Parfois en lisant des auteurs morts depuis très longtemps, ou quand on a l’impression qu’ils sont juste à côté, ça devient comme de la télépathie on dirait. Une bouteille qui aurait été jetée en l’air et n’est pas retombée, dans le vide si elle flotte elle ne peut pas se briser, il y a forcément un moment où une main la saisit. Si ce que je dessine restais dans le vide, peut-être que je pourrais continuer à imaginer n’importe quoi, du moment que rien n’arrive jamais. Rêver n’évite pas d’assumer ce qui est fait et dis, on rêve autant pour s’échapper que pour construire le mot dans la bouteille et tout ce qui se passera avec celui qui la trouvera. 
Peu importe si il est signé, l’important c’est quand quelqu’un trouve l’île.
 


Je ne signe pas mes dessins pour signifier que j’existe. Je sais que j’existe. Mais ne pas signer serait comme d’envoyer une bouteille vide. Laisser mes dessins sur un banc ne permettrait à personne de me trouver. Il est aussi important de dire qui on est que de préciser à quel endroit on se trouve.
Dire je suis là ne veux pas dire j’existe. Je sais que j’existe.
Je ne sais pas grand-chose mais ça je le sais.
 

myriam eyann

 

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Il y a des auteurs qui écrivent avec de la lumière, d'autres avec du sang, avec de la lave, avec du feu, avec de la terre, avec de la boue, avec de la poudre de diamant et enfin ceux qui écrivent avec de l'encre, les malheureux, avec de l'encre tout simplement.

Pierre Reverdy, Le livre de mon bord